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L'ERREUR DOCTRINALE

réchaux », sélection des premiers dans laquelle devait se recruter les grands chefs, fleurirent les doctrines qui devaient trouver en août 1914 une sinistre application.

Le général Bonnal enseignait avec autorité (1) aux fantassins la théorie du «bourrage», qui se résumait dans les axiomes : Tapez dans le tas ! et : Rentrez dedans !

« Attaquons ! Attaquons... comme la lune ! » a plaisamment traduit un des grands chefs — limogés — du début de la guerre, le général de Lanrezac, dit-on.

M. Roger Maurice a fort joliment décrit (2) l’application que les instructeurs de Saint-Cyr faisaient de ces préceptes en nous montrant la patrouille qu’ils plaçaient sur un terrain nu. Un feu violent, partant de 200 mètres, était supposé l’assaillir tout à coup. Que faites-vous ? demandait l’instructeur au chef de la patrouille. « Malheur à celui qui hésitait ! Honte à celui qui s’arrêtait ! J’attaque ! telle était la réponse gabarit, et celui qui avait réellement l’esprit offensif s’élançait, menaçant, en criant : En avant, à la baïonnette ! »

Le général Langlois inculquait aux artilleurs des idées analogues : la mission du canon n’est point de détruire l’obstacle, mais de « chercher à paralyser le défenseur, l’obstacle vivant. » Le 75, qui suit pas à pas l’infanterie, est le canon idéal.

(1) « Il y a eu une doctrine formée par le général Maillard et le général Bonnal. Le général Foch a professé le cours de stratégie. Il ne s’est pas entendu avec le général Bonnal, qui était très autoritaire, sur la doctrine stratégique. Le général Foch est parti en 1901. » (Commission d’enquête, déposition du général Malleterre, p. 309.)

(2) Roger Maurice, art . cité.

« Des canons lourds dans une artillerie de campagne, dont la mobilité doit être une des qualités maîtresses, sont un encombrement inutile et le transport de leurs pesants projectiles, surtout sur route, est ,une grave complication. Qu’ils restent dans les équipages de siège ! Il ne doit y avoir, dans les batteries de campagne, qu’une sorte de canon, de manière à réaliser l’unité de calibre, canon léger, passant partout, à tir rapide (1). »

Dogmes niais, que les faits contredisaient et que les transformations de l’armement démentaient.

A Plevna déjà, en 1878, les Turcs abrités dans des tranchées avaient résisté cinq mois aux Russes trois fois plus nombreux et n’avaient cédé qu’à la famine.

Au Transvaal, en 1900-1901, 40.000 Boërs armés seulement de fusils avaient contraint l’Angleterre à leur opposer 250.000 hommes dans une guerre de deux ans.

En Mandchourie, en 1905, la lutte des Russes et des Japonais avait démontré que les fronts fortifiés bravent l’artillerie iégère et que la mitrailleuse annule les assauts.

Tchataldja, en 1912, complétait la preuve.

Qu’importe ? On ne voulait rien voir, on ne vit rien.

L’armement ne fut pas modifié (2) et P « hystérie

(1) Général Langlois, L’artillerie de campagne en liaison avec les autres armes. Un des plus étonnants de nos ibourreurs de crânes, le général Cherfils, a écrit au lendemain de la bataille de la Marne : « La présence des gros canons dans les armées de bataille constitue une hérésie. La raison l’avait établi, le général Langlois aussi. » (Echo de Paris, 16 septembre 1914.)

(2) Les partis réactionnaires ont bien des fois essayé d’en rejeter la faute sur le Parlement-. II est à peine néces-

l’erreur doctrinale

de l’offensive », comme on Fa très justement nommée, continua ses ravages. Elle dégénéra en folie.

Deux conférences du colonel Loyseau de Grandmaison, qui firent grand bruit en 1911 dans le Landerneau militaire (1), montrent jusqu’où l’on allait dans la démence. Quelques formules en sont demeurées :

« La moindre retenue dans l'offensive en détruit toute l’efficacité et en fait perdre tous les avantages... Il faudra préjuger, se décider sur des renseignements incertains, risquer et risquer beaucoup... Dans i’offensive, Vimprudence est la meilleure des sûretés... »

« La méthode offensive seule peut forcer la vie-’ toire, il faut s’y préparer et y préparer les autres en cultivant avec passion, avec exagération et jusque dans les détails infimes de l’instruction, tout ce qui .porte-la marque de l’esprit offensif. Allons jusqu’à l’excès et ce ne sera peut-être pas assez... (2). »

saire de rappeler que jamais le Parlement n’a rejeté les crédits demandés par les ministères de la guerre et de la marine. Il n’a jamais eu à examiner de demandes de crédits .pour la création d’une artillerie lourde que les artilleurs, qui n’en voulaient pas, ne sollicitaient point. Les militaires seuls portent la responsabilité des lacunes de notre armement. Pour plus de détails sur cette question, on peut se reporter à la brochure de A. F. Hérold : Le Parlement et les crédits militaires , Ligue des Droits de l’Homme, 1917, et aux discours prononcés le 14 octobre 1919 à la Chambre des députés par MM. André Lefèvre et Bénazet.

