CHAPITRE II
$ 1. — La couleur.
En même temps que la vision de Hugo s'élargit et tend pour ainsi dire à l'infini, au point de dissoudre toutes les formes et toutes les couleurs particulières, une tendance toute contraire se manifesteen lui, qui aboutit à concentrer sur les objets particuliers toutes ses énergies visuelles, au point de rendre l’image hallucinatoire et d’en faire en quelque manière un absolu. La recherche de l'absolu d'où procèdent la tension et la fixité du regard contrecarre l'élan vers l'infini. Comme la couleur particularise l’objet, le poète revient donc à la couleur. Mais les couleurs qu'il va préférer sont celles qui parleur éclat s'imposent en quelque sorte à nous etnous hypnotisent, la rougeur de la flamme, l'éclat de l'or. Elles auront en outre l'avantage de se rapprocher de la sensation de pure lumière et de se détacher sur un fond d'ombre. |
La prédominance du relief, la place toute nouvelle donnée aux oppositions de blancet de noir, d'ombre et de lumière, aux effets de clarté diffuse et declair-obscur, n’abolissent pas cependant chez Hugo le sens de la couleur. Les œuvres où l'obscurité joue le plus grand rôle, le deuxième volume des Contemplations, la Fin de Satan, les Quatre Vents de l'Esprit, nous en offrent elles-mêmes quelques preuves.
Mais il est à noter que l'emploi de la couleur y accompagne presque toujours une composition toute classique.
er agierre Tachée et jaune ainsi qu'une peau de panthère,
pe)
Emplit l'immensité; dans l’espace changeant
Les fleuves sont épars comme des fils d’argent ;
Notre ombre flotte et court sur les collines vertes ; ‘ De vos ennemis morts les plaines sont couvertes
Comme d’épis fauchés au temps de la moisson ;
Les villes ‘sont en flamme autour de l’horizon ‘ !
La couleur est déjà très atténuée, si on la compare à Ja description de l'Egypte dans le Feu du ciel. Mais le dessin est encore d’une grande précision, et l’ensemble de la composition d’une sobriété et d’une ordonnancetoute classiques. Le sentiment de l’espace et de la distance, si vif dans le drame extra-humain de la Fin de Satan, laisse ici toute leur netteté aux contours. Cet art, d'un réalisme classique, plein de goût et de mesure, se retrouve plus d’une fois dans des œuvres déjà toutes pénétrées de poésie et de sublimité romantiques.
.… Pas plus que Sévigné, la marquise lettrée, Ne s’étonnait de voir, douce femme rêvant, Blémir au clair de lune et trembler dans le vent,
Aux arbres du chemin, parmi les feuilles jaunes, Les paysans pendus par le bon duc de Chaulnes ?,
C'est également à cette forme d’art qu'on peut rattacher ce tableau doucement coloré, où manque cette vigueur de relief dont la Légende des siècles offre tant d'exemples :
J'aime à me figurer, de longs voiles couvertes, Des vierges qui s’en vont, chantant dans les chemins,
Et qui sortent d’un temple avec des palmes vertes Aux mains.
. C’est un groupe d'enfants dansant dans l’ombre en rond, Joyeux, avec un rire à la bouche, et des roses Au front *.
La couleur est ici très diminuée. Le recueil des Quatre Vents de l'Espritne nous offre pas d’autres teintes que le noir, le blanc, le rouge incandescent et le livide éclair d’un reflet
1. La Fin de Satan : « le Glaive », strophe v, 1. 2. Les Contemplations, V, 1 : « Ecrit en 1846 ». 3. Les Quatre Vents de l'Esprit : « Livre lyrique », vnr : « Chanson ».
métallique. Il faut y joindre occasionnellement l'or et l’argent, ainsi que le brun et le vert.
L'or se mêle à l’argent dans les plis du flot vert 1. +.
Enfant au teint brun, aux dents blanches, Ton petit bras derrière toi Traîne un tremblant fagot de branches,
dit-il à la petite fagottière qu’il croque au passage, « les pieds nus dans les chardons ? ».
Plus colorée à coup sûr est la Légende des siècles. Mais elle n'est pas, sous Ce rapport, un retour pur et simple au pittoresque antérieur. |
La couleur rouge y est de beaucoup la plus employée. C'est qu'en effet elle répond, mieux que toute autre, aux exigences de vision du poète, dont la tendance est de donner à ce qu'il imagine une extraordinaire intensité. Pour la même raison, Hugo devient particulièrement sensible au flamboiement. L'éclat de la flamme, de la braise, des objets frappés par la lueur du feu, se retrouve fréquemment dans ses images, ses comparaisons et ses métaphores, et rendu toujours avec une extrême énergie. Il lui était arrivé précédemment de dépeindre des incendies :
Déjà l'incendie, hydre immense, Lève son aile sombre et ses langues de feu *.
La flamme par ton ordre, à roi, luit et dévore
Mais il s’y attache peu à la couleur : la forme et le mouvement le frappent davantage. Au contraire, dans {a Légende, il ressent à un extraordinaire degré les impressions lumineuses.
Parfois l'éclair faisait sur la paroi livide Luire des millions de faces tout à coup *.
1. Les Quatre Vents de l'Esprit, xrvnr : « Promenade dans les rochers », 2.