‹ Le Pittoresque: Dans le Lyrisme et dans l'ÉpopéeChapitre 64 sur 138 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

$ 1. — Elargissement de la vision.

a) L’universel dans l'individuel.

Le sentiment, de plus en plus profond, de l'unité du monde, formé au contact journalier de la nature, imprègne de plus en plus l'imagination de Hugo. Il transforme sa vision et modifie du dedans tout l'élément pittoresque de son œuvre.

En premier lieu, il le porte à élargir considérablement sa vision. Jusqu'ici, tout particulièrement dans les fantaisies d’art des Orientales, le champ de la vision du peintre constituait un tout fermé, un tableau complet qui se suffisait à luimême. C'était un spectacle déterminé qui ne visait pasà nous suggérer plus qu'ilne nous représentait en fait. Maintenant, au contraire, c’est une vue particulière prise sur la nature. Tout paysage, toute apparence sensible tend à se présenter à nous comme un aspect momentané d’un univers que nous sentons partout présent. Quel que soit l'objet de la description, nous apercevons derrière lui l'infini. Il semble se détacher sur un fond en quelque manière illimité. Tandis que dans les Orientales le tableau reste enfermé dans son cadre, il s'environne ici d’une zone indécise ou indéfinie. La

vision aspire à ne plus avoir de limites précises. Au delà de ce que le poète nous peint avec clarté et précision s'étend l'espace sans bornes. L'imagination,au lieu de se concentrer sur une compositiôn achevée, renfermée, comme l'œuvre d'un peintre, dans un espace déterminé, se donne au contraire libre carrière.

Cette tendance apparaît très nettement dans le deuxième volume des Contemplations.

L'Océan semble un rêve éblouissant où nage

L'écaille de la mer, la plume du nuage, Car l’océan est hydre et le nuage oiseau {.

La description prend par Ia même un caractère plus général. Au lieu de fixer un aspect des choses, considéré comme un objet individuel pris pour modèle par l'artiste, elle semble se présenter comme un état donné de l'univers, toute pénétrée qu'elle est du frisson de la vie universelle.

Les pivoines sont en feu.

Le ciel bleu

Allume cent fleurs écloses.

Le printemps est pour nos yeux Tout joyeux

Une fournaise de roses ?.

Ce caractère de généralité croissante du pittoresque, issu du sentiment de l'unité du monde, apparaît encore dans un nouveau genre de comparaison dont Victor Hugo fait le plus grand usage et qu'on ne trouverait pas dans ses premiers recueils. Dans les Orientales par exemple, les comparaisons sont toujours particulières. Le Nil est une peau de tigre, le désert un manteau rayé, la croupe du cheval un rocher noir que polit une onde rapide, les porches géants de Babel la font ressembler à une ruche immense, ete. A partir du deuxième volume des Contemplations, au contraire,

1. Les Contemplalions, VI, x : « Eclaircie ». 2. La Fin de Satan : & Chant des oiseaux ».

le poète affectionne les comparaisons générales qui élargissent la vision et nous font apercevoir sous l’individuel l'universel. Le pape est un « spectre blême aux idoles pareil » !, « le gouffre que les nuits insondables enserrent — Frémit comme frémit l'oiseau pris au lacet » 2. Le poète aperçoit un rayonnement « semblable’ aux visions que voyaient les prophètes » 3. Il nous montre la maîtresse de Ratbert « presque nue au milieu des montagnes de roses, comme les déités dans les apothéoses » #, Cet élargissement de Ja vision qui prépare la dissolution du pittoresque, puisqu'elle implique la prédominance de l'universel — qui ressortit à l'élément spirituel de l’art — sur le particulier — qui ressorlit à l'élément sensible — enveloppe en même temps une recherche du poétique et du sublime, préférablement au beau, et constitue par conséquent une substitution

de l'art romantique à l’art classique.

b) L'extension de la vision dans l'espace.

Cette aspiration à l'universel qui transfigure le pittoresque par la signification nouvelle qu'elle lui donne, se manifeste aussi, d'une manière moins subtile et plus grossière, par un élargissement de la vision non plus spirituel, mais sensible, en raison de l'importance plus grande accordée à la sensation d'espace. Dans tout le drame extra-humain de la Fin de Satan, et dans le premier livre le Glaive, dans maint passage de Dieu, et notamment dans la description du cirque de Gavarnie, dans Vingtième siècle de la Légende, dans le prélude et le dernier poème des Chansons des rues et des bois, le vide, l'espace, l’immensité, tiennent une place considérable. Mais non moins significative est l'apparition d’une source

1. La Légende des siècles, Liv : «la Vision de Dante », 14. 2 IIS IS

SJ IbId.,.3:

Page 1