III. La Roumanie et le plan pangermaniste
En raison du fait qu'ils font géographiquement partie de la zone Hambourg-Golfe Persique, les États des Balkans sont d'une importance extrême soit pour la réalisation, soit pour l'anéantissement du plan pangermaniste tout entier. Au surplus, les événements se sont chargés de démontrer aux plus sceptiques l'influence de ces États sur l'évolution de la lutte. L'opinion publique, alliée ou neutre, doit donc saisir très nettement combien étroit est le rapport existant entre les facteurs balkaniques et le plan pangermaniste universel.
Il ne peut s'agir ici que des facteurs balkaniques fondamentaux, de ceux ayant un caractère durable et permanent et non pas de l'attitude de certains gouvernements de la péninsule orien-
taie. Cette attitude, depuis un an surtout, est singulièrement vacillante. Elle subit, en effet, Taction des influences parasitaires allemandes qui, par l'intermédiaire des liens dynastiques des familles régnantes, renforcés par les intimidations berlinoises, s'exercent sur ces gouvernements contrairement aux intérêts nationaux que ceux-ci ont cependant à défendre. D'ailleurs, une entière équité oblige à reconnaître que les fautes diplomatiques commises par les Alliés, surtout en 1915 en raison de leurs faibles connaissances des réalités balkaniques, a singulièrement favorisé le succès des influences germaniques.
Ainsi, par exemple, à Athènes, le cabinet actuel, constitué d'ailleurs à la suite de dissolutions arbitraires du Parlement hellène et, par conséquent, dépourvu de toute autorité constitutionnelle, pratique sous l'impulsion du roi Constantin, beau-frère de Tempereur Guillaume II, une politique que tous les Grecs autorisés et libres de parler considèrent comme désastreuse pour les intérêts vitaux de l'Hellénisme . De même à Bucarest, des Roumains éminents critiquent très vivement l'attitude du cabinet Bratiano. Ainsi La Roumanie, organe de M. Take Ionesco, à propos du récent accord commercial germanoroumain vient d'assurer : « Cet accord fait de
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la Roumanie la dupe de TAUemagne ». (V. Le Journal, 20 avril 1916.) La décision finale de certains gouvernements balkaniques est donc pour l'instant encore en suspens, mais quelle qu'elle soit, chacun des peuples balkaniques verrait inéluctablement ses intérêts futurs servis ou menacés par le triomphe du plan pangermaniste. Ce sont ces vues d'avenir qu'il importe de dégager. Pour le Monténégro et la Serbie, tout examen est inutile tant il est évident que la victoire allemande signifierait pour ces deux États la disparition définitive et sans appel.
11 ^n est autrement pour la Bulgarie, k la vérité, la clef de toute la situation balkanique réside dans le plan d'hégémonie bulgare qui, comme on va le constater, se raccorde étroitement, au moins dans son principe, avec le plan pangermaniste.
Il y a longtemps qu'on l'a dit, les Bulgares sont les Prussiens de TOrient. Or, c'esl leur idée ?is.e de réaliser à tout prix leur rêve de domination balkanique qui a amené les Bulgares à faire leur jeu avec Berlin sans comprendre que si dans une première phase, ils [)ourraient bénéfi-
cier de cette combinaison, ils seraient finalement les victimes de la Pangermanie.
Les prétentions des Bulgares à l'hégémonie, encore plus ignorées que le plan pangermaniste,
f-rr-a Parties déjà dé/iyrées par ^ /es Bu/garas ^
Parues non délivrées par les Bulgares
sont cependant relativement anciennes. En voici une preuve irrécusable.
La carte ci-dessus constitue un document de première importance car elle va permettre de saisir sur le vif d'abord la politique bulgare et ensuite celle des autres États balkaniques. Cette
carte est une traduction et une reproduction fort exacte de la carte se trouvant à la page 56 de la partie historique du livre édité en bulgare, à Sofia, et intitulé : Le camarade du soldat, manuel pour les soldats de toutes les armes. Cet ouvrage de propagande officielle dans l'armée, donc dans le peuple bulgare tout entier, puisque tons les Bulgares passent à la caserne, a été publié conformément à l'ordre n"* 76 du 14 mars 1907, du ministère de la Guerre bulgare, approuvé et autorisé par le chef du grand Etat- Major de l'armée bulgare. Ce manuel a été recommandé par le ministère de la Guerre bulgare par la circulaire n"* 28 du 21 mars 1907. Nous nous tronçons donc en présence dxin livre officiel bulgare datant de 1907, qui établit très nettement, et sans contestations possibles, quelles idées ont été systématiquement inculquées, depuis au moins neuj ans, au peuple bulgare tout entier. Sur cette carte intitulée La Grande Bulgarie et qui est coloriée dans la huitième édition du livre bulgare original que je possède, la partie dite déjà délivrée par les Bulgares est teintée en rose, — figurée en hachures larges sur notre carte, — les parties dites non délivrées par les Bulgares sont teintées en rouge, — représentées en hachures plus denses sur notre carte. Ce document officiel bulgare permet de comprendre à la
fois tout ce qui s'est passé pendant les guerres balkaniques et la conduite du gouvernement de Sofia pendant la guerre européenne.
