CHAPITRE PREMIER LA FIN DE SATAN
(Hors de la Terre.)
L'immensité de l'espace empli d'ombre où brille en des lointains très distants le globe rouge des soleils, la profondeur du vide et l'horreur de la nuit traversée de lueurs pâles et comme atténuées, la sensation de la distance, du vide, du gouffre, voilà ce que Victor Hugo, dans les premières pages de la Fin de Satan, a su rendre avec une extraordinaire puissance. Ces pages sont d’ailleurs les plus pittoresques du livre. La deuxième partie, le Gibet, n’a rien qui puisse retenir notre attention, et le Glaive lui-même offre peu de tableaux proprement dits. En revanche, ce début de la Fin de Satan est d’une très grande originalité: il a d'abord sa couleur propre qui n'est celle d'aucun autre recueil ; il est d'un art plus classique el plus mesuré que la Légende, tout en étant déjà plus romantique que celui des Rayons et Ombres; enfin ;] nous offre un tableau unique en son genre: Nulle part encore Victor Hugo n'avait essayé de rendre avec ces couleurs assombries limmensité de l'espace et la lueur des soleils.
Satan lui a fourni l’occasion de deux tableaux dont l’un
a pour sujet la chute et l'autre le vol.
La chute :
Il s'enfonçait dans l'ombre et la brume, effaré, Seul, et derrière lui, dans les nuits éternelles, Tombaient plus lentement les plumes de ses ailes.
Il tombait foudroyé, morne, silencieux, Triste, la bouche ouverte et les pieds vers les cieux, L'horreur du gouffre empreinte à sa face livide
… dans la nuit, le grand précipité Nu, sinistre, et tiré par le poids de son crime Tombait, et comme un coin sa tête ouvrait l’abîme !.
Le vol :
Satan, comme un nageur fait un effort suprême, Tendit son aile onglée et chauve, et spectre blême, Haletant, brisé, las, et de sueur fumant,
Il vint s’abattre au bord de l'âpre escarpement ?.
C’est par le mouvement que le poète peint ici Satan, et pour cette raison même, la description est plus poétique que pittoresque, la poésie ayant seule le privilège refusé aux arts plastiques de disposer tout à la fois du temps et de l’espace, et d'animer ses tableaux en leur donnant des aspects successifs. Le pittoresque n'est donc plus une transposition d’art. Hugo en effet ne se propose plus expressément de peindre: il raconte. C’est un caractère que nous retrouverons dans la Légende des siècles.
Le coloris, en revanche, est entièrement différent. La sensation de flamboiement, si vive et si intense dans la Légende des siècles n’a pas ici tout son éelat. La teinte en est comme atténuée. En outre, au lieu de tout éclairer de sa lueur, le feu se perd dans l'obscurité qui de toutes parts l'environne, et cette présence des ténèbres est si persistante, qu'elle subsiste là même où Victor Hugo prétend exprimer un embrasement colossal :
1. La Fin de Satan, I, n: « Et nox facta est ». 2 den brd avan.
Soudain du cœur de l'astre, un âpre jet de soufre, Pareil à la clameur du mourant éperdu,
Sortit, brusque, éclatant, splendide, inattendu, Et découpant au loin mille formes funèbres, Enorme, illumina jusqu’au fond des ténèbres
Les porches monstrueux de l'infini profond t.
La sensation de noirceur hypnotise à tel point le poète qu'un sommet enflammé par un reflet formidable demeure noir :
Enfin il aperçut au loin un noir sommet Que dans l'ombre un reflet formidable enflammait ?.
Il rend d'ailleurs l'obscurité avec une énergie singulière. 11 la durcit et la solidifie :
L’opaque obscurité fermait le ciel béant ;
Et faisant au delà du dernier promontoire
Une triple fêlure à cette vitre noire,
Les trois soleils mélaient leurs trois rayonnements ÿ.
La rougeur d’un corps incandescent demeure une couleur morte :
Soudain, réverbérée au vague front des cimes, Une lueur de sang glissa sur les abîmes ; On vit à l'horizon lugubrement vermeil Poindre une lune rouge ; et c'était un soleil #.
Lueurs, flammes, soleils, toutsemble étreint par l'obscurité. La couleur éclatante du feu n'arrive pas à briller. On dirait que le poète, pour s'être brûlé les yeux à contempler les couchers de soleil auxquels il doit les vives couleurs des Orientales, est devenu passagèrement incapable d'évoquer dans la plénitude de leur éclat les sensations lumineuses. Aussi exprime-t-il à merveille la mort du soleil :
L’astre, au fond du brouillard, sans air qui le ranime,
Se refroidissait, morne et lentement détruit. On voyait sa rondeur sinistre dans la nuit ;