‹ Le plan de campagne allemand de 1914 et son exécution 1923Chapitre 96 sur 107 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le 2 août 1914, l'Allemagne est partie en guerre avec une doctrine stratégique, une doctrine tactique et un plan de campagne. La doctrine stratégique consistait à abattre rapidement l'adversaire le plus fort en employant contre lui le maximum de moyens, la doctrine tactique à encercler l'ennemi par une offensive massée contre son flanc : le plan de campagne mettait ces deux principes en pratique. :

Le 25 août, le plan de campagne avait échoué sur la Sambre;le 9 septembre, sur la Marne, il fallut renoncer à réaliser la doctrine stratégique; après la bataille de novembre en Flandre, la doctrine tactique elle-même ne pouvait plus être appliquée.

Pourtant les doctrines de guerre allemandes étaient saines et le plan de campagne de 1914, quoique moins efficace que le précédent, restait encore fort acceptable, supérieur certainèment à celui de l'adversaire. L’instrument chargé d'exécuter ce plan approchaït de la perfection. L'armée allemande a offert, au commencement de la campagne, un spectacle merveilleux de puissance et de cohé- sion, d'ardeuret d'endurance. Elleétait inférieure en nombre à celles des Alliés, dira-t-on. Sans doute, mais cette infé-

riorité, d'ailleurs faible, se trouvait largement tt ‘4

par sa composition plus homogène, son encadrement plus

fourni et son instruction meilleure. Le canon de campagne

allemand ne valait pas le nôtre, objectera-t-on encore. : Cela est vrai, mais il y avait chez nos adversaires toute une artillerie lourde à tir rapide et à longue portée qui n'existait pas chez nous.

Malgré tant d'avantages, les armées germaniques n'ont pas atteint leur but. Comment l'expliquer? La succession M des faits, dont nous avons présenté le récit résumé, suffit à le faire comprendre, sans qu'il soit nécessaire d'y ajouter ici de longues considérations. - 4

Si l'armée allemande, avec tous les atouts dans son jeu, « a perdu la partie, c’est par la faute de son chef. Le colonel-général von Moltke était physiquement, intellec-

tuellement et moralement inférieur à sa tâche. Le déla-

brement de sa santé lui rendait tout déplacement pénible; son esprit borné lui faisait mal comprendre ou mal interpréter les excellents préceptes de ses devanciers;, son manque de caractère l’empêchait d'exercer réellement son commandement et de diriger ses armées.

Cette abstention volontaire, cet effacement complet, nous n’en connaissons qu'un autre exemple, celui du « maréchal Bazaine en 1870. Bazaine, dit-on, jouait au billard pendant que se décidait le sort de son armée le 18 août. Le colonel-général von Moltke regardait couler le Rhin à Coblence lorsque se livrait la bataille de Belgique; aux jours critiques de la Marne, il n'avait pas encore mis le pied en France et ignorait ce qui se passait au point capital de la ligne de bataille, à 250 kilomètres de son quartier général de Luxembourg.

Une des raisons de cette étrange conduite, c’est que Moltke croyait de bonne foi, en restant à l'écart des évênements, mettre en pratique les leçons de son oncle. Le

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a Re CONCLUSION 303

vieux feld-maréchal — nous avons eu l’occasion de le faire remarquer — fut le premier des grands capitaines à laisser une grande part d'initiative à ses lieutenants, à leur donner des directives plutôt que des ordres, mais de là à se désintéresser de la marche des opérations, comme le fit son neveu, il y a loin. À chaque action générale, à Sadowa, à

Saint-Privat, à Sedan, on l’a vu sur le champ de bataille, prèt à agir directement. S'il traça un cadre fort vaste à ses commandants d'armée, il veillait à les y maintenir et n'épargna pas l'un d'eux, Steinmetz, quand sa fougue l'entraîna à en sortir. v

Le Molike de 1914 se méprit complètement sur la méthode de commandement du Moltke de 1870. I crut avoir terminé sa besogne quand il eut remis à ses commandants d'armée le plan de campagne qu’il avait tiré de ses cartons.

À cette extraordinaire conception du rôle du général en chef s’ajoutait la crainte réelle que lui inspiraient ses subordonnés, auxquels il n’osa Jamais tenir tête et qui s’accoutumèrent vite à se passer de son approbation. Moltke semblait redouter à tel point de s’immiscer dans la conduite des armées, qu'il donnait impression de vouloir s’en enlever jusqu’à la possibilité. La distance qu'il prit soin de mettre entre les quartiers généraux de ses lieutenants et le sien, l'insuffisance de ses moyens de communication avec eux, l'absence de tout officier de liaison permanent auprès des exécutants parurent indiquer quil se privait à dessein de la faculté de conserver des relations avec les généraux placés sous ses ordres. |

Quand, exceptionnellement, Moltke se mêlait d’intervenir, il le faisait avec timidité, mal à propos et à faux. Son incapacité se révéla déjà avant la guerre quand, ayant reçu de Schlieffen un plan de campagne audacieux, mais logiquement conçu, il l'affaiblit et en diminua la

valeur. Son ardent prédécesseur n Dés pas à courir un risque sur une partie du front, à y céder du terrain pour - rendre la victoire plus certaine et plus complète au point où il convenait de la remporter. Pour consentir un pareil 4 sacrifice, il faut une âme fortement trempée et des nerfs É solides, comme Frédéric qui abandonnait sa capitale aux Se mains de l’ennemi, comme Napoléon qui levait le siègede Ca. Mantoue pour amener la division Serrurier sur le champ | de bataille de Castiglione, qui laissait presque accabler sous le nombre Davout à Austerlitz, Masséna à Wagram, Marmont à Lützen. C’élait trop demander à Molike; il 0 rétrécit le plan de Schlieffen à sa mesure. | Quand le moment vint d'exécuter ce plan, il montra qu'il n’en avait pas saisi l’idée fondamentale. Prenant parti dans le conflit qui s'éleva, en Belgique, entre Kluck et Bülow au sujet de la manœuvre enveloppante, il désavoua Kluck, qui voulait l’accomplir, et donna raison à on: dont l’action tendait à l'empêcher.

\ Cette lourde faute annihilait toute l'œuvre de Schlieffen + et compromettait le succès final; mais elle n'était pas irré- < parable. Molike l'aggrava en enlevant deux corps d'armée à l'aile droite pour les envoyer en Prusse Orien-. tale. | À partir de ce moment l'éloignement du grand quartier général se fit de plus en plus sentir à mesure que les armées avançaient, il ne tarda pas à rendre tout commandement impossible. Ce qu’il y a de plus curieux à cons- » tater, c'est que, peu après, à la veille de la bataille de la M . + Marne, Moltke se rendit compte tout à coup de la situation réelle avec une parfaite lucidité. Ses confidences du 4 sep- . tembre à Helfferich montrent qu'il ne croyait plus alors, comme la semaine pr écédente, avoir remporté une victoire e décisive, qu'il s'attendait au contraire à devoir combattre encore pour mettre les Français définitivement hors de .

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