les Lions
Pour la même raison, le poète ébauche souvent plutôt qu'il n'achève. Il cherche moins à représenter qu'à suggérer. À peine at-il réalisé une de ses esquisses pittoresques qu'il semble prendre à tâche d'en détruire l'effet par les traits successifs qu'il y ajoute et qui viennent en altérer la physionomie primitive. Une multitude de tableaux virtuels se dessinent partiellement, se pénètrent, chevauchent les uns sur les autres, et la multitude des effets pittoresques ne forme qu'un ensemble confus. Ce n’est plus par la diminution de la couleur, ni par l'abolition des formes, c’est par le manque de composition que le poète marche ici vers la dissolution du pittoresque. La description de l'aurore dans Le Sacre de la femme en est un exemple.
Il en résulte que le poète ne peint jamais mieux que lorsqu'il est emporté par son récit, parce qu'alors la concordance des effets pittoresques est commandée par la logique de l'action. Daniel poussé dans la fosse aux lions, Fabrice amené comme un voleur, les mains derrière le dos, sans voir l'exécuteur qui marche derrière lui l'épée haute, Roland aux prises avec les infants, le petit roi de Galice fuyant à perdre haleine avec la peur de voir descendre de la montagne « quelque frère horrible de son père », la poursuite éperduc d'Angus par l'iphaine, autant de tableaux achevés, d’une netteté saisissante. Cette même perfection de lacompositionapparait également lorsque la peinture achevée devient nécessaire à l'idée directrice de l'œuvre comme dans la Vision de Dante.
Cette prépondérance de l’action, inhérente au sujet épique, se traduit, dans le sentiment inspirateur, par une tension supérieure de la volonté. Dans des vers comme ceux-ci :
Il a brisé la porte, enjambé le fossé,
Est entré dans l’église, et sous les sombres porches S'est dressé, spectre rouge ayant aux poings deux torches !..