En réalité, lorsqu'en 1912 les Bulgares firent alliance avec les Grecs et les Serbes contre la Turquie, ils n'étaient déjà pas sincères envers leurs alliés. Ils avaient alors très peu d'estime militaire pour les Grecs et les Serbes. Mais ils trouvaient fort expédient d'utiliser les forces de ceux-ci contre l'ennemi principal, la Turquie, se réservant ensuite de profiter plus tard de l'accroissement de puissance de la Bulgarie réalisé aux dépens de l'Empire ottoman pour régler ensuite le sort de leurs alliés momentanés. Gomme ces arrière-pensées étaient soupçonnées à Belgrade et à Athènes, on conçoit que dès le début de leur action commune, les gouvernements grec et serbe n'aient pas eu une confiance absolue dans celui de Sofia. La défiance des Grecs et des Serbes fut d'ailleurs mise très nettement en éveil quand, ^ après ses premières victoires contre les Turcs, le roi Ferdinand, avant de voir ses troupes se buter aux lignes de Tchataldja, manifesta la prétention d'entrer à Conslantinople avec l'évidente volonté d'y rester si possible.
Etant données les revendications bulgares à l'Ouest, qu^expose notre carte-document, on
s*explique encore que, quand, en i913, les Serbes, écartés de l'Adrialique par l'Europe, malgré leurs victoires, demandèrent aux Bulgares une compensation équitable au sud d'Uskub, les Bulgares, dont le caractère est d'ailleurs foncièrement intransigeant, refusèrent toute transaction.
En outre, toujours poussés par leurs désirs d'hégémonie et incités à Faction par Vienne et par Berlin, les Bulgares crurent le moment venu d'anéantir les Serbes et les Grecs. Les Bulgares firent donc l'attaque brusquée du 17/30 juin 1913 contre leurs anciens alliés. Mais les Serbes et les Grecs qui se méfiaient furent prêts à recevoir le choc. La Rownanie qui, pas plus que la Grèce ou la Serbie, ne consent à l'hégémonie bulgare, fit avancer ses troupes jusqu'à 10 kilomètres de Sofia. Les. Bulgares furent écrasés parles Serbes àlaBregalnitzaet durent signer, le 10 août 1913, le traité de Bucarest. Mais, dès cet instant, animés d'une haine incommensurable pour leurs vainqueurs, ils n'eurent qu'un désir, s'en venger successivement et avant tout détruire le traité de Bucarest dès que l'occasion s'en présenterait, d'où :
1° Les traités passés par Sofia avec Berlin et Constantinople, dès avant avril 1914, ainsi que vient de le révéler M. Radoslavoff. (V. Haras,
cité par Le Petit Parisien, 26 mars 1916 et Le Temps, 10 avril 1916.)
2"" La participation à la guerre européenne de la Bulgarie aux côtés de rAllemagne dont les plans d'avenir étaient menacés comme les ambitions bulgares par les conséquences du traité de Bucarest. (V. chapitre II, § 1.)
L'analyse de notre carte-document bulgare permet de constater que les prétentions bulgares à niégéinoniey de même que celles du Pangermanisme, ont pour objet d'absorber, en dehors de toute question de langue ou de race, les régions dont la possession est considérée comme utile à la Bulgarie. Il y a donc identité absolue entre la doctrine acquisitive des Bulgares et celle des Prussiens. De ce fait, l'entente des deux peuples s'est donc trouvée psychologiquement facilitée. En effet, la Grande Bulgarie de notre document officiel de 1907 (v. la carte, p. 210) englobe : la Dobroudja roumaine jusqu'à Galatz et Sulina sur laquelle les Bulgares ne peuvent évidemment pas élever aucune prétention justifiable, le littoral de la mer Egée, de Serres à Gumuldjina, où domine l'élément grec, la région de Nich qui est serbe, la région de Prizrend qui avait été
reconnue comme serbe par les Bulgares euxmêmes dans leur traité d'alliance avec les Serbes en 1912. En ce qui concerne la région d'Uskub jusqu'au lac d'Okhrida près de l'Albanie, les Bulgares la reconnaissaient par leur traité avec les
\ ^ oKustendil a \0
LA SERBIE MACEDONIENNE
Serbes pour contestable. Son sort devait être réglé par l'arbitrage de l'Empereur de Russie, arbitrage dont les Bulgares n'ont jamais voulu sérieusement et auquel ils ont mis un obstacle radical par leur agression contre les Serbes, en juin 1913. Enfin, quant à la région se trouvant au ^ud d'Uskub, c'est-à-dire la portion de la Macédoine constituant le sud de la Serbie actuelle, elle nécessite un exposé détaillé spécial. Celui-ci
est indispensable, car c'est au sujet de la Macédoine serbe que beaucoup d'erreurs propagées par la presse alliée ont déterminé les fautes balkaniques des Alliés en 1915. Il est donc tout à fait nécessaire que ces erreurs soient rectifiées si les Alliés veulent éviter dans les Balkans de nouvelles fautes dont ils auraient encore à payer le prix fort élevé.
En somme, pour envisager nettement les difficultés en face, il s'p-git de répondre à cette question : le sud de la Serbie est-il bulgare ? (V. la carte ci-contre.)
Le territoire du sud de la Serbie sur lequel ont porté les opinions divergentes est représenté assez exactement :
1° Par un triangle dont le sommet se trouve un peu au nord de Vélès et dont les autres angles sont déterminés par Guevgheli, à l'est, et le lac d'Okhrida, à l'ouest ;
2° Par la bande de terre située à l'est de ce triangle et qui, entre la rive gauclie du Vardar et la Bulgarie contient les régions de Kotchana, deStip et de Stroutmitza-gare. Les Bulgares soutiennent que tout le territoire ainsi constitué par ce triangle et cette bande latérale est incontestablement bulgare ; l'an dernier, quelques écrivains alliés ont appuyé cette thèse. D'abord, disait-on, le traité de San-Stefano (1878) a attribué à la
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Bulgarie ce qui est mainterirint le sud de la Serbie. On oublie qu'en 1878 les études ethnographiques sur l'Empire ottoman étaient encore inexistantes et qu'àcette époqueles Russesetles Anglais, pour des motifs différents, avaient tendance à considérer volontiers comme Bulgares, sans contrôle ni distinction, à peu près tous les habitants de la Turquie d'Europe. Les Russes, qui alov^ visaient à s'établir ultérieurenient dans les Balkans^ étaient incités par ce point de vue à considérer les Bulgares comme extrêmement nombreux. Quant aux Anglais, enflammés par les éloquentes Bulgarian atrocities de Gladstone, ils ne songeaient, fort généreusement d'ailleurs, qu'à libérer du joug turc le plus de chrétiens possible, qu'en Macédoine on qualifiait alors sans distinction de Bulgares.
