III. Pourquoi une paix séparée et prématurée des
Alliés avec les Bulgares ferait le jeu de la Pangermanie.
Au moment où parait ce livre, les Allemands n'ont certainement pas encore renoncé à l'espoir de maintenir à titre définitif leurs occupations actuelles à l'ouest et à Test, mais toujours fort prévoyants, ils envisagent cependant l'éventualité où ils se résigneraient à évacuer l'ouest, soit: 90.478 kilomètres carrés, et Test soit 260.000 ki-
lomètres carrés, afin de conserver la quasi totalité de la partie principale des occupations pangermanisles, c'est-à-dire celles réalisées directement ou indirectement au sud et au sud-est ; TAutriche-Hongrie (G76.G16 kilomètres carrés , les Balkans ('ilo.'iSîJ kilomètres carrés), la Turquie (environ i. 792. 900 kilomètres carrés). Soit au total 2.685.101 kilomètres carrés.
Pour maintenir sur ces territoires sa domination, le gouvernement de Berlin se livre dès maintenant à trois sortes de manœuvres fort astucieuses, très bien coordonnées entre elles, quoique revêtant des aspects différents et dont chacune correspond à chacun des trois territoiresétapes essentiels du Hambourg-Golfe Persique : l'Autriche-Hongrie, la Turquie et la Bulgarie qui forme le pont entre ces deux territoiresétapes.
En ce qui concerne l'Autriche-Hongrie, le pro-, gramme berlinois se résume ainsi : profiter de l'occupation des territoires de la Monarchie des, Habsbourg par les troiqjes de Guillaume II pour ^ imposer, par tous les moyens, tant à la Hongrie^ qu^à l'Autriche^ une série démesures d'union dite, économique avec r Allemagne qui laissent subsis-
ter ru apparence l'indépendance de l'Autricfie- Uomjriey de façon à faire ilitmon aux Alliés, mais, en fail, la ^uhordonne ahf^olufnent aux colontés de Berlin.
Jusqu'à prt^sent, celle tai-lique n'a pas pu revôlir de décor légal. Depuis la guerre, les pangermanistes de Vienne n'ont même pas osé convoquer le Parlen»ent aulrichieii sachanl forl bien que les dépulés slaves el lalins eussenl prolesté de la façon la plus véhémenle contre l'assujeltissenienl de leurs pays à l'Empire allemand. Actuellement, les Allemands de Vienne, en terrorisant les Slaves autrichiens, et en leur persua' dant que les Allirs les ont abandonnés, s'elToicenl de préparer une réunion du Hciilisrath (jui aurait l'air de sanctionner les fail s accomplis. Mais on conçoit que cette coiiicdic ne s'arrange pas aisément quand on sait que môme les Magyars, qui ont lié étroitement partie avec l'Allemagne, commencent à résister depuis que Berlin est contraint de démasquer ses procédés d'esclavage dont la Hongrie doit supporter les effets comme les autres Etats destinés à être assujettis à la Pangermanie. On prétend que le grand complice magyar de Guillaume II, le comte Tisza lui-même, proteste. En tous cas dans le Pesti Hirlap, de Budapest, du 12 avril 1016, son ami assure-t-on, le sénateur Eugène
Rakosy, vient de publier les lignes" suivantes particulièrement significatives .
« Toute cette épidémie centre-européenne n'aura d'autre but que de faire tirer aux Hongrois les marrons du feu pour les Allemands. On veut que nous construisions pour les Allemands des routes nationales vers l'Orient... Tou/cs ces alliances et unions centre-européennes ne signifient rien sinon qu'on nous propose daliéner notre intelligence nationale au joug germanique. » (Cité par Le Temps,' i^ avril 1911.)
Mais que les Alliés n'aient pas la moindre illusion. Les protestations les plus véhémentes des iViagyars n'y feront rien. Les Allemands occupent l'Autriche-Hongrie et ont la force. Qu'ils cachent leur asservissement de ce vaste empire sous des formules diverses ; extension du Zollverein, union économique des empires du Centre, unification des lois commerciales austroallemandes, etc., ou que même, par tactique, pour endormir les craintes des Alliés, les Allemands renoncent à l'emploi de toute formule positive, le résultat fmal sera toujours le même : mainmise politique de l'Allemagne sur la monarchie des Habsbourg dissimulée sous des décors d'apparences économiques.
A ce résultat les Allemands tiennent par-dessus tout parce quil est la base de tout le plan pan-
LK l'i.AN l'A.Nt.KÉtMAMMK 2iy
germaniste, depuis 1805, rt la condition nnhnr du Uambourg-Golfe Persifjw, connue on entrourera les raisons détaillées, il y a ijuinze a/ts, dans /non livre L'Europt; et lu Question irAulriclie au seuil (lu xx" siècle et parce que c'est pour réaliser tout au moins sur l'Autriche- Hong rie cette mainmise absolument essentielle pour les plans de Guillaume If que f Allemagne a fait la guerre.
