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1° Le groupe du sud, à 16 D. [.‘et 2 D. C., devait franchir la Meuse entre Verdun et Mézières ; 10 autres D. I. le flanquaient en s’échelonnant sur la gauche et en arrière, face à Verdun, de manière à déjouer toute entreprise | venant de ce camp retranché. | 2° Le groupe du centre, à 13 D. [., passait le fleuve entre Mézières et Namur. | 3° Le groupe du nord, l'élément de manœuvre proprement dit, à 24 D. [. et 5 D. C., opérait au delà de Namur. Les trois groupes disposaient d’un ensemble de 22 brigades de landwehr pour constituer, en arrière du front, les détachements d'observation des places fortes et de la garde des communications, dont on ne voulait pas affaiblir les grandes unités de combat. En séconde ligne, derrière le groupe de droite, suivraient les corps d’ersatz mobile, puis, éventuellement, les quatre divisions actives qu'on comptait transporter de Lorraine en Belgique, comme nous l'avons indiqué. ; L’énorme bloc offensif comptait done, en première ligne, 63 D. L. et 7 D. C. Tous ses éléments marchaient de front, dans un vaste déploiement de colonnes parallèles, sans se ménager de réserves, se contentant d’échelonner les unités des ailes pour $e garder de tout risque sur les flancs: Dans son grandiose mouvement de conversion autour de Verdun comme pivot, la masse allemande aurait l'étendue et la force suffisantes — son chef en était convaincu — pour envelopper l’ennemi, quelque effort qu’il fit en vue de s’y dérober, le refouler d’une pression conti-
1, Nous emploierons, pour faciliter la lecture du compte rendu des opérations, certaines abréviations courantes :
CG. ÀA.— Corps d'armée. C.A.R. = Corps d'armée de Réserve. D. I.— Division d'Infanterie. D. R. — Division d'Infanterie de D. C. — Division de Cavalerie. Réserve.
Br.L.=— Brigade de Landwehr. G. G. =— Corps de cavalerie.
R. I, = Régiment d'Infanterie.
nue vers le sud-est et l’acculer soit à la Meuse et à la
Moselle, soit au Jura, où ilne pourrait CORPS à l'anéantissement.
Schlieffen estimait que ce plan de campagne assurait indubitablement la victoire complète des armées allemandes, à la seule condition pour elles d'atteindre avant l’adversaire la région où elles pourraient se déployer à l'aise, celle qui est située au delà de la ligne Gand-Bruxelles-
Namur. Tant qu’on ne l'aurait pas dépassée, on se trouve-
rait à l’étroit. Il s'agissait donc de la gagner au plus tôt, malgré les obstacles qu'on trouverait en travers de la route.
En premier lieu, la poche de Maastricht que le terriloire néerlandais interposait entre l'Allemagne et la Belgique rétrécissait le front de marche de l’aile droite avant même qu’elle abordât la Meuse. Comme on se résignait à respecter la neutralité des Pays-Bas, on se voyait contraint de réduire l'étendue de la zone d'opérations, et, dans la région d’Aix-la-Chapelle, de ramasser les colonnes en un étroit faisceau, où elles se gêneraient fatalement les unes les autres. \
Le deuxième obstacle était le cours de la Meuse, obstacle qu'accentuaient les camps retranchés de Liége et de Namur; on pensait qu’il serait facile de s’en emparer par des attaques brusquées en raison du peu de valeur qu’on attribuait aux garnisons belges. Le fleuve franchi, legroupe de droite trouverait un peu d'air, mais il lui faudrait encore masquer Anvers el se resserrer à nouveau entre la frontière hollandaise et la Sambre, à hauteur de Bruxelles. C’est seulement après avoir franchi ce nouveau passage qu'il déboucherait en terrain libre avec l’espace nécessaire à son déploiement définitif. On calculait qu il y arriverait le 22° jour de la mobilisation.
À ce moment, si aucun accident grave, aucun retard ne
s'était produit, le comte Schlieffen considérait que le plan avait réussi, que « l'affaire était dans le sac », quelle que fût la riposte de l'ennemi.
Qu’allait faire celui-ci? Rien n’eût été plus avantageux, de l’avis du chef d'état-major allemand, qu’une offensive générale et immédiate de l'adversaire en Alsace et en Lorraine, car il jugeait qu'elle ne le mènerait pas bien loin et le laisserait sans ressources à opposer à la masse principale des forces germaniques, de Verdun à la mer du Nord. Schlieffen ne se berçait d’ailleurs pas de l'espoir que les Français viendraient ainsi au devant de ses désirs. Il croyait plutôt qu'ils essaieraient de parer au danger en redressant leur dispositif vers le nord, mais ce mouvement ne les tirerait pas d'affaire. « Il n’est pas probable, disait Schlieffen à ses familiers‘, que les Français, qui devront
procéder à un regroupement précipité de leurs corps d’armée, se présentent à la bataille en aussi bon ordre que nous. La situation dans laquelle les placera notre marche enveloppante par la Belgique les obligera à prendre des décisions hâtives et à envoyer des détachements dans de fausses directions ». En tous cas l’allongement de la ligne française resterait insuffisant et ne la sauverait pas | de l’enveloppement de son aile gauche, poussée moins loin que l’aile droite allemande.