(1) V. le chapitre suivant, p. 48.

.(2) L’auteur de ces phrases abominables, à qui tant de soldats ont été sacrifiés, a du moins payé de sa vie ses aberrations. Au lieu d’étudier, comme tant d’autres, du sein d’un état-major, les résultats de ses théories sur ses innocentes victimes, il est parti avec une brigade à la tête de laquelle il a été tué. Il convient de le reconnaître.

Le pauvre Séré de Rivières était loin. Loin, hélas ! étaient également ses préoccupations de salut public. Le souci de la défense nationale avait disparu de l’armée, que possédait une sorte de mystique guerrière où l’art pour l’art régnait en maître là où seule aurait dû régner la Patrie.

Oublieux du mot du général de Négrier : « L’armée d’une République parlementaire n’est pas et ne peut pas être un instrument d’offensive », les disciples de Gilbert avaient donné à une nation démocratique l’armée d’une autocratie conquérante.

Gomment l’esprit nouveau dont j’ai essayé de retracer la genèse a-t-il envahi le haut commandement ?

Gomment les grands chefs dont la formation était antérieure à la naissance des idées d’offensive à tout prix ont-ils été supplantés par les représentants des théories nouvelles, par ceux qui, sans être précisément de leurs adeptes, devaient, en raison de leurs opinions politiques générales, les voir d’un œil favorable et par ceux qui, simplement, cherchèrent à profiter du mouvement ?

G’est ce que j’examinerai dans ce chapitre. :

Les Plans dit général Michel

Depuis juillet 1910, le général Michel, successeur du général Trémeau, exerçait les fonctions de vice-président du Conseil supérieur de la guerre. C’est lui qui, par conséquent, devait être généralissime en cas de conflit.

Le plan de mobilisation dont il avait à assurer la préparation portait le numéro 16. Il avait remplacé, le 1 er mars 1909, le plan 15, adopté après le vote de la loi de deux ans (1905), lorsque le général de Lacroix vice-présidait le Conseil supérieur.

Le plan 16 avait été décidé sur la suggestion du général Lebon, ancien commandant du 1 er corps d’armée, à Lille, un des rares militaires que préoccupait dès ce moment la possibilité d’une invasion par la Belgique. Il reportait déjà dans une certaine mesure vers le nord la concentration des troupes, uniquement prévue dans l’est par les plans antérieurs. Il la reportait exactement jusqu’à la frontière belge (1).

Le général Michel estima que cela ne suffisait pas.

Les grandes manoeuvres de 1910, en effet,

(1) « Le centre de gravité de nos forces, maintenu dans tous les plans précédents au sud de la ligne Paris-Metz en vue de couvrir le cœur du pays et de permettre une action offensive sur la gauche de l’envahisseur, a été reporté sensiblement au nord pour parer au nouveau danger prévu et permettre, le cas échéant, une action offensive sur la droite des armées ennemies. » [Historique des Plans , cité par M. Messimy dans sa première déposition devant la Commission h’Enquête.)

avaient eu pour thème une bataille sur le front Belfort-Metz, dans laquelle l’armée « ennemie » avait pour chef le général Galliéni, secondé par le général Focti comme chef d’état-majôr et l’armée « française » était commandée par le général Pau, assisté du général de Castelnau comme chef d’état-majôr, le général Jofîre dirigeant les services de l’arrière (1). Et les experts avaient conclu que, sur ce front, aucun des adversaires ne pouvait, à moins d’une supériorité numérique énorme, s’assurer la victoire.

Les manœuvres de Picardie, à peu près au même moment, avaient mis au contraire en lumière les dangers d’une invasion par le nord.

• Le général Michel, tirant la leçon de ces deux épreuves, estima qu’il convenait de modifier radicalement le plan 16 et rédigea un rapport qu’il soumit le 11 février 1911 au ministre de la guerre, le général Brun.

Dans ce rapport (2), l’auteur indique que les Allemands « reconnaissent qu’ils ne peuvent guère songer à obtenir une décision prompte et efficace, ni en Lorraine, ni même dans la partie de la Belgique située au sud de la ligne formée par la Sambre et la Meuse.... Ils rechercheront une solution définitive au cœur même de la Belgique, objet de leurs convoitises et terrain classique des rencontres des armées françaises avec celles d’outre- Rhin.

