‹ Le plateau central nigérianChapitre 48 sur 100 · XII. — Vie future, â,ine, animisme · texte numérisé non relu

XII. — Vie future, â,ine, animisme

Les Hambés-Gara retirés dans les montagnes du plateau de Bandiagara croient à l'existence d'une i\me qui se dédouble après la mort du corps.

La partie immatérielle de cette îlme partirait vers les régions lointaines qu'habitent les ancêtres pour rentrer dans

(i) Capitaine Perignon, Haut-Sénégal et Moyen yi(je)\ p. 57. Monographie des cercles de Kitha et de Segou. (2-3) DrLasnel, o/>. cit., i69-177-i88.

(4) [)' Lasnet, op cil., p. 1-48.

la composition des forces protectrices de la famille : « un grand Tout ancestral » ; tandis que la seconde partie do TAme resterait sur terre pour recommencer perpétuellement son existence en refécondant une des femmes de la famille. C^est grâce à la réincarnation de cette partie de l'Ame matérialisée sous le nom de « nombril » que ces peuples expliquent les phénomènes de survivance de tares, d'hérédité et de ressemblance constatés entre différentes générations.

La dissociation des doux éléments de TAmc ne se ferait pas immédiatement après la mort; c'est du moins la croyance de la majorité des tribus de la montagne, car certaines familles korongoY des plaines nigériennes supposent une séparation rapide et une prompte réincarnation des éléments vitaux.

L'âme libérée des liens corporels voyagerait donc pendant un certain temps entre le corps qu'elle a quitté dans la case funéraire et Tautel des ancêtres placé dans la maison familiale. Pendant cette période de voyages, elle se nourrirait du sang des animaux sacrifiés, du tô (1) et du dhône (2) des offrandes. D'où l'obligation de déposer des libations dans la maison mortuaire, sur les sentiers qui mènent aux sépultures et devant le tombeau. Afin de faciliter les déplacements de cette Ame et lui permettre de se reposer lorsqu'elle viendra visiter son enveloppe terrestre, que les volontés supérieures lui ont fait abandonner, on doit encore ménager de légères ouvertures au sépulcre et placer auprès un petit tabouret.

Les deux éléments de l'âme quittent définitivement le corps

(1) Farine de mil préparée en Kous-Kous et assaisonnée d'une sauce (lô).

(2) Farine délayée dans du lait avec des épiccs et du miel.

HABDÉS 263

et se séparent à la fin de la semaine de grand deuil. A ce moment la partie élhérée va rejoindre l'Esprit des ancêtres en communication avec la Divinité devenant ainsi la Force protectrice de la famille lorrcstre. Cette àme céleste restera désormais en communication avec son t nombril * réincarné, par les « gris-gris » protecteurs signes de reconnaissance sur lesquels les hommes devront l'invoquer pour réclamer son intervention.

Cette partie de l'î^me, considérée comme immatérielle chez les Habbés-Gara et Nononkés du plateau do Bandiagara, a été matérialisée dans les peuplades du sud, renfermant une forte proportion d'éléments primitifs noirs. En effet, après la mort de Tun d'entre eux, ces indigènes croient que son âme va revivre dans le royaume des ancêtres une nouvelle vie terrestre, en reprenant son ancienne physionomie humaine : Au Gourma et au Mossi, on désigne même les régions montagneuses réservées à TEmpire des Morts où les défunts mènent une existence heureuse, avec des richesses, dos femmes et des enfants... C'est pour rester en communication avec ces chers défunts et pour leur être agréables ou utiles qu'au Dahomey des captifs porteurs de nouvelles furent pendant longtemps sacrifiés et qu'aujourd'hui encore Ton charge les personnes décédées de commissions et de cadeaux pour Tautre monde, en déposant dans leur sépulcre des parures, armes, bijoux, kolas, etc.

Quant A la deuxième partie de TAme, le u nombril », qui reste vouée à la procréation de la famille terrpstre, elle est considérée comme un être indétînissable, qui parcourt la brousse aux abords des villages. D'après la croyance générale ces esprits à forme humaine, dit-on, se réconfortent aux

264 TROISIÈMK PARTIE

libations offertes sur les autels des maisons ou déposées près des fourrés qu'ils sont censés habiter jusqu'à leur réincarnation dans leur famille, événement qui doit se produire dans le courant de Tannée qui suit le décès de la personne qui leur a donné naissance.

Ces êtres en puissance virtuelle sont mâles ou femelles, et les populationis du centre de la Boucle les nomment Kinkirsé (1). M. le D' Ruelle a déjà signalé ces croyances dans les tribus Mossi fortement imprégnées par les peuples Rouges ; de même M. Ch.Monteil les décrits dans sa monographie de Djenné chez les Bambaras vivant en contact avec les Korongoï du Niger. Cependant ces idées de réincarnation s'atrophient et se déforment déjà chez les Malinkés du plateau Mandinguc, où Tâme des morts se confond avec les divinités protectrices du Foyer, les t Soubaras », puis disparaissent complètement chez les Bobos-Fing, les Los et les primitifs de Touest.

Mais dans toutes les régions occupées par les peuples Rouges et influencées par leurs idées d'animisme, les kinkirsé ou âmes des morts, considérés comme devant amener la fécondité des femmes en se réincarnant, sont honorés, respectés et reçoivent un vrai culte qui se confond souvent avec celui des ancêtres.

On leur offre des libations, en prenant bien soin de ne pas les irriter et surtout de ne pas les déranger dans les fourrés épais et les bois sacrés qu'ils affectionnent autour des villages, car leur départ entraînerait la stérilité des femmes, un des plus grands malheurs qui puisse frapper une famille noire.