Quoi qu'il en soit, c'est seulement après San- Stefano que les études ethnographiques un peu sérieuses de la Macédoine ont commencé. Encore convient-il d'ajouter que la plupart des écrivains qui ont écrit sur ce sujet ont puisé leurs renseignements non dans des enquêtes sur place mais à Belgrade, à Athènes et à Sofia. Dans ces trois centres, on leur a donné des statistiques minutieuses, fort bien imprimées, d'apparence convaincante mais dont les résultats sont aussi contradictoires qu'il est possible. Pour ma part,
j'avoue n'être arrivé à un« idée relativement nette de l'ethnographie si compliquée de la partie de la Macédoine considérée qu'à la suite de mon enquête de 1914, non plus dans les capitales balkaniques mais sur place, notamment à Uskub, à Prizrend, à Prichtina, à Monastir, à Okhrida et à Strouga.
Cette enquête faite six mois avant la guerre m'a amené aux constatations suivantes. La Macédoine serbe contient deux groupes bien distincts de population.
1° L'un est formé de Turcs, d'Albanais, de Koutzo-Yalaques ou Roumains, de Grecs, de Juifs et de Tziganes qui se trouvent disséminés dans tout le pays.
2*^ Le second groupe est constitué par les Slaves macédoniens.
En l'absence de statistiques offrant des garanties, il est impossible de dire lequel de ces deux groupes est numériquement le plus fort. Ainsi, à Uskub, les Turcs et les Juifs seuls étaient estimés comme aussi nombreux que les exarchistes, c'est-à-dire ceux qui, fréquentant les églises et les écoles de l'exarchat bulgare, étaient considérés comme Bulgares.
Mais ce qui est bien certain c'est que les Serbes et les Bulgares se trouvent dans le second groupe de la population, celui des Slaves
macédoniens. Or ce groupe comprend lui-même quatre fractions : les Serbes d'origine, les Bulgares d'origine, les Serbes « flottants » et les Bulgares « flottants ». Les deux fractions « flottantes » semblent être numériquement plus importantes que les deux fractions d'origine. Cette expression singulière de « flottante » est justifiée par l'explication suivante. En 1870, les Bulgares de Macédoine, alors sujets ottomans, obtinrent du Sultan d'être considérés, au point de vue religieux, comme dépendant non plus comme auparavant de l'église orthodoxe grecque, mais d'une église séparée et autonome, l'exarchat bulgare, dont le siège fut fixé à Gonstantinople. Les Bulgares de Bulgarie, qui se rattachèrent également à la nouvelle église, profitèrent de l'état de choses résultant de cette création pour organiser en Macédoine, sous la direction et avec le concours de l'exarque bulgare, M^" Joseph, qui résidait à Gonstantinople et était sujet ottoman, une propagande d'apparence religieuse mais qui, en réalité, avait pour objet de gagner à la cause nationale bulgare le plus possible de Slaves macédoniens. Ceux-ci étaient alors des paysans très pauvres, opprimés par les Turcs depuis des siècles et le plus grand nombre d'entre eux n'avaient aucune conscience d'appartenir à une nationalité particulière. La propagande exarchiste
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bulgare se heurta en Macédoine à la propagande grecque et un peu plus tard à la propagande serbe qui, dirigées d'Athènes et de Belgrade, avaient un objectif identique. Ces trois propagandes employèrent en Macédoine les moyens les plus divers : argent, écoles, procédés terroristes, pour conquérir des Slaves macédoniens nationalement encore indéterminés à la cause nationale bulgare, à la cause nationale grecque, à la cause nationale serbe.
Ces propagandes aboutirent bien souvent à des résultats extravagants qui en démontrèrent le caractère artificiel. Ainsi, avant la guerre européenne, on voyait dans beaucoup de villages macédoniens trois frères dont l'un se disait grec, l'autre serbe, et le dernier bulgare. Parfois, sous l'effet des pressions dont ils étaient Tobjet, leurs convictions nationales respectives changeaient et c'était alors le Serbe qui se disait Bulgare ou inversement. L'expression employée plus haut de « Serbes et de Bulgares flottants » est donc bien justifiée. Il est toutefois incontestable que la propagande serbe ayant commencé en Macédoine environ quinze ans plus tard que la propagande bulgare avait recruté moins d'adhérents « flottants )) que la propagande bulgare parmi les Slaves macédoniens indéterminés. Les deux éléments constitutifs du groupe bulgare deMacé-
doine. Bulgares d'origine incontestable et Bulgares « flottants » ont d'ailleurs une répartition géographique relativement définie. Quoique mélangés à des éléments turcs, les habitants de la région de Kotchana et d'Istip (Stip en serbe), donc sur la rive gauche du Vardar et limitrophe de la Bulgarie (v. la carte, p. 216) sont, pour la plupart, des Bulgares d'origine incontestable. Si. lors du traité de Bucarest, les Serbes ont réclamé ces régions de relief montagneux c'était pour des motifs stratégiques afin de pouvoir assurer la défense du chemin de fer, vital pour eux qui, passant par la vallée du Vardar relie Belgrade, Nich et Uskub à Salonique. La guerre actuelle a prouvé que ce point de vue n'était pas sans justification.