« Il ne semble pas douteux, déclare-t-il, que la

1(1) « C’est d’ailleurs la première fois qu’ils ont travaillé en commun, et ils ont continué après. » (Commission d’enquête, déposition du général Michel, p. 108.)

(&) Inséré in extenso dans la déposition du général Michel, pp. 97 à 102.

Belgique tout entière ne soit le théâtre principal des opérations futures entre la France et l’Allemagne. Il n’en est pas de .mieux approprié aux conditions de l’offensive et aux nécessités de la guerre de masses... L’Allemagne n’hésitera pas à y employer la majeure partie des 42 corps d’ar-• mée, actifs ou de réserve, qu’elle peut mettre en action dès aujourd’hui. Nous possédons nous-mêmes la valeur de' 40 corps d’armée actifs ou de réserve. Une partie peut être consacrée à la défense active de toute la région comprise entre Belfort et Mézières et le reste à une vigoureuse offensive en Belgique. »

Le général Michel, prenant le contre-pied de ce qui avait été prévu par tous les plans de mobilisation antérieurs, préconisait donc la concentration des troupes .sur la totalité de la frontière nord-est, de Belfort à la mer du Nord, et prévoyait que la plus grosse partie en serait occupée en Belgique.

Gomme il ne pouvait s’agir, pour couvrir un front de cette étendue, de n’avoir recours qu’à l’armée active, il proposait en même temps une refonte complète de notre organisation militaire par un large appel aux réserves..

Jusqu’alors, « les régiments actifs mobilisaient bien chacun un régiment de réserve à trois bataillons (1), mais dans chaque corps d’armée six seulement des huit régiments ainsi formés faisaient partie des armées d’opérations. Quatre formaient une division de réserve, deux une brigade de ré-

(1) Une circulaire du général Joffre, en mars 1913, a autorisé les colonels à réduire à deux le nombre de ces bataillons. Ils ont pour la plupart usé de cette faculté et diminué ainsi d’un tiers l’importance des unités de réserve. Y. au chapitre : La loi de trois ans, p. 93, note 2.

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servistes faisant partie intégrante du corps d’armée mobilisé... Cette brigade de réservistes ne devait pas être une brigade combattante, mais une sorte de dépôt mobile permettant de combler rapidement les vides des régiments actifs, tout en assurant certaines besognes de garde et de police » (1).

Le général Michel proposait un amalgame beaucoup plus intime. Il voulait supprimer les formations de réserve pure et accoler à chaque régiment actif un régiment de réserve. Les deux régiments formeraient une demi-brigade sous les ordres du colonel du régiment actif, chacun d’eux étant commandé par un lieutenant-coloneb de l’active. La demi-brigade, avec ses. deux unités à trois bataillons, aurait l’effectif de la brigade actuelle, la brigade celui d’une division, la division celui d’un Corps d’armée.

« L’effectif du corps d’armée mobilisé serait porté, par le fait même, de 45.000 à 70.000 hommes a mettre en ligne immédiatement, avec un front d’action sensiblement double de celui du corps d’armée actuel (2).'»

Le général Michel proposait en même temps une réorganisation de l’artillerie lourde, qui deviendrait, comme en Allemagne, un organe de corps d’armée au lieu d’être un organe d’armée. Êt il prévoyait une mobilisation spéciale des régions • 'frontières, ■ assez analogue à celle que préconise Jaurès dans VArmée nouvelle, mobilisation qui aurait le caractère d’une levée en masse de l’active, de la réserve et de la territoriale, ce qui permettrait •

(1) Commission d’Enquête, Lettre du général Régnault,

de concentrer, dès la déclaration de guerre, 300.000 hommes de Montmédy à Belfort, 200.000 hommes sur les Alpes et de réserver toute l’armée de choc.

Celle-ci comprendrait : 490.000 hommes pour opérer entre la mer du Nord et la ligne Sambre et Meuse et 280.000 pour opérer au sud de cette ligne, soit un total de 770.000 soldats, auxquels pourraient s’ajouter, le cas échéant, les 220.000 hommes qui couvriraient Paris. Le total s’élèverait donc à 990.000 combattants., en dehors des 500.000 hommes de couverture.

Quelque jugement qu’on prétende porter sur la personnalité du général Michel — M. Messimy, qui l’a « limogé » par deux fois, d’abord en 1911 comme généralissime, ainsi que nous allons le voir, et puis en 1914 comme gouverneur de Paris, a déclaré devant la Commission d’enquête qu’il ne possédait aucune des qualités nécessaires à un chef ; c’est un débat dans lequel nous n’avons pas > à entrer — il est incontestable que lui seul avait* compris la leçon des manœuvres de 1910 dont ses collègues n’avaient tiré aucun enseignement et que le projet présenté par lui au ministre le 11 février 1911 correspondait mieux que tout autre — la guerre l’a surabondamment prouvé — à la nécessité et à la logique.