Seule, la victoire intégrale des Alliés peut faire renoncer Berlin à ce plan de domination et libérer les peuples non allemands de la monarchie des Habsbourg-. En attendant, les Allemands prennent toutes les assurances possibles contre cette éventualité. On a vu p. 154 comment déjà, sous leur pression, les Magyars concertent avec eux les mesures économiques à prendre en vue de la future guerre destinée à compléter les résultats insuffisants d'une paix qu'on considère déjà à Berlin comme devant être « imparfaite ». Impossible donc aux Alliés d'avoir le moindre doute sur la nouvelle guerre qui sortirait fatalement, plus ou moins tôt, de l'union économique, et forcément politique, des empires du Centre. On a pu constater au chapitre V que les conséquences certaines de cette union économique seraient :
1° D'assurer à l'Allemagne la conservation de son butin de guerre et le monopole exclusif de
l'action commerciale sur près de 3 millions de kilomètres carrés contenant d'immenses richesses.
2" Par contre, de laisser aux Alliés tous leurs frais de guerre, c'est-à-dire de condamner leurs peuples à la ruine.
3° De rendre le militarisme prussien plus puissant que jamais puisque, du fait du rayonnement du bloc de l'Europe centrale, il disposerait d'une armée de 15 à 2i millions de soldats.
4" De donner à l'Allemagne l'hégémonie sur la plupart des points stratégiques essentiels terrestres et maritimes ce qui procurerait à Berlin tous les moyens de réaliser progressivement et intégralement son plan de domination mondiale.
Or, il semble que ces conséquences formidables de la mainmise allemande sur F Autriche- Hongrie n'ont pas été encore bien « réalisés » dans les pays alliés. C'est ce que tendent tout au moins à faire croire les opinions suivantes exposées dans quelques journaux français et anglais. « Les déclarations de M. Runciman, ministre du Commerce du Royaume-Uni, constatait Le Temps du 25 mars i9iG, prouvent que la Grande-Bretagne est résolue à travailler sans retard à la formation d'une alliance économique contre les puissances de l'Europe centrale. »
LK IMwVN PAN<;KnMANISTK. 2ol
M. Iliii-lifs, premier minislrod'Auslralit', dans une conférence au « Carlton Club » a donné à entendre qu'il ne faut pas laisser rem|)ire allemand espérer iju'ii lui sera possible de placer d'autres pays sous sa dépendance commorciale (V. Le TetHps, 23 mars 191().i A la suite do ces déclarations naquit l'idée d'une entente économique vntre les Alliés afin de constituer, constatait Le Petit Parisien, « la réponse efficace des Alliés au projet d' « Europe centrale » conçu par nos ennemis ».
M. Jules Siegfried dans une lettre au Temps, 3 avril 1916, a déclaré à ce sujet: « L'Allemagne qui sent le danger cbercbe à faire une union douanière avec l'Autricbe, la Bulgarie et la Turquie. 11 est donc nécessaire pour nous de parer à ce danger ». M. Hewins, président du ^/«me55 conmiitee de laChambredes Communes, a assuré à Londres le 6 avril : « Mais la France et FAnglelerre victorieuses prétendront, vis-à-vis du bloc austro-alletnand, à une prépondérance qui leur permettra d'imposer leurs tarifs, etc. ». (V. VEcho de Paris, 1 avril 1916.) M. Edmond Théry,dansLeiWa/mdu 13 avriil916, envisageant le même problème, conclut :« Il suffira donc aux nations alliées d'élever en même temps et dans des conditions identiques une puissante barrière douanière entre leur marché intérieur respectif
et les produits de C Allemagne et de ses complices, pour porter un coup mortel à son industrie, a son commerce et à son crédit ». Ces déclarations ne sont-elles pas surprenantes? Comment le problème économique à résoudre par les Alliés peut-il, môme par l'effet d'une évidente « inadvertance », être posé sur des bases de toute évidence aussi inexactes? Comment, en effet, admettre volontairement la moindre connexité entre la conférence économique des Alliés et l'union économique des empires du centre, cette union étant d'une façon manifeste en contradiction certaine avec le but général de la guerre que les Alliés sont cependant parfaitement d'accord pour poursuivre ? En effet, continuer à dire que les Alliés vont constituer une alliance économique des Alliés pour lutte?' après la guerre contre le bloc économique de rEurope centrale, et pour ne pas laisser l'empire allemand espérer placer d'autres pays que l'Autriche-Hongrie sous sa dépendance commerciale, c'est laisser supposer par voie de déduction logique que les Alliés consentent à la mainmise de l'Allemagne prussianisée sur les 50 millions d'habitants de l'Autriche-Hongrie, ce qui assurerait à Berlin les moyens de réaliser le Hambourg-Golfe Persique. Il est cependant clair que cette solution est radicalement incompatible avec le but supérieur et