Par contre, sur la rive droite du Vardar, donc dans la plus grande partie de la Macédoine serbe, les éléments bulgares authentiques ou flottants sont plus ou moins disséminés parmi tous les autres éléments ethnographiques. Assurément, il y a à Touest du Vardar des Bulgares d'origine fort ancienne et incontestable. Un certain nombre venus de ces régions exercent même en Bulgarie une influence politique prédominante. Ainsi le général Boyadjeff est né à Okhrida, M. Ghenadieff est né à Monastir. Mais ces Bulgares d'origine sont certainement une
l-'^ LE PLAN PANGERMANISTE
minorité dans l'ensemble ethnographique macédonien. Ainsi à Monastir, sur 60.000 habitants, il y avait, en 1914, environ un tiers de Bulgares. Autour de Monastir et d'Uskub, on trouvait bien des villages habités presque entièrement par des Bulgares, mais à côté de ces villages il en était d'autres formés par des nationalités macédoniennes diflérentes (Serbes, Roumains, etc.).
Quant aux Bulgares « flottants », après cinq mois seulement d'occupation serbe consécutive au traité de Bucarest, déjà beaucoup se disaient serbes. Par exemple, le maire serbe de la petite ville de Strouga était du temps des Turcs l'ancien directeur de la propagande bulgare dans la région de Strouga. Les cas analogues étaient extrêmement nombreux. Les Bulgares de Sofia ne pouvant nier ce passage en masse au serbisme d'anciens Bulgares dus à la propagande de l'exarchat, prétendaient que cette évolution était la conséquence du régime de fer et de sang employé selon eux par les Serbes pour assurer leur domination en Macédoine. Cette affirmation ne me paraît pas défendable . J'ai parcouru la plupart des routes de la Macédoine serbe en hiver (janvier 1914), accompagné seulement d'une ou deux personnes. J'ai croisé bien souvent des soldats serbes qui, quittant leurs garnisons de la frontière albanaise, allaient en permission dans la Serbie du Nord.
LE PLAN PANliERMANISTE 223
Or, ces soldats s'en allaient seuls ou par groupes de deux ou trois. Un simple bâton à la main, ils franchissaient les 60 ou 70 kilomètres qui les séparaient de la plus proche voie ferrée. Si la région avait été réellement peuplée de Bulgares convaincus et exécrant les Serbes, n'est-il pas évident qu'il y aurait eu des attentats contre ces soldats serbes isolés et sans défense ? Or ces attentats ne se produisaient pas et ainsi que j'ai pu le constater la plus complète tranquillité régnait dans la Serbie macédonienne qui, du temps des Turcs, était le théâtre de meurtres incessants lesquels, d'ailleurs, le plus souvent, résultaient des moyens terroristes employés par la propagande bulgare.
Ce qui est certain, c'est qu'au début de 1914 les Bulgares « flottants », en réalité les plus nombreux, acceptaient sans résistance le régime serbe et se disaient Serbes. L'exarque bulgare, M**' Joseph, qui avait organisé et dirigé depuis 1870 la propagande bulgare en Macédoine ne s'étonnait nullement de ce résultat. Il convint devant moi, à Sofia, en février 1914, que la partie était perdue par la Bulgarie dans le sud de la Macédoine et qu'au bout de très peu de temps la plupart des adhérents qu'il avait recrutés jadis se montreraient de très bons Serbes. Il en prenait d'ailleurs son parti, car M'^'" Joseph avait été
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opposé à l'attaque de juin 1913 contre les Serbes et les Grecs et il estimait que la Bulgarie devait s'incliner devant un fait accompli dont elle avait assumé la responsabilité et dont elle devait subir les conséquences.
Pour ces raisons multiples, on ne peut donc pas dire que le sud de la Bulgarie est bulgare. Mais le peuple bulgare de Bulgarie a été complètement intoxiqué par l'intense propagande qui a été organisée surtout depuis trente ans, en Bulgarie même, par des Bulgares originaires de Macédoine ottomane. Ceux-ci, hommes généralement fort énergiques, se sont en réalité emparés en Bulgarie de tous les postes importants : militaires, politiques, administratifs. Ils ont si bien propagande que le dernier des paysans bulgares de Bulgarie croit « dur comme fer » que toute la Macédoine serbe est bulgare. On conçoit aisément le parti que la politique allemande a pu tirer à Sofia d'un tel état d'esprit pour précipiter le peuple bulgare dans la mêlée aux côtés du germanisme.
En réalité et pour résumer, le sud de la Macédoine est vraiment la Macédoine, c'est-à-dire un territoire babité par des populations bigarrées à peu près partout intimement mélangées. Les Bulgares qui s'y trouvent ne peuvent donc pas légitimement prétendre que le traité de Bucarest
LE PLAN PAKGERMANISTE 226
en attribuant la Macédoine du sud-ouest à la Serbie a violé à leur détriment le principe des nationalités. En effet, précisément parce qu'elle est la Macédoine, c'est-à-dire un mélange extraordinaire de populations diverses, le principe des nationalités est impossible à appliquer en Macédoine. En toute équité, le sort de cette contrée si particulière ne saurait être réglé que d'après les nécessités générales stratégiques et économiques des États environnants. Or, s'il y a des Bulgares en Macédoine il y a aussi des Serbes, et ni stratégiquement, ni économiquement, le sud de la Macédoine n'est nécessaire à la Bulgarie. Au contraire, la Serbie a un intérêt économique et défensif réellement vital à être en contact géographique direct avec la Grèce, afin, pai* Salonique, d'avoir à la mer Egée raccës qui lui est indispensable.