Ce projet, malheureusement, tombait à un moment fâcheux. En moins de cinq mois, quatre ministres se succédèrent rue Saint-Dominique. Le général Brun mourut le 23 février et le cabinet Briand, dont il faisait partie, tomba le 27. Le cabinet Monis, qui lui succéda, dura jusqu’au 23 juin, mais le portefeuille de la guerre y eut successivement deux titulaires : M. Berteaux, qui fut tué par accident le 21 mai, puis le général Goiran. M. Mes-

l’état-major de 1914 SE constitue

simy les remplaça le 27 juin, dans le cabinet Gaill aux.

Aucun de ces ministres éphémères n’aurait eu le temps, même s’il l’avait trouvé intéressant, d ? étudier le projet Michel. Et, dans la carence du pouvoir dirigeant, les intrigues habituelles aux milieux militaires se donnèrent cours librement.

L’Etat-Major renverse le Généralissime

Le général Michel était mal vu de la plupart de ses collègues et de ses subordonnés.

Lorsqu’en janvier 1911, le lieutenant-colonel Loyseau de Grandmaison, chef du 3 e bureau de l'Etat-major, fit aux officiers de l’état-major de l’armée les deux conférences où il exaltait les théories à la mode sur l’offensive (1), le généralissime, qui était présent ainsi que plusieurs membres du Conseil supérieur, avait cru devoir formuler des réserves. Il avait même répondu en février, donnant lui-même une conférence où il défendit les principes de prudence contenus dans le règlement de 1895, qui était alors la loi de l’armée (2).

« Le général Michel s’était heurté, dit le général Régnault (2), à tout un clan de jeunes officiers de valeur d’ailleurs, mais ardents et ambitieux, très imbus de la supériorité de leurs idées et de leurs personnes sur celles de leurs chefs qui, à leur gré, s’attardaient trop longtemps dans les cadres et pour qui ils professaient en général et assez ouvertement peu d’estime. Ils étaient d’ailleurs puissants, ayant su se faire des amitiés dans la presse aussi bien qu’au Parlement. Ce

(1) V. page 37.

(2) Commission d’Enquête, Déposition ctu général Percin, p. 124.

(3) Lettre du général Régnault à la Commission d’enquête, p. 159.

l’état-major de 1914 SE constitue

sont eux qui faisaient ou défaisaient alors la réputation des généraux, faisant de tel, au gré de leur sympathie ou de leur intérêt, un Murat ou un Ramollot. »

L’incident Michel-de Grandmaison, dans ces conditions, devait avoir des suites.

Il en eut à l’Etat-major, où « le changement du chef du 3° bureau et celui du chef d’Etat-major (le général Lafîon de Ladébat) semblent avoir été décidés dès lors par M. Berteaux ; en tout cas, ils furent réalisés aussitôt qu’après la mort de celui-ci le général Goiran fut nommé ministre de la guerre (1) ». Le général Dubail devint chef d’Etatmajor. v ., \

Il en eut au Sénat, où la question du haut commandement fut soulevée par M. de Tréveneuc, et à la Chambre, où MM. André Hesse et le général Pédoya, appuyés par MM. Lannes de Montebello et Driant, interpellèrent le 23 juin sur la nécessité de renforcer les pouvoirs du haut commandement. Le général Goiran tomba et le ministère Monis avec lui.

Aussi, lorsque le général Michel demanda au ministre de faire étudier par l’Etat-major l’organisation nouvelle dont il avait proposé le plan en février, on comprend l’hostilité que rencontrèrent ses propositions. « Elles étaient en opposition profonde avec les idées qui avaient cours alors dans les centres militaires, en particulier chez la plupart des jeunes officiers brevetés de l’Etat-major de l’armée, de l’Ecole de guerre, du Conseil supérieur de la guerre et du cabinet du ministre, dont un certain nombre d’ailleurs étaient des

(1) Lettre du généra/l Régnault.

contemporains de l’ancien capitaine d’état-major Messimy (1). »

Utiliser plus complètement les réserves, les amalgamer avec l’active, former des milices locales dans les régions frontières i comme Jaurès l’avait demandé dans la proposition de loi dont U Armée Nouvelle constitue en quelque sorte l’exposé des motifs, renforcer l’artillerie lourde, tout cela n’était fait pour plaire ni à l’Etat-major ni au nouveau ministre qui partageait ses idées (2).

