‹ Le Pittoresque: Dans le Lyrisme et dans l'ÉpopéeChapitre 96 sur 138 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La Légende, dans l’ensemble de l'œuvre pittoresque de Hugo, fait pendant aux Orientales. C'est également une œuvre d'imagination où le poète se meut uniquement dans son rêve, au lieu de copier la réalité qu'il a sous les yeux, comme dans les Rayons et les Ombres. Il ÿ retrouve en partie la couleur brillante des Orientales. Mais le dessin devient plus serré, le contour plus net, le relief plus accusé. La sensation de flamboiement, les rougeurs d'incendie, les impressions lumineuses violentes y dominent. Le rêve prend le caractère d'une hallucination: la vision s'impose avec la force d’une réalité. L'extraordinaire tension de la pensée se fait sentir sur tous les éléments du pittoresque. Si la couleur et la composition dans les Rayons et les Ombres font plutôt penser à Velasquez, celles de la Légende des siècles rappellerait plutôt la manière forte et dure de Ribera.

Comme dans les Orientales d’ailleurs, l'élément pittoresque tient ici la plus large place, en raison de la nature même du sujet. Le propre de l’épopée étant de raconter des événements, la peinture y est indispensable : les faits doivent être évoqués d’une manière vive et forte; il ne suffit pas de les rapporter, il faut qu'on y assiste, qu'on les voie. En outre, une épopée de l'humanité à travers les âges exige une certaine couleur historique, une restitution partielle des armes, des costumes, du décor des différentes époques : elle force ainsi le poète à faire appel à toutes les ressources de sa

palette. Hugo n'y a pas manqué. Mais sa manière de peindre est nouvelle.

Dans les premiers recueils de Hugo, c'est la couleur qui domine; le relief existe, mais il est souvent accessoire, et d’une manière générale, il est évoqué par la couleur. Tout au contraire, dans la Légende, la couleur est rarement évoquée pour elle-même, par des épithètes de couleur : elle est suggérée par le relief et le mouvement, ou les accompagne à titre accessoire. On y trouve. sans doute, des vers comme ceux-ci

.… le héron blanc Qui porte sur le front deux longues plumes noires *. O bandelette bleue et rose de l’aurore ?.

Les monts gris sont bordés d’un long fil écarlate *.

Les daces… Ont la moitié du corps peinte en blanc, l'autre en rouge *.

Mais le plus souvent, c’est le relief qui se présente le premier, emportant avec lui la couleur :

Soudain, dans l'angle obscur de la lugubre étable,

La grille s’entr'ouvrit ; sur le seuilredoutable,

Un homme que poussaient d’horribles bras tremblants, Apparut ; il était vêtu de linceuls blancs *.…

D'autres fois, la couleur apparaît comme entrainée dans le vif mouvement de l’ensemble :

… Un cheval d’un blanc rose Porte un garçon doré, vermeil, sonnant du cor

C'est qu’en effet le poète ne cherche plus, ainsi qu'autrefois, le dessin pour le dessin et la couleur pour la couleur. Il ne peint plus, il raconte. Aussi, tandis que dans les recueils antérieurs aux Chätiments, les tableaux se présentaient d'eux-mêmes, le poète ayant pris soin de les délimiter,

. XII, 1 : &les Jardins de Babylone ».

.XIL, 1v : « le Jupiter olympien ».

.xv : « Eviradnus », in fine.

.vi: «les Trois Cents », 2.

.n: Qles Lions ».

. xvu : « l'Aigle du Casque ».

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et se détachaient du contexte avec assez de netteté pour que nous eussions l'impression que leur auteur avait recherché le pittoresque pour le pittoresque, ici, au contraire, nous sommes obligés, le plus souvent, de détacher nous-mêmes le tableau précis et net d'un ensemble de lignes et de couleurs où il se trouve inséré, de ressaisir le détail pittoresque noyé dans une description qui le déborde de toutes parts. Passionné pour son sujet, et visant, avant tout, à une impression d'ensemble, qui n'est pas d'ordre pittoresque, mais d'ordre dramatique, épique, poétique ou sublime, il sacrifie la concordance des détails pittoresques à l'effet qu'il veut produire ou à la pensée maitresse que sa description doit mettre en lumière. Le pittoresque, plus concentré dans le détail, devient ainsi souvent plus lâche dans l'ensemble.

Voyez, par exemple, la description de la ville de Gur !. Elle pouvait devenir un tableau achevé. Mais le poète ne la décrit que pour montrer la force du lion qui l'a détruite. Il ne peint donc pas, à proprement parler, pour peindre, mais pour prouver. Les détails qu'il donne concordent tous, dès lors, en vue d'une fin étrangère au pittoresque. Ils ne sont pas coordonnés, mais juxtaposés.

Gur, cité forte, était alors sur le rivage;

Ses toits fumaient ; son port abritait un amas

De navires mêlant coufusément leurs mâts ;

Le paysan portant son gomor plein de manne

S'y rendait : le prophète y venait sur son âne...

Gur avait une place avec un grand marché...

Gur était très farouche et très haute ; la nuit,

Trois lourds barreaux fermaient l'entrée inabordable. .

Les différents traits du tableau ne concordent pas. Ce sont des vues successives, prises de points différents. Ce procédé est fréquent dans la Légende. Il convenait d’ailleurs au tempérament de Hugo, à sa fougue, à sa richesse d'imagination, à son exubérance naturelle.

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