LÀ PORTE FERMEE
Dès mon arrivée, ils avaient attiré mon attention ; lui, par sa prestance encore belle d'homme sur le retour; elle, par sa grâce délicate, languissante et fanée. Ils formaient le couple a intéressant » de l'hôtel, où les voyageurs étaient rares à l'automne, en cette petite station de Riva, située à l'extrémité autrichienne du lac de Garde, et dont la solitude même m'avait donné le désir d'y demeurer quelque temps.
A cette époque de ma vie, j'étais fort mélancolique, par suite d'un amour malheureux que les circonstances avaient contrarié. Pour des raisons sur lesquelles je n'insisterai pas, j'avais été obligé de renoncera celle que j'aimais. Ce sacrifice, imposé par degraves devoirs, m'avait été extrêmement douloureux, et je cherchais dans un voyage d'Italie un soulagement de mes peines. C'était en cet état d'esprit que j'avais accompli l'excursion du lac de Garde. La majestueuse beauté du spectacle m'avait distrait quelque peu de moi-même, et la position de Riva, à la pointe la plus resserrée du lac, au pied de hautes et sévères murailles de rochers, son vaste
hôtel presque désert, avec son jardin en terrasse sur l'eau, m'avaient déterminé à y essayer d'un séjour de quelques semaines.
Si absorbant que fût mon chag"rin, je n'en avais pas moins remarqué, dès mon arrivée, comme je l'ai dit, le couple en question. Il avait même suffisamment excité ma curiosité pour que je m'informasseau bureau de l'hôtel dunom deces deux voyageurs. Cette recherche ne m'apprit pas grand'chose, sinon qu'ils étaient Français et qu'ils s'appelaient M. et M'"^ Dorlange. M. Dorlang-e était un homme d'une cinquantaine d'années, robuste de corps, large d'épaules. Sa tête était forte, son visage énergique, sa barbe grisonnante. Sa femme, de tournure élégante, d'aspect distingué, avait une charmante figure et de beaux yeux tristes, avec en toute son allure je ne sais quoi de fragile, de las, de craintif. Le contraste était saisissant entre cette frêle et timide personne et le vigoureux gaillard qu'était encore M. Dorlange. D'ailleurs, M. Dorlange m'intriguait. Il me semblait que ses traits ne m'étaient pas inconnus. Où donc avais-je vu cette figure-là ?
C'est ce que je me demandais chaque fois que je rencontrais M. Dorlange, ce qui arrivait souvent, soit dans les corridors de l'hôtel, soit dans le jardin où M. et M'^e Dorlange passaient la plus grande
LA PORTE FERMKE ibq
partie de la journée, assis sur un banc de la terrasse qui dominait le lac. M™® Dorlange travaillait à quelque ouvrage, M. Dorlange fumait silencieusement. Parfois je le voyais se lever brusquement et s'enfoncer d'un pas rapide sous les ombrages du jardin. Plus d'une fois, je croisai M. Dorlange en ses promenades solitaires. 11 marchait, la tête basse, les mains derrière le dos, comme quelqu'un en proie à une préoccupation violente. Un jour, même, au détour d'une allée, je le surpris parlant tout haut avec une animation singulière.
A l'heure du thé, je retrouvais chaque jour les Dorlange dans le hall de l'hôtel, assis à la même place, non loin de la porte. Cette porte semblait intéresser vivement M. Dorlange. Vers six heures, elle s'ouvrait ; le portier paraissait avec le courrier et déposait une liasse de journaux devant M. Dorlange qui s'en saisissait avidement. Avec quelle hâte il rompait la bande et déployait les larges feuilles imprimées !... Pendant qu'il les parcourait, sa femme le considérait attentivement. Parfois^ M. Dorlange lui passait un des journaux en lui indiquant du doigt quelque passage. Ce manège m'étonnait, chaque fois que j'en étais témoin. Qui était donc ce M.Dorlangepour se passionner à ce point aux nouvelles publiques? H y a donc des gens à qui tout
l58 LE PLATEAU DE LAQUE
n'est pas indifférent, excepté la pensée du bonheur perdu !
Cependant, le séjour de Riva commençait à me peser et je me décidai à continuer mon voyage. La veille de mon départ, je louai une barque et je passai une partie de la journée sur le lac. Il me semblait que la cadence des rames assoupissait mon chagrin et mes regrets. Je ne rentrai à l'hôtel qu'à l'heure du thé et je pénétrai dans le hall au moment où le portier remettait à M. Dorlange son paquet de journaux. A peine en eut-il ouvert un et y eut-il jeté les yeux que je le vis tout à coup pâlir. Ses mains tremblaient. Une violente émotion le bouleversait tout entier. Soudain, il se leva et disparut, suivi par M""® Dorlange. Le journal était resté sur la table. Je m'approchai. C'était un numéro des Nouvelles politiques. La manchette portait la mention d'une séance tumultueuse à la Chambre. Le ministre des Affaires étrangères avait prononcé un discours dont était résultée la chute du cabinet. De grandes difficultés extérieures motivaient cette crise ministérielle qui était aussi une crise nationale.
Les Dorlange ne parurent pas à dîner. Mon repas terminé, j'allai fumer un cigare au bord du lac. La soirée était tiède et douce et je restai long-
LiV PORTE FERMÉE iÔQ
temps à écouter le clapotis de Teau et à regarder une grosse luue jaune qui montait lentement à l'horizon. Mon cigare fumé, je me dirigeai vers l'hôlel. Dans le hall, deux Anglais, arrivés le matin même, buvaient des w^hisky-sodas. Sans réveiller le portier somnolent, je gravis le large escalier et je pris le couloir qui menait à ma chambre et qui passait devant l'appartement des Dorlange. Gomme j'en approchais, j'entendis des éclats de