« La proposition du général Michel, écrit le général Régnault (3), me fut communiquée, puisque j’étais alors sous-chef d’Etat-major général chargé de la direction des 2 e , 3 e et 4 e bureaux. Elle souleva certainement un gros émoi chez les chefs de bureau et les officiers de l’Etat-major général de l’armée qui en eurent connaissance et dont la plupart avaient des idées opposées. Après en avoir causé avec le général Dubail, alors chef d’Étatmajor général, et avoir pris ses ordres, il fut convenu que les bureaux étudieraient soigneusement en détail l’organisation indiquée par le générai Michel, de manière à en permettre la réalisation dans un plan nouveau, si ces directives nouvelles étaient adoptées. Mais lorsque je donnai mes instructions dans ce sens à mes chefs de bureau, il

(1) Ibidem >

(2) Le général Percin rapporte dans sa déposition (p. 123) que le colonel Bernard, ehef du 1 er bureau, lui aurait dit : « Le général Michel a fait au ministre un rapport qui confine à, la démence. » Le général Michel raconte dans la sienne (p. 103) qu’ « un officier, sousnchef de bureau au ministère de la guerre, avait résumé son opinion un peu irrévérencieusement en disant : Il n’y a pas lieu d’en tenir compte ; le général Michel est devenu maboul ! »

(3) Lettre à la Commission d’enquête.

mm

i/ÉTAT-MAJOR DE 1914 SE CONSTITUE

est certain que je les trouvai fort mal disposés à adopter les idées du général Michel et à, essayer de les faire aboutir, et pour cela à entreprendre avec ardeur l’étude que je leur prescrivais. »

Le Conseil supérieur de la guerre eut à se prononcer dans une séance qui eut lieu le 19 juillet selon M. Messimy, le 21 selon le général Michel. M. Viollette, président de la Commission d’Enquête, a demandé à M. Clemenceau d’en communiquer à la Commission les procès-verbaux* Le président du Conseil a refusé par deux fois, «sous prétexte d’éviter des polémiques « qui risqueraient de mettre en cause toutes les personnalités militaires qui ont formulé i à l’époque leur opinion (1) ».

Nous savons en gros, par les dépositions, ce qui se passa au Conseil supérieur. Le général Michel y fut à peu près seul de son avis tant sur la question de l’organisation des réserves que sur la question de la création d’une artillerie lourde de campagne (2). Seul le général Meunier s’abstint sur la première et vota dans la secondé avec le généralissime (3).

Le général Michel affirme au resté qu’avant la séancè, la majorité lui avait semblé partager ses opinions. Le général Pau, à qui il dit au cours de la discussion : « Mais, hier, tu étais de mon avis ? » répondit : « Oui, mais depuis j’ai changé

(1) Les lettres de MM. Viollette et Clemenceau sont publiées dans les procès-verbaux de la Commission, pp. 178 et suiv.

(2) Le général Michel proposait d’adopter le 155 Rimailho, pièce ancienne déjà, mais en service. Le Conseil adopta l’obusier de 105, qui était encore à l’étude.

(3) Déposition de M. Messimy, pp. 134-136.

d’avis. » — « J’ai pensé, ajoute-t-il, que plusieurs de mes camarades qui étaient de mon opinion en ont changé à l’arrivée de M. Messimy (1). »

Quoi qu’il en soit, le prétexte nécessaire au débarquement cherché, existait. Le scandale était patent.

Une interpellation venait d’être déposée par le commandant Driant, député nationaliste et gendre du général Boulanger, « sur les influences politiques qui se sont exercées au départ du général Trémeau pour imposer à l’armée un généralissime que tous les membres du Conseil supérieur, secrètement consultés par le général Brun, avaient déclaré inférieur à la redoutable tâche de commander nos armées de l’est ».

Les journaux parlaient ouvertement de «la crise du commandement ». Le Matin, organe officieux de l’Etat-major, publia le 23 juillet une note anonyme, d’allure presque officielle, qui précédait un article où M. GLémentel, rapporteur du budget de la guerre, retraçait de façon tendancieuse l’historique du conflit.

Sous la manchette suivante : « Crise militaire », que soulignait ce titre: « Le généralissime Michel est en désaccord, sur des questions touchant à la Défense Nationale, avec le Conseil supérieur de la guerre tout entier », s’alignaient les photographies du ministre et des membres du Conseil supérieur en groupe, et celle du général Michel isolée. La note, dont les passages soulignés étaient composés en lettres capitales, démentait un soi-disant différend dont on avait parlé entre les généraux Michel et Dubail, et ajoutait :

(1) Déposition du général Michel, pp. 108-109.

l’état-major DE 1914 SE constitue

« La vérité, la voici :

« Depuis longtemps déjà, le général Michel a, à tort ou à raison, perdu la confiance des, autres membres du Conseil supérieur de la guerre.