Ce qui prouve d'ailleurs et surabondamment que ce n'est pas sur des bases ethnographiques que se fondent les prétentions acquisitrices bulgares, c'est qu'actuellement les ambitions du gouvernement de Sofia dépassent considérablement même les limites extrêmes de notre carte-
document (v. p. 210). En effet, non seulement la Bulgarie veut conserver la région de Nich mais elle prétend encore s'étendre jusqu'à la Hongrie qui d'ailleurs, elle aussi, veut mordre sur la Serbie. En février 1916, M. Take Ionesco a déclaré à Bucarest qu'il tenait de source sûre que l'Allemagne venait d'assurer à la Bulgarie Salo7iique et la Dobroudja roumaiiie jusqu'à Sulina (V. Le Matin, 23 février 1916), c'est-àdire exactement cette partie de la Dobroudja roumaine que, d'après notre carte-document, les Bulgares convoitent depuis au moins 1907. Quant au roi Ferdinand, il prétend obtenir pour son fils toute l'Albanie centrale, ce qui permettrait à la Bulgarie, sous couleur d'un arrangement éventuel plus ou moins imposé à quelques tribus albanaises, de s'étendre de la mer Noire jusqu'à l'Adriatique, projet ancien que n'ignorent pas les initiés aux ambitions du Cobourg de Sofia. Il est d'ailleurs probable, tant en ce qui concerne l'Albanie que la Dobroudja roumaine, que le gouvernement de Berlin tiendra pour le moment en brides les ambitions bulgares, afin de ménager les susceptibilités de Vienne et de prolonger la neutralité de la Roumanie en entretenant les illusions du cabinet Bratiano. 11 sera bien temps plus tard de punir la Roumanie de ses hésitations à accepter la sujétion allemande,
quand elle aura définitivement laissé passer rheure de s'y soustraire.
Le traité secret, dont Le Temps du 29 février 1916 a dévoilé la négociation entre le Kaiser et le tsar Ferdinand, donnerait à celui-ci la certitude de parfaire ultérieurement son plan d'hégémonie bulgare. Mais ce traité « liant le sort de la Bulgarie à celui de l'Allemagne, militairement, économiquement et politiquement, la Bulgarie entrerait dans la Confédération germanique ». Donc, finalement, toujours conformément au plan de 1911, la Bulgarie servirait de large pont entre la- Confédération germanique de l'Europe centrale et la Turquie prussianisée.
Cette nouvelle récente achevé de démontrer comment et sous quelle forme le plan d'hégémonie bulgare se relie étroitement au plan pangermaniste de domination mondiale.
11 semble bien que l'évidence des faits accomplis amène les Grecs à constater maintenant que si les AUiés ont commis des fautes dans les Balkans, — d'ailleurs par excès de candeur, par méconnaissance des facteurs psychologiques et avec les meilleures intentions du monde, — le gouvernement d'Athènes s'est également trompé
dans les derniers mois sur le plus sûr procédé de sauvegarder les intérêts helléniques.
D'après son traité d'alliance avec la Serbie, du 16/29 juirl 1913, la Grèce devait venir en aide à son alliée au cas où celle ci serait attaquée par toute tierce puissance. Ce texte était clair. Il est inutile d'épiloo^uer à son sujet car, même sans traité, la nécessité vitale pour la Grèce de ne pas laisser les Bulgares rompre à son détriment l'équilibre balkanique et s'interposer entre la Grèce et la Serbie commandait au gouvernement d'Athènes de ne pas laisser écraser la Serbie. Qr, comme on sait, la jonction des soldats alliés du général Sarrail avec les troupes du voievode Putnik, à la fin de 1915, a manqué de fort peu. Il est donc manifeste que si, dès le débarquement des Alliés à Salonique, la Grèce avait uni ses efforts aux leurs, la Serbie, à peu près certainement, aurait été sauvée. C'est ce que comprenait fort bien M. Venizelos et une grande partie de l'opinion hellénique mais c'est ce que le roi Constantin n'a pas voulu admettre. L'histoire établira si en cette circonstance si grave pour son pays sa qualité de beau-frère du Kaiser n'a pas grandement nui au jugement du roi de.s Hellènes. Ce qui est sûr, c'est que l'attitude du roi Constantin ne s'explique pas encore rationnellement et que sa politique a soulevé les
protestations des colonies helléniques à l'étranger qui, étant libres de parler, dans un appel rédigé par leurs congres, en février i9l6, ont déclaré :
« En nous complaisant dans une neutralité inconcevable qui provoque la dérision, nous courons le danger non seulement de ne jamais voir réaliser les aspirations que nous ont léguées nos pères mais aussi de compromettre notre indépendance... » Cité par Le Temps, 26 février 1916.
La véhémence de ces protestations s'explique car, du fait même de la politique suivie depuis quelques mois par le gouvernement d'Athènes, la Grèce se trouve désormais en présence de problèmes vitaux qu'elle doit absolument solutionner sans tarder si elle veut assurer son avenir.
La carte ci-contre, — qui rappelle l'état de la Grèce avant et après les guerres balkaniques, — va permettre de saisir les intérêts essentiels que la Grèce a à défendre.
La Grèce s'est toujours préoccupée au plus haut point des nombreux Hellènes vivant en Orient en dehors de son territoire. Elle voudrait ou les récupérer ou du moins leur assurer une existence possible.
