‹ Le plan de campagne allemand de 1914 et son exécution 1923Chapitre 20 sur 107 · ROLE DU GRAND ÉTAT-MAJOR À LA VEILLE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

ROLE DU GRAND ÉTAT-MAJOR À LA VEILLE DE LA GUERRE

La lutte n'était pas encore engagée que déjà le grand

état-major donnait un avant-goût de l’indigence d’esprit dont il allait faire preuve dans la conduite des opérations.

Le 4° août, le gouvernement avait déclaré la guerre à la Russie, en alléguant que celle-ei se refusait à suspendre sa mobilisation. [l s'agissait ensuite de trouver un pré-

texte de rompre pareillement avec la France. Moltke se

chargea de le fournir. Comme il ne pouvait absolument

rien nous reprocher, il inventa de toutes pièces un certain

nombre de faits destinés à démontrer que nous avions entamé des hostilités en pleine paix. Quarante-quatre ans auparavant, Bismarck avait manœuvré d’une manière analogue en falsifiant la dépêche reçue d’Ems afin d'amener Napoléon LI à déclarer la guerre. Le chancelier de fer, en

cette occurrence, avait procédé si adroitement que rienne

transpira de ses machinations; elles ne furent connues

que bien des années plus tard et parce qu'il les révéla lui-

même.

Le grand état-major de 1914 se montra tout aussi peu serupuleux, mais bien moins habile: Il fabriqua des fables si ridicules que leur caractère mensonger ne fit bientôt de doute pour personne et contribua ainsi à discréditer l'Allemagne dans le monde entier.

On prescrivit d'abord au XV®° C. A., de Strasbourg, de rendre compte de prétendues incursions de troupes françaises en Alsace, près de Montreux-Vieux, de Sainte- Marie-aux-Mines, du col de la Schlucht et sur plusieurs

{ > ét CE à di 2

autres points. Le communiqué déclarait que les agresseurs avaient tiré sur les postes allemands; il ne signalait pas de pertes el pour cause. Malgré la précaution qu'avait prise le gouvernement français de faire retirer notre dispositif de couverture, il n’y avait en somme dans ces nouvelles rien d’absolument impossible, mais elles ne parurent pas assez convaincantes à leurs auteurs. Ils voulurent en produire de plus impressionnantes.

En conséquence, le [II° C. A. bavaroïis, de Nuremberg, fut chargé d'annoncer qu’un avion français avait bombardé la voie ferrée aux environs de cette ville. Sans être grand clerc dans les questions d'armement, on savait qu'alors les projectiles dont les aviateurs pouvaient lesier leurs appareils étaient incapables de causer des dégâts sérieux aux chemins de fer. Tout au plus briseraient-iis une traverse ou une paire de rails, dégradations qu il suffit de quelques minutes pour réparer. Jamais, au cours de la guerre, l'aviation n’a perdu son temps à ces jeux inoffensifs. Comment supposer qu'un avion accomplirait un raid de 700 kilomètres pour une besogne aussi oiseuse? Une seconde de réflexion permettait de se rendre à l'évidence. Cependant l’Allemagne fit état de cette imposlure pour se prétendre attaquée par nous et réclamer l'entrée en guerre de l'Italie ‘, d’ailleurs sans succès.

Le 2 août, le ministre de Prusse en Bavière télégraphiait à Berlin au chancelier : « L'information donnée par les autorités militaires et répandue ici par le Bureau de correspondance de l'Allemagne du Sud d'après laquelle des aviateurs français ont lancé des bombes dans les environs de Nuremberg n’a pas été confirmée jusqu'ici. En fait, on a aperçu des appareils inconnus, qui, selon toute appa-

1. Die deutschen Dokumente zum Kriegsausbruch, vol. Ill, N° 664; lettre du secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères à l'ambassadeur à Rome, 2 août, 16 h. 35, :

| rence, n'étaient pas dus Lbpareits militaires. | ju vérifier que des bombes aient été lancées etencore moi S, bien entendu, que les occupants étaient Français. Signé: E Treutler’ ». Ce candide fonctionnaire n'était sans doute pas dans la confidence. En tout cas on ne tint aucun | compte de sa communication, pourtant nette, puisque, le de lendemain soir, le baron von Schœn remettait au gouverne- à ment français la déclaration de guerre de l'Allemagne, motivée par les actes d’hostilité des troupes françaises, au nombre desquels l’attentat de Nuremberg figuraitenbonneplace. | Mais on devait trouver mieux encore. Le 2 août, le | VILLE C. À., de Coblence, avisait Berlin des faits suivants: 80 officiers français, revêtus d'uniformes allemands etmontés dans 12 autos, avaient franchi la frontière hollandaise À le matin même, près de Gueldre, mais s'étaient repliés | devant l'attitude énergique des détachements de garde. a Voilà un conte bien gros et difficile à admettre. Comment : : cette caravane bigarrée avait-elle pu circuler sur les. roules des Pays-Bas sans être aperçue par les autorités 4 locaies? Puis, les 80 individus habillés de tenues prus- 4 siennes n'avaient pas été appréhendés. Ils étaient repartis À comme ils étaient venus. Alors comment pouvait-on #1 savoir que c'étaient des officiers français? Portaient-ils È leur profession et leur nationalité inscrites sur leur visage? Au ministère des Affaires Étrangères de Berlin on ne | semble pas s'être posé ces questions, qui se présentent tout naturellement à l'esprit. Le renseignement émanait : d’un général; cela suffisait. Le grand état-major le passa : aussitôt à l'agence Wolff, qui en assura la diffusion; on le | télégraphia même à l'ambassade de Londres afin que le gouvernement britannique en füt instruit°. Le ministre

Page 1