« Ce n’est pas avec le chef d’Etat-major général qu’il est en contradiction sur un point particulier, c’est avec le Conseil tout entier sur toutes les questions.

« Lors d’une des dernières séances qu’il présidait, comme l’on avait discuté certaines questions des plus graves concernant la Défense Nationale, dans trois votes successifs le- général Michel se trouva seul de son avis,

« Tous les autres membres du Conseil,' sans exception, votèrent contre lui.

« Or, l’une des trois questions qui se posaient était d’ordre vital et intéressait le fondement meme de notre organisation militaire.

« On s’attendait, dans ces conditions, à ce que le général Michel offrit sa démission. Il n’en fit rien cependant.

« Les commandants de corps d’armée eux-mêmes ne se cachent point de ne pas partager les idées du* vice-président du Conseil supérieur. Certains d’entre eux ont été jusqu’à dire qu’en cas dé guerre ils'demanderaient son «débarquement)).

« Voilà les faits. »

M. Messimy, après cela, pouvait agir.

Quelques semaines plus tôt, dès son arrivée au pouvoir au moment de l’affaire d’Agadir, a-t-il raconté dans sa déposition (1), persuadé déjà de l’incapacité du général Michel et conseillé,' affirme-t-

(1) Déposition de M. Messimy, p. 132.

il, par le général Galliéni, il avait demandé au vice-président du Conseil supérieur sa démission. Celui-ci la lui avait refusée.

Il le rappela de l’est, où il était parti en tournée d’inspection, et la lui demanda de nouveau. Le général Michel refusa encore (1), et un autre procédé fut employé. On réforma le haut commandement.

Jusqu’alors, le chef d’Etat-major général de l'armée et, sous son nom, les directeurs particuliers des quatre armes ainsi que le cabinet du ministre, exerçaient toute autorité sur le personnel militaire pour l’avancement et la distribution des commandements, le vice-président du Conseil supérieur, généralissime éventuel, restant confiné dans la besogne de préparation théorique de la guerre, dans la direction des tournées d’état-major et dies grandes manœuvres.

M. Messimy résolut de mettre fin à cette dualité, d’ailleurs fâcheuse. Il n’y aurait plus de vice-président du Conseil supérieur. Il ne resterait qu’un « chef d’Etat-major général », pourvu d’une lettre de commandement renouvelable chaque année.

Secondé par un « chef d’Etat-major », lui-même flanqué de trois sous-chefs, il deviendrait la tête unique d'e l’organisme militaire.

La réforme fut réalisée par un décret que le Président de la République signa le 28 juillet à Rambouillet. Le général Michel, dont l’emploi était supprimé, redevenait simple membre du Conseil supérieur, où il est resté jusqu’à sa nomination de gouverneur de Paris, en 1912. Les nominations des nouveaux titulaires furent signées en meme temps.

(1) Déposition du général Michel, p. 104.

Les Chefs nouveaux

Gomment s’y était-on pris pour arrêter le choix de ceux-ci ?

Dans les « milieux militaires », on souhaitait la désignation du général Pau, et Le Matin, leur porte-parole, donna le 25 sa, nomination comme certaine. Elle n’eut pas lieu cependant. Une note du ministère de la guerre annonça que le général Pau avait refusé l’offre à lui faite « parce qu’il n’avait plus que dix-huit mois à rester au service actif »; . : . ; j

Gette explication ne trompa personne et l’on sut aussitôt que les exigences excessives du général avaient rendu impossible son choix. 11 avait émis la prétention de désigner seul les titulaires des grands commandements, et le ministre, qui d’abord était résolu à le nommer, avait refusé d’acquiescer à la création d’une dictature militaire sans contrôle (1).

Le motif publiquement invoqué éliminait en même temps que le général Pau le général Galliéni, qui était également près de la retraite.

M. Messimy déclare qu’il lui a cependant fait des offres, que Galliéni aurait rejetées parce que sa qualité de colonial l’aurait rendu difficilement acceptable par l’armée métropolitaine. Il ajoute

(1) Déposition du général Percin, p. 125.

generaux

que c’est Galliéni •Pau et Joffre (1).

Le premier éliminé, il se retourna donc vers le second.

Celui-ci hésitait. C’est le général Pau qui le décida, semble-t-il. « Acceptez-donc, lui dit-il, cher ami. Nous vous donnerons de Castelnau, qui est très au courant du service d’Etat-major. Cela ira toqt seul (2). »

Le général Régnault qui, sous-chef d’Etat-major de l’armée, a assisté à tous, ces pourparlers, se refuse.à croire qu’en pleine crise d’Agadir, deux généraux, se soient dérobés à la responsabilité du commandement suprême..