Ces Hellènes se trouvent dans les régions ethnographiques quadrillées sur la carte que j'ai exactement reproduites d'après la carte n'' 2 «le
l'Atlas pangermaniste de Paul Langhans, édité
à Gotha chez Justus Perthes. en 1900. Ce sont
LE PLAN PANGERMANISTK 231
donc les Pangermanistes eux-mêmes qui reconnaissent la présence de nombreux Grecs dans le sud de l'Albanie et surtout en Bulgarie et en Turquie. Sans doute, depuis les guerres balkaniques, la densité des Grecs dans les régions hellènes de Bulgarie et de Turquie a subi de sérieuses modifications. Beaucoup de ces Grecs ont été massacrés soit par les Turcs, soit parles Bulgares. Sous l'effet des persécutions turcobulgares, 500.000 Hellènes environ ont dû, depuis 1912, se réfugier en Grèce. Mais les Grecs ayant des raisons d'être exactement informés estiment qu'il reste encore environ 200.000 Grecs sur les côtes de l'Egée de la nouvelle Bulgarie et 2.300.000 dans l'Empire ottoman. 11 est clair que si la Bulgarie et la Turquie, grâce au concours de TAllemagae, étaient finalement victorieuses, ces 2.500.000 Grecs seraient définitivement perdus pour l'hellénisme. Le gouvernement d'Athènes s'il veut sauver les Grecs a donc une première raison fondamentale de s'opposer vite au succès aussi bien des Bulgares que des Turcs. Or, les Grecs ottomans sont actuellement molestés de la façon la plus systématique par les séides jeunes-Turcs. D'autre part, les succès russes en Arménie produisent à Athènes, sinon sur le gouvernement du roi Constantin au moins sur l'opinion publique, une sensation profonde.
Les Grecs de Grèce connaissent trop bien la vétusté de l'Empire ottoman pour ne pas comprendre que ses jours sont comptés. La majorité de l'opinion hellène saisit que le moment approche où en s'associant aux Alliés, adversaires de la Turquie, la Grèce doit s'assurer une voix au chapitre afin d'y faire régler à la paix, conformément aux intérêts grecs, le sort des Hellènes de Turquie qui, — la carte l'établit, — présentent ce caractère particulier d'être disséminés par petits paquets sur les côtes ottomanes sans cependant former nulle part une agglomération assez étendue pour constituer un droit incontestable à une part bien définie de l'Empire ottoman.
En ce qui concerne la Bulgarie, l'intérêt de la Grèce est double. Il consiste d'abord à empêcher au plus vite les Grecs de Bulgarie et de la Serbie envahie de continuer à être molestés, déportés, violentés et volés méthodiquement comme ils le sont présentement. Mais la Grèce a surtout un intérêt absolument vital à ce que le gouvernement de Sofia ne réalise pas son plan d'hégémonie sur les Balkans. (V. la carte p. 210.) On sait parfaitement bien à Athènes que les Bulgares convoitent Salonique et que, même sans englober cette ville, si la Grande-Bulgarie s'étendait jusqu'à l'Albanie, la Grèce ainsi coupée au
nord du reste de l'Europe par uVi voisin haineux et intransigeant se trouverait dans une situation intenable militairementetéconomiquement. C'est ce danger considérable que montrent avec insistance les journaux de M. Yenizelos, lequel a été vraiment le rédempteur de la Grèce depuis 1909. Comme cette conviction est profondément ancrée dans Tâme de la quasi-totalité des Grecs qui ont pour les Bulgares, qu'ils considèrent comme leurs ennemis héréditaires, une aversion irréductible, il y a là à la fois une conviction réaliste et un facteur psychologique qui, selon toute vraisemblance, inclineront finalement la' Grèce plus encore que tous les autres motifs à comprendre le danger pour la Grèce de Talliance des Bulgares et des Allemands.
Enfin le plan pangermaniste lui-même menace de la façon la plus directe les intérêts de la Grèce mais c'est là une vérité, il faut le reconnaître, qui n'est pas encore suffisamment « réalisée » par l'opinion hellénique. Il est cependant manifeste,que la Grande-Allemagne a pour objectif final de dominer à Salonique, sinon d'abord directement, au moins par l'intermédiaire des Bulgares prussianisés. Or, la grande voie ferrée qui partant de Vienne passe par Belgrade, Nich, Uskub, Salonique, aboutit maintenant au Pirée depuis que, tout récemment, le raccordement
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vient d'être effectué par la prolongation de la ligne grecque de Larissa, de Papapouli à Guida, station du tronçon des chemins de fer de Salonique à iVIonastir. Grâce à ce raccordement de 96 kilomètres, une grande voie ferrée continentale vient d'être ainsi constituée qui, à la paix, aura pour la Grèce et même pour l'Europe entière une importance économique considérable. En effet, la Grèce forme la pointe la plus méridionale du continent vers l'Orient. Alors que le trajet Atliènes-Paris exige en temps de paix normal cent heures au minimun; il n'en demandera plus que soixante par la nouvelle voie ferrée. En outre, tous les voyageurs à destination de l'Egypte et de l'Extrême-Orient, auront le plus grand intérêt à ne plus passer par Brindisi, encore aujourd'hui le plus court chemin. Le trajet maritime Brindisi-Alexandrie exige soixante-dix heures, il en suffira de seize pour aller du Pirée en Egypte. La nouvelle voie ferrée sera donc de beaucoup la préférable non seulement pour les voyageurs mais encore pour les marchandises périssables et les transports postaux. 11 est par suite incontestable qu'une partie du trafic maritime de l'Europe passera, après la paix, de Marseille et des ports italiens au Pirée. De ce déplacement d'activité économique, il résultera pour la Grèce des profits cer-
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tains et importants sans compler qu'une notable fraction de la clientèle riche du continent qui chaque année va passer plusieurs mois en Egypte, s'arrêtera à Athènes avant de s'embarquer et fera aux ruines classiques des excursions qui, sous la forme touristique, laisseront dans le pays des profits fort appréciables. Si la Serbie est reconstituée, la Grèce est certaine de tirer tous les profits de cette situation nouvelle. Par contre, si le plan pangermaniste sur les Balkans réussissait c'est la Grande-Allemagne qui saurait s'assurer tous les avantages de la nouvelle grande artère ferrée balkanique sur laquelle elle convoite de dominer comme ailleurs. Or, il est clair que si l'Allemagne triomphait, la mainmise économique sur Salonique, sur le Pirée et sur toute la Grèce ne pourrait pas être évitée et que, sous cette forme encore, la Grèce perdrait son indépendance.