Après leur redressement, plus ou moins habilement exécuté, il restait aux Français le choix entre trois solutions : l'attaque, la défense, la retraite. S'ils prenaient l'offensive, on ne pouvait que s’en féliciter, car en avançant ils ne feraient qu'exposer davantage leur flanc gauche; c'était renouveler la faute commise par les Romains à Cannes. S'ils attendaient de pied ferme l'attaque alle-
‘4. Communication du général von Hahnke au lieutenant-colonel Foerster.
50 LE PLAN. DE CAMPAGNE ALLEMAND DE Ur er
mande, celle-ci aurait beau jeu pour amplifier à sa guise son mouvement débordant, rejeter la gauche française sur le centre et « télescoper » tout le front de bataille ennemi en le poussant vers le sud-est. ae
. Enfin, troisième éventualité, si le commandement français s’apercevait à temps du péril, il pourrait tenter de l’éviter par un repli de grande envergure sur une position plus avantageuse, qu'il chercherait en arrière. Il ferait sans doute pivoter toute la partie septentrionale de son front autour de Verdun et la ramènerait sur une des lignes de défense existant entre cette forteresse et l’Oise, soit celle de Rethel-Laon-Ia Fére, soit celle de l’Aisne, soit celle de Reims-Soissons-Compiègne; la gauche se prolongerait suivant le cours inférieur de l’Oise et irait s’épauler au camp retranché de Paris.
Celte manœuvre ne prenait pas Schlieffen au dépourvu. 1 y parait en étendant son mouvement d'encerclemeni de l’autre côté de la capitale. A cet effet les trois groupes d'armées chargés de l'offensive étireraient leur front devant celui de l'ennemi, de Verdun à l'embouchure de
Oise, et le fixeraient par des démonstrations ou des
attaques. Sur les 63 divisions qui les composaient on en prélèverait une quinzaine (7 corps d'armée), qui passeraient la basse Seine, contourneraient le camp retranché de Paris et déboucheraient sur les derrières de la ligne française vers Melun ou Auxerre. Pour couvrir la marche audacieuse de cette armée, pour la relier au reste de la ligne, on ferait intervenir les corps d'armée d’ersatz mobile, qu’on emploierait à observer les secteurs ouest et sud du camp retranché. Schlieffen pensait avoir trouvé ainsi une solution répondant à toutes les hypothèses qu’on pouvait envisager, Que l'ennemi voulüt résister sur l’Aïsne, sur la Marne, ou même sur la Seine, on se présentail toujours en forces au delà de l’extrémité de sa ligne, pendant qu’on l'atta-
quaib partout de front; sa perte était irrémédiable.
Telle est la physionomie générale du plan de campagne dont Schlieffen dota l’armée allemande en 1905 et qu'il iransmit à son successeur à la fin de la même année. A peine adopté, ce plan exigea un remaniement, car la conelusion de la paix en Extrême-Orient allait bientôt reporter le centre de gravité des forces militaires de la Russie en Europe, en même temps que la ruine de ses aspirations asiatiques l'incitait à reprendre sa politique traditionnelle dans la péninsule des Balkans, négligée depuis plusieurs années. L'Allemagne devait donc compter, une fois de plus, avec son voisin de l’est et ne pourrait plus se contenter, en cas de conflit, de garder sa frontière, de ce côté, avec quelques classes de landsturm. Si réduite que serait l’armée à laquelle elle confierait la défense des provinces orientales, il faudrait y incorporer des unités d'une catégorie plus relevée; on ne pouvait les trouver que sur le front français, qui, dans le plan en vigueur, les absorbait en totalité.
Pendant ses dernières années, Schlieffen a vécu dans la crainte qu'on ne détruisit son œuvre en exagérant les prélèvements sur le front. occidental au profit du front oriental et plus encore en effectuant ces prélèvements au mauvais endroit. [l admettait qu'on diminuât la densité des troupes en Lorraine, à la rigueur même qu'on affaiblit la gauche et le centre de la masse d'attaque, mais ilne pouvait supporter l’idée qu’on touchàât au groupe de droite. Peut-être a-t-il eu surtout pour objet, en publiant périodiquement ses études historiques, de rappeler à l'étatmajor, sur lequel il n'avait plus d'action directe, le principe qu'il considérait comme sacré. En 1913, sur son lit de mort, dans les affres de l’agonie, il ne faisait que répéter : « L’aile droite! L’aile droite! Renforcez l’aile droite! »
Ce furent ses dernières paroles.