I,vi : Qla Vie aux champs
2, Les Quatre Vents de l'Esprit : «Livrelyrique», vi : (Près d’Avranches ».
sous les apparences sensibles la vie réelle des choses, il devait négliger la couleur qui ne nous instruit pas sur la vie intérieure de l'être et sesentir attiré davantage par la forme visible qui symbolise toutes les énergies internes, et pour parler le langage de Schopenhauer, constitue comme l’objectivation de sa volonté de vivre. La preuve en est que l'élargissement de la vision et la conception de la nature vivante coincident avec l'apparition du coloris sombre et du relief plus accusé. Mais une autre cause intervient encore, c'est le sentiment du mystère qui tient désormais une si grande place dans la poésie de Hugo. Chez un poète si naturellement et si puissamment imaginatif, le sentiment du mystère trouvait dans l'ombre, la pénombre et le clair-obscur un indispensable moyen d'expression. Eten effet, les œuvres de Victor Hugo où l'ombre domine sont précisément celles où domine le sentiment du mystère : le second livre des Contemplations où, sous l'impression de la mort de sa fille, il s'interroge plus anxieusement sur le douloureux mystère de la destinée humaine ; la Fin de Satan, où l’occultisme fournit au poète les éléments d'une philosophie de l'histoire ; enfin le poème de la Révolution qui ne nous intéresse pas au point de vue du pittoresque puisque la description n'y revêt jamais la forme d'un tableau, mais qui n'en possède pas moins une coloration générale, exclusivement fondée sur des oppositions de blanc et de noir. D'autre part, lorsque Victor Hugo ne considère plus l'histoire sous son aspect mystérieux, comme il l'a fait dans la Révolution, il revient partiellement à la couleur et il compose cette fresque magistrale : la Légende des siècles.
La lumière et l'ombre avaient encore un autre avantage : la couleur en effet est naturellement limitée, mais l'ombre et la lumière se prêtent à la diffusion indéfinie dans l’espace. Comme telles, ombre et lumière deviennent aisément ou les manifestations sensibles de l'infini ou ses symboles. Elles
constituaient donc un puissant moyen d'expression pour
la pensée du poète qui s'élevait en ce moment même à une conception nouvelle de la nature. Elles favorisaient ses ardentes aspirations vers l'infini ! ; symbolisant par leur contraste l'opposition du bien et du mal dans l'univers, elles pouvaient représenter l’une l'infinité du bien, de la joie, de la vertu, l’autre l’infinité des forces mauvaises, de la douleur et du crime. La Fin de Satan et Dieu nous en offrent l'éclatant témoignage ?. Ainsi c'est l’évolution de la pensée philosophique et poétique que nous trouvons à l’origine des métamorphoses de sa vision. Sentiment de l’infinité du monde, sentiment du mystère, sentiment de l'infinie puissance du bien et du mal, espérance du progrès indéfini de l'humanité, aspiration à se fondre dans la vie universelle, tout ce fonds de mysticisme poussait le poète à s’affranchir du monde fini, clair et bien tranché des couleurs particulières pour se mouvoir dans l’immensité de la lumière et de l'ombre.
À ces causes générales de la transformation du coloris s'ajoutent sans doute des causes particulières. En fait, le changement est particulièrement sensible dans les pièces écrites depuis la mort de sa fille et depuis l'exil. La teinte sombre emplit le deuxième livre des Contemplations composé en grande partie sous cette double influence. La douleur d’une telle perte, la tristesse du souvenir accrue par la solitude, l'isolement en face de la mer, durent agir sur son imagination, prêter aux objets qu'il fixait des couleurs plus sombres. Ce qui semblerait confirmer cette vue, c’est que des nuances plus claires et plus vives reparaissent dans les Chansons des rues et des bois et dans l'Art d'être grand-père où le poète envisage la vie sous des aspects plus riants. Mais les causes particulières signalées plus
1. La Légende des siècles : (le Sacre de la femme »,1. Les Châliments: « Stella » ; La Légende des siècles : « Plein ciel », in fine. 2. La Fin de Satan, n : (l'Ange Liberté »; Dieu, n, 8 : « la Lumière ».