Par conséquent, le plan pangermaniste menace tous les intérêts vitaux de la Grèce puisque son succès par voie de conséquences implique pour celle-ci : envahissement économique, ruine de l'hellénisme, et hégémonie bulgare dans les Balkans. Par contre, la victoire de TEntente seule permettra à la Grèce d'éviter tous ces dangers. L'opinion publique hellène le comprend de mieux en mieux. En outre, dans une lettre pu-
bliée par Le Temps le 20 février 1916, le prince Nicolas de Grèce, qui est le diplomate fort averti de la famille royale, s'est manifestement proposé d'écarter loyalement les malentendus qui ont existé entre le gouvernement d'Athènes et l'Entente. De cette lettre, il faut surtout retenir les déclarations suivantes qui, venant du frère du roi Constantin, ont une portée qui ne saurait échapper. « Il n'y a en Grèce que deux courants : l'un pousse à faire entrer la Grèce dans la lutte à côté de l'Entente, l'autre est neutraliste. Mais personne n'a jamais exprimé l'idée qu'au cours de cette guerre nous aurions dû y participer en nous rangeant du côté des puissances centrales. La Grèce est restée neutre. Elle na jamais déclaré ne vouloir à aucun prix sortir de la neutralité. »
Le 9 mars, la Patris d'Athènes pubhait un article du général Danglis, ancien ministre de la guerre dans le cabinet Venizelos, concluant: « la Grèce doit sans retard procéder à la révision de toutes les classes de son armée susceptibles d'être appelées sous les armes car la Grèce sera sans aucun doute obligée d'iililiser ses forces pendant la guerre actuelle. (V. Le Temps, 10 mars 1916.1
L*alliance de rAUemagne avec la Bulgarie, en raison des conséquences considérables qu'elle entraînerait pour la Roumanie, est de nature à obliger celle-ci, en dépit de l'attitude temporisatrice de son gouvernement, à défendre flnalement ses intérêts vitaux. Ceux-ci apparaissent maintenant d'une façon de plus en plus nette. D'abord, il est certain que le plan d'hégémonie bulgare dans les Balkans (V. p. 210) est aussi peu admis par le peuple roumain que par le peuple grec. Les incidents de frontière qui se sont multipliés récemment entre Bulgares et Roumains sont des indices manifestes de l'aversion réciproque et irréductible des deux peuples. En outre, les Roumains ont été spécialement alarmés par ce qui s'est passé dans cette partie de la Dobroudja que la Bulgarie a dû céder en 1913 à la Roumanie (quadrillée sur la carte ci-contre). Les syndicats de paysans bulgares de cette région ont manifesté leurs tendances séparatistes. En outre, il a été récemment découvert que dans la Nouvelle- Dobroudja, l'espionnage bulgare était organisé, sous prétexte d'excursions archéologiques, par des Allemands qui faisaient ensuite parvenir aux autorités militaires bulgares des photographies
et des relevés topographiques de haute importance. Enfin, M. Take Ionesco a fait connaître, au début de 1916 a Bucarest, que TAllemagne
avait promis à la Bulgarie non seulement le territoire qu'elle a perdu en 1913 aux dépens de la Roumanie mais encore la Dobroudja roumaine jusqu'à Galatz et Sulina. Depuis sans doute,
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Berlin, par tactique, a du assurer Bucarest qu'il limiterait les ambitions bulgares. Mais cette promesse, ressemblant fort à un chantage inspiré par les nécessités du moment, est singulièrement précaire pour les Boumains. Ils se sentent menacés par les ambitions bulgares et il paraît peu douteux que, dès que les circonstances lui paraîtront favorables, si son gouvernement ne se laisse pas « méduser » par celui de Berlin, la Boumanie, — selon les expressions mêmes de VUniversul dont les attaches officieuses avec les sphères militaires de Bucarest sont connues, — en finira avec le péril bulgare comme « il eût fallu en finir en 1913 ». (Cité par Le Temps. 19 mars 1916).