Combien j’aime mieux, pour mon compte, écrit-il en homme qui connaît son milieu (3), continuer d’ajouter foi à la version qui se chuchotait alors dans les petites parlotes militaires, où, se basant sur des propos ou des conversations plus ou moins authentiques attribuées au ministre, les gens bien informés prétendaient :

« Que le général Galliéni n’avait pas eu à refuser un poste qui ne lui aurait pas été offert précisément parce qu’il était colonial ;

« Que le général Pau ne s’était effacé qu’en raison des difficultés que les opinions qui lui étaient généralement attribuées pouvaient occasionner au ministre avec le Parlement à la moindre des réformes qu’il tenterait, des propositions qu’il ferait ;

« Qu’au contraire le général Joffre, en raison

(1) Déposition de M. Messimy, p. 13.3.

(2) Déposition du général Porcin, p. 125.

(3) Lettre du général Régnault, p. 161.

menue de ses attaches politiques et maçonniques, aurait la faveur de la majorité parlementaire et que, secondé et guidé par le général de Castelnau, il réaliserait à merveille une sorte de locum tenens du général Pau, particulièrement docile aux doctrines et aux indications du Conseil supérieur de la guerre et du Comité d’état-major. »

Cette interprétation des choses est sans doute la plus juste. Le choix du général Jofïre fut probablement une sorte de transaction. Au ministre et au Parlement, il donnait les « garanties républicaines » indispensables. A l’Etat-major, il offrait les « garanties conservatrices » nécessaires, avec la certitude tranquille que la camarilla, par son nouveau représentant, dirigerait °ous le pseudonyme du grand chef.

Le général Joffre fut investi le 28 juillet par le Conseil des ministres du titre de chef d’Etat-major général de l’armée. Le général Dubail, de chef d’Etat-major général de l’armée, devenait chef d’Etat-major de l’armée, simplement. L’Etat-major était réparti en trois groupes : préparation à la guerre, organisation, service courant, à la tête de chacun desquels on plaçait un sous-chef d’Etatmajor.

Le premier des sous-chefs (qui fut le général de Castelnau, alors commandant de la 13° division, à Chaumont) deviendrait, en cas de guerre, major général du généralissime, le chef-d’Etat-major restant alors près du ministre afin d’assurer la liaison avec le Grand Quartier Général.

Le Matin, de plus en plus officieux, publia le 1 er août une interview de M. Messimy, dans laquelle le ministre glorifiait son œuvre et faisait, en passant, allusion d’assez curieuse manière au mécontentement éprouvé par certains réaction-

naires qui ne s’estimaient pas encore suffisamment satisfaits.

« Je comptais, disait-il, confier le poste de chef de l’Etat-major général au général Pau... J’ai eu le vif regret de le voir décliner mon offre. Mais j’ai été bien plus surpris en constatant que tout un parti, qui trouvait la nouvelle organisation- admirable avec le général Pau, proclamait que sans lui elle ne valait plus rien ! »

Aveu symptomatique qui éclaire d’une singulière lumière les dessous du pronunciamiento organisé contre le général Michel ! Et que suit cette déclaration, très grave dans la bouche du ministre, car elle marque définitivement le triomphe des idées chères aux conjurés sur les idées que semble avoir personnifiées leur victime :

« Avec ces trois hommes (Joffre, Castelnau et Dubail), dont l’activité égale la compétence, je m'efforcerai de développer la doctrine de l'offensive (1), dont notre armée commence à s’imprégner et que notre Etat-major général doit mettre vigoureusement en pratique dans tous-ses travaux de préparation à la guerre. »

Triomphe définitif ? Dans les idées, oui, dès ce moment, mais pas tout à fait dans les hommes. Dans le triumvirat installé par M. Messimy, il y avait un personnage qu’il n’avait pas choisi et auquel il ne tenait pas spécialement. C’est celui auquel la haute armée tenait le plus au contraire, car nul, à défaut du général Pau, ne lui offrait de garanties plus sûres : le général de Castelnau.

M. Messimy l’avait accepté pour obtenir l’adhésion du général Joffre. Lorsque celui-ci eut pris ses fonctions depuis quelques mois, il songea à

(1) Souligné dans le texte.

L’ÉTAT-MAJOR de 1914 SE constitue

s’en débarrasser (1). A la fin de 1911, les commandements des 9 e et 18 e corps étant devenus vacants, des décrets furent préparés qui nommaient le général Borgez à Tours et le général de Castelnau à. Bordeaux. Mais le cabinet Caillaux tomba avant leur signature et M. Faîtières refusa de signer, pendant une crise ministérielle, des nominations de commandants de corps d’armée.