(I) Au singulier Kirckirba, voir Atit/iropologie, XV, 6. 688.

Ces esprits peuvent faire sentir leurs influences sur les humains ; ils sont d'un naturel facétieux et espiègle, mais peuvent devenir tout à coup vindicatifs et méchants ; comme aux Korrigans de nos légendes bretonnes, le peuple soudanais leur attribue le pouvoir de mystifier et d'égarer les voyageurs attardés, l'habitude de cacher ou de dérober les objets déposés dans les champs, et le devoir de châtier et de punir les personnes tjui négligent leurs devoirs envers les morts.

Par suite ils sont très craints, et lorsque dans les villages un des habitants rêve d'une personne décédée qui n'est pas de sa famille, il s'empresse d'avertir les parents du défunt pour que son « kinkirga » soit apaisé par des sacrifices et des offrandes. Au contraire si dans un songe on voit apparaître un de ses parents morts, tout le monde se félicite, convaincu que le kinkirga de Tancêtre apparu pendant le sommeil annonce sa réincarnation dans une des femmes de la famille.

Aussi le premier enfant né après ce rêve prophétique reçoit-il le nom de ce parent décédé ; et porte à son cou, comme « signe de reconnaissance >>, une amulette, un « gris* gris », fait avec un objet ayant appartenu à ce parrain révélé, ou simplement, enfermé dans un sachet de cuir, un bout de papier sur lequel est écrit le nom de ce protecteur.

Le porteur de ce fétiche sera ainsi certain que le kinkirga réincarné en lui sera reconnu et protégé par la divinité ancestrale.

Plus tard le premier devoir de l'enfant sera, après la circoncision, d'offrir sur son a signe d'alliance » un sacrifice à l'Ame céleste de son parrain décédé pour obtenir la protection définitive des ancêtres.

Dans tout le Soudan nigérien Teufaut nouveau-né, jusqu'au réveil de sou intelligence, reste considéré comme un kinkirga et lorsqu'il vient à mourir en bas Age, on croit généralement que ce sont les autres kinkirga qui, pour jouer dans la brousse, sont venus l'enlever à sa mère.

Donc dans l'existence humaine à son début, seul le kinkirga anime renfaiit, puis l'homme grandissant il rentré en relation avec l'esprit ancestral qui vient s'imprégner à sa matérialité par une longue communion, si bien que dans sa vieillesse l'esprit des ancêtres l'anime tout entier, le mettant en communication avec la divinité familiale.

D'après cette conception animiste les vieillards « (iara » se voient entourés du plus profond respect, conservant toujours une influence prépondérante dans les affaires du pays. De ces principes découlent également les différences d'honneurs funéraires rendus aux jeunes gens et aux personnes Agées, car tandis que chez l'enfant le kinkirga seul retourne dans la brousse reprendre sa vie vagabonde, au contraire, chez le vieillard, l'Ame immatérielle, esprit ancestral, va rejoindre la divinité protectrice de la famille auprès de l'esprit du fondateur de la race, le grand-père : Ndédé.

Ces croyances ont été naturellement exploitées par des sorciers qui prétendent exercer une influence et diriger les kinkirga^ ces esprits humains vagabonds. Us en profitent pour abuser de la crédulité des femmes stériles.

Ces idées d'animisme (|ui dans le sud ont été imporlées parles « Rouges » et le peuple Nda jusqu'aux rives de l'Atlantique sur le golfe de Guinée, n'ont pénétré qu'imparfaitement chez les Bambaras en relation avec les Korongoï des plaines nigériennes. En effet, M. Charles Monteil, dans sa monogra-

HABBÉft S67

phie de Djenné, nous dit que les Bambaras de cette région croient à la transmigration des âmes, quoique n^ayant pas le culte des ancêtres et la croyance à une vie céleste dans un autre monde.

Pour ces populations l'Ame quitte le corps après la mort pour rentrer dans le sein d'une des femmes de sa famille, soit à l'endroit môme du décès, soit dans les pays de Test, disent quelques-uns.

M. Monteil cite à l'appui de leurs convictions sur la transmigration des Ames deux genres de faits que voici : Nombre de femmes perdent successivement leurs enfants peu après leur naissance et les Bambaras ou Korongoï affirment que c'est le môme esprit qui revient successivement ; aussi pour marquer l'indignation que Ton a de sa conduite on le baptise Maloubali (2), c'est-à-dire l'Ehonté.

De même ces populations ayant remarqué que certains enfants portaient des marques particulières et distinctives de parents morts, elles y voient les indices évidents que l'esprit du défunt a cherché intentionnellement A manifester sa présence.

On peut conclure que la philosophie importée au Soudan par les chefs religieux « (lara-Hambés » tendait vers un animisme immatériel probablement influencé et mélangé par les diverses conceptions religieuses sémites, égyptiennes ou chrétiennes qui s'imposèrent A diverses époques dans l'Afrique du Nord. Cette philosophie animiste a été plus ou moins imparfaitement adoptée et matérialisée en pénétrant dans les

(i) Cil. Monteil, op. cit., p. 102.

(2) Nom que l'on trouve encore fréquemment dans ces tribus.

268 TROISIKME PARTIK

milieux primitifs nigrètes, mais nous y retrouvons toujours parraiteuicnt reconnaissable la trace des traditions égyptiennes, sur la mort et l'existence du double, en concordance d'ailleurs avec les conceptions généralement admises par les Chinois (1).

Page 1