D'autre part, la politique nationale roumaine est influencée au plus haut point par les deux questions de Bessarabie et de Transylvanie. Comme la carte ci contre permet de le constater, la Boumanie irredenta est formée de deux grands éléments ethnographiques et territoriaux : 1.000.000 de Boumains environ se trouvent dans la Bessarabie russe, mais 3.700 000 Boumains habitent la Transylvanie et la Bukovine, c'est-àdire de vastes régions de la Hongrie et de l'Autriche. L'idéal roumain intégral serait évidemment de récupérer, à la fois, les frères roumains de l'est et de l'ouest, mais comme l'absolu n'est
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pas possible il faut choisir. Les germanophiles de Bucarest, menés par MM. Carp et Marghiloman, soutiennent que la Roumanie doit opter pour la Bessarabie, donc marcher contre la Russie. Ce à quoi les politiques réalistes de Bucarest répondent : « Nous désirerions assurément aussi récupérer les Roumains de Bessarabie mais cette politique ne serait possible que si l'Empire russe avait été complètement détruit par l'Allemagne, ce qui n'est pas le cas et ne peut pas être, car les laits acquis prouvent que la Russie ne saurait être vaincue définitivement. La Roumanie ne peut donc pas sensément se mettre en état d'hostilité permanente avec l'énorme empire des Tsars. En outre, pour récupérer le million de Roumains de Bessarabie, nous devrions abandonner les 3.700.000 Roumains de Transylvanie et par surcroît accepter dans les Balkans l'hégémonie des Bulgares puisque ceux-ci sont les Alliés des empires du Centre. »
Tels sont les arguments essentiels qui inclinent l'opinion roumaine à opter très nettement pour l'acquisition de la Transylvanie. Pour que les rapports russo-roumains deviennent cordiaux au point de permettre une alliance entre Pétrograd et Bucarest, il reste, peut-être, à ce que la Russie rassure la Roumanie au sujet du régime
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futur des Détroits. On comprend certainement très bien à Bucarest qu'après les énormes sacrifices de la Russie il est tout naturel qu'elle ne reste pas embouteillée dans la mer Noire par les Turcs et qu'elle occupe, après la paix, une situation prépondérante à Constantinople. D'autre part, il est de l'intérêt de l'Europe entière et de la Russie elle-même qu'elle assure dans l'avenir un régime très libéral aux Détroits. On ne voit donc pas pourquoi l'entente ne pourrait pas se faire sur cet important sujet entre Bucarest et Pétrograd.
Pour écarter ou au moins retarder l'intervention roumaine que Berlin redoute grandement, la diplomatie du Kaiser fait pression sur Vienne et sur Budapest afin d'y obtenir de « larges concessions » en faveur des Roumains de Transylvanie et de ceux de Bukovine. Mais à Bucarest, on sait par expérience ce que peuvent valoir les promesses viennoises et surtout celles des féodaux magyars. En outre, comme la Roumanie veut l'annexion pure et simple de la Transylvanie et de la région roumaine de Bukovine, ce ne sont pas de simples concessions qui pourraient la satisfaire. Les offres des empires du Centre à Bucarest ont donc peu de chances d'être prises au sérieux.
Elles le seront d'autant moins que les Rou-
mains se rendront plus complètement à l'évidence en constatant que si le plan pangermaniste prévoyait la cession par V Allemagne de la Transylvanie à la Roumanie^ aux dépens de la Hongrie, ce plan n'en menace pas moins cependant leur indépendance de la façon la plus directe et la plus incontestable. Pour tâcher de gagner la Roumanie à sa cause, Berlin a promis à la Roumanie aux dépens de la Russie la Bessarabie avec Odessa. Pour apprécier le caractère et la sincérité de cette offre, les Roumains n'ont qu'à se reporter à la brochure propagée jadis par V Alldeiitscher Verband, qui expose le plan fondamental de 1895 et que j'ai citée souvent. La Grande Allemagne el l'Europe centrale en 1950. Elle définit ainsi, page 36, le sort que le Pangermanisme réserve à la Roumanie à l'est. « Au cas d'une guerre victorieuse contre la Russie, la Roumanie pourrait obtenir la Bessarabie supérieure jusqu'au Dniester. L'Autriche annexerait la Bessarabie inférieure sous forme de margraviat de Bessarabie et la transformerait, grâce aux colonies allemandes déjà existantes, en une région purement allemande,
« Les limites de ce margraviat austro-allemand de Bessarabie engloberaient les villes d'Odessa^ Bender^ Borodino, Formosa, Béni, Ismaïl et les bouches de Siilina... Un échange
réciproque de populations avec les pays voisins assureraient aisément la colonisation exclusivement allemande de ce margraviat. Des vaisseaux de guerre allemands monteraient la garde dans la mer Noire à l* embouchure du Danube allemand. » Ce plan fondamental qui date de vingt et un ans serait maintenant complété, comme on Ta vu, p. 210, par l'installation ultérieure en Dobroudja roumaine des Bulgares qui ainsi seraient en contact direct avec le nouveau margraviat de FAutriche prussianisée.
Par conséquent, en supposant la victoire allemande, les Roumains qui ont été fort alarmés par ridée de voir les Russes s'installer à Constantinople se trouveraient en présence du danger autrement considérable d'être à brève échéance entièrement coupés à la fois de la mer Noire et de la Méditerranée. Les Bulgares s'empareraient de la Dobroudja roumaine, les Allemands resteraient à Constantinople et aux Dardanelles, où ils sont déjà, et, en outre, domineraient à Odessa et aux Bouches du Danube selon le plan dressé, dès 1844, par le futur maréchal de Moltke (V. p. 27). L'autorité de ce nom prouve aux Roumains qu'il ne s'agit pas de fantaisies.
En outre, il est bien évident qu'une Roumanie encerclée ne pourrait plus songer, comme elle le désire si ardemment, à se créer une industrie
nationale puisqu'elle constituerait simplement un territoire économique réduit à l'impuissance et strictement réservé aux produits fabriqués de la Pangermanie.
On constate donc, en déBnitive, que c'est bien en réalité une question de vie ou de mort qui se pose pour la Roumanie. Son indépendance, en effet, serait mise en péril de la façon la plus directe et la plus incontestable par une victoire prussienne. Il semble bien que l'opinion roumaine dominante se rende compte de ce danger et de la nécessité pour la Roumanie d'intervenir dans le conflit. Reste à savoir si les influences allemandes à Bucarest seront assez habiles et puissantes pour abuser jusqu'au bout les dirigeants roumains et leur faire manquer l'heure décisive.