Le cabinet Poincaré arriva au pouvoir et M. Millerand avec lui. Du proj et de décret préparé pour le général de Castelnau, on n’entendit plus parler. Le provisoire se consolida et le général de Castelnau resta sous-chef d’Etat-major de l’armée.

Puis, la porte ouverte par M. Messimy laissa pénétrer la camarilla tout entière. Les deux années passées au pouvoir par le cabinet Poincaré (13 janvier 1912-18 janvier 1913) et le cabinet Barthou (22 rnars-9 décembre 1913 — séparés par un éphémère cabinet Briand (21 janvier-18 mars 1913) -— sont celles où l’armée et le pays lui ont été livrés.

M. Millerand a tenu le portefeuille de la guerre dans le premier ; M. Etienne a donné ensuite l’illusion qu’il y avait encore un ministre.

Dès l’arrivée de M. Millerand aux affaires, un décret du 20 janvier 1912, supprimant l’emploi de chef d’Etat-major de l’armée, éliminait le général Dubail, dont l’influence pouvait contrebalancer celle du général de Castelnau.

(1) Je n’ai trouvé oe détail nulle part, sauf dans la déposition du général Perdu, qui y fait allusion d’après un article où ie l’avais donné -moi-même dans l'Humanité du 11 avril 1919. Je tiens le fait d’un officier supérieur, attaché en 1911 au cabinet de M. Messimy. Il me paraît d’autant plus honnête de le rapporter et de le souligner qu’il est à peu près la seule excuse qu’on puisse invoquer en faveur de l’ancien ministre.

Un second décret, du 14 mai, \supprimait l’emploi du général Régnault, un survivant de l’ancienne organisation qui aurait pu, par sa haute personnalité, faire encore échec à certaines combinaisons, et le remplaçait par un « deuxième sous-chef d’Etat-major de l’armée », qui fut le général Legrand.

Par le même décret, le rang et les prérogatives de commandant de corps d’armée pouvaient être attribués aux deux sous-chefs. Ils reçurent la plume blanche presque aussitôt.

Le ministre n’avait plus aucun pouvoir. Une puissance irresponsable, dont le chef communiquait directement avec le Président de la République, décidait en son nom.

Le décret du 28 juillet sur la réorganisation de l'Etat-major, dit le général Régnault (1), « donnait (au général Joffre) sur toute l’armée (instruction, manœuvres, préparation à la guerre, mobilisation, concentration, etc...) une puissance que nul n’avaiteue avant lui. En fait, ayant l’oreille du Parlement et des gouvernements successifs, bien vu de tous les partis aussi bien de droite que de gauche, pendant les trois années qui ont précédé la guerre, le général Joffre a été à. peu près omnipotent... Il a obtenu tout ce qu’il a voulu, même la loi de trois ans. Il a pu faire tout ce qui lui semblait bon. Maître à peu près absolu de l’avancement, on peut dire que pendant cette période, nul n’a été nommé général, nul général n’a obtenu un commandement sans qu’il ait, à tout le moins, donné son assentiment ».

Considérons le général Joffre comme il faut le considérer, comme une raison sociale, comme le

(1) Lettre à la Commission d’enquête, p. 161.

gérant d’une association dont il n’était pas le véritable dirigeant.

Cette association a exercé pendant trois ans, comme le dit le général Régnault, un pouvoir à peu près absolu, en dehors du ministre de la guerre. L’un des ministres qui ont le plus contribué à l’établir, d’ailleurs, a été la première victime de ses agissements. M. Millerand est tombé six jours avant la chute du cabinet Poincaré pour avoir endoâsé la réintégration particulièrement scandaleuse d’un des protégés de la coterie cléricale, le du Paty de Clam de l’affaire Dreyfus.

Pendant trois ans, on a systématiquement recruté pour les hauts emplois tout ce que l’armée comptait de «camarades», c’est-à-dire d’esprits rétrogrades et bien pensants, ne conservant des autres que ceux qu’il était vraiment impossible d’éliminer.

Le Courrier Européen a publié le 23 mai 1913 un tableau comparatif qui est à cet égard démonstratif et que je reproduis ici. Il a été dressé par le brave lieutenant Montanié, qui dirigeait alors, sous le pseudonyme Robert Nanteuil, la revue militaire Armée et Démocratie, et qui devait en 1914 tomber l’un des premiers, victime de ceux dont il avait en vain dénoncé l’impéritie.

Rien ne saurait montrer de manière plus saisissante la transformation accomplie dans le haut commandement.

L’armée nationale a été livrée, par MM. Messimy et Millerand, à la caste ‘réactionnaire, aux tenants de l’armée de métier, aux adversaires de la nation armée, abrités derrière un paravent : Joffre.

Nous allons voir où l’incompréhension criminelle de ces hommes devait mener notre malheureux pays.

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