haut n’eussent point eu sur le poète une telle influence s'il n'avait tendu déjà, quoique obscurément, au coloris de sa deuxième manière. Que ses dessins soient constitués par de grandes oppositions de blanc etde noir, de lumière etd’ombre, c'est un fait qui serait à retenir, lors même que ces dessins neremonteraient pas, comme ils font, à une époque antérieure à la mort de Léopoldine Hugo. Car la réelle valeur artistique, et l'indiscutable originalité de quelques-unes de ces compositions prouvent que leurs contrastes de lumière et d'ombre répondent à un profond instinet artistique. à ce qu'il y a de plus spontané dans l'âme de leur auteur, et non pas seulement à une disposition d'âme produite par des événements fortuits. Le titre les Rayons et les Ombres, donné par Victor Hugo à son dernier recueil, est à lui seul une indication de la direction que l'imagination du poète allait prendre, et nous avons pu constater que la couleur, si brillante dans les Orientales, y devenait plus terne. Enfin le goût du clairobscur apparaît déjà, au premier volume des Contemplations, dans le petit tableau daté de 1842 où le poète nous montre ses deux filles sous un vase où frissonnent des œillets blancs', et les teintes sombres dominent également dans la descripion de l'Egypte citée plus haut, datée de 1840. On doit donc admettre que cette opposition de clartés et d'’ombres et ce goût naissant du clair-obscur se fussent développés de même, quoique peut-être avec plus de lenteur et moins de force, sans la mort de sa fille et sans l'exil. Que cette mort ait influé sur ce changement de vision me paraît cependant assez probable. À partir de ce moment, la préoccupation de la mort devient chez lui dominante, et l'assombrissement des teintes devient plus sensible dansles poèmes écrits sous l’obsession de son douloureux souvenir?. Mais si forte qu'ait été cette
1. Contemplations, J, x : « Mes deux filles ». 2. IV, xu : & À quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt » :
VI, vi: QPleurs dans la nuit », 11 ; VI, 1x : « A Ja fenêtre pendant la nuit », etc.
impression, elle n’a pas empêché Victor Hugo de revenir à la couleur dans la Légende des siècles. Ainsi, c’est surtout à l'évolution générale de ses conceptions que nous parait due la transformation de son coloris, et si la mort de sa fille y a contribué, si l'exil n’y est pas resté étranger, c’est surtout, à mon sens, par l’action qu'ils ont exercée sur l’orientation de sa pensée poétique. Vivant dans la solitude, en face de la mer, dans un contact plus intime et plus profond que jamais avec la nature, Victor Hugo a pu reprendre cette évolution de sa pensée poétique à laquelle la politique l'avait si malheureusement arraché. Il pénètre davantage la nature et la sent plus mystérieuse. Il devient alors plus intuitif, et il le devient même au point que l'intuition tend à se substituer de plus en plus chez lui à l'intelligence. Or à mesure que sa vision devenait ainsi plus pénétrante, l'extérieur coloré des choses devait perdre pour lui son attrait. Plus enclin à saisir l’universel sous l’individuel, il devait préférer à la couleur qui particularise les objets, l'ombre et la lumière qui sont les formes générales de l'apparence visuelle. Ce qui confirmerait cette vue, c’est qu'en somme le déclin de la couleur marche de pair avec le développement deson sentiment de l'unité du monde et de son intuition de la vie universelle. Au moment précis où la vision de Hugo s’universalise, l'ombre et lalumière prennent le pas sur la couleur. Et cette hypothèse prend plus de force encore si l'on songe que sous cette tendance à embrasser l'infini, le dessin lui-même tend parfois à s’effacer et à se dissoudre et toutes les formes particulières à s’anéantir, la substitution de l'ombre et de la lumière à la couleur brillante des premiers recueils pouvant être considérée ici comme un premier pas vers la dissolution du pittoresque !.
1. Cette dissolution du pittoresque se fait sentir dans l’ensemble de l'œuvre par une prédominance croissante de l’abstraction sur la couleur. La première partie de la Fin de Satan composée vers 1854 est très pitto-
resque ; la seconde partie, Jésus-Christ, composée vers 1860, ne l’est plus. Dieu composé vers 1855 est très peu pittoresque. L’Année terrible, le Pape, l'Ane, Religions et Religion, la Pitié suprême ne le sont à aucun degré, pas plus d’ailleurs que Toute la Lyre. Les Quatre Vents de l'Esprit le sont fort peu. La troisième série de la Légende des siècles l’est beaucoup moins que les deux précédentes. Ainsi l'élément pittoresque se raréfe, d'une manière générale, à mesure que le poète avance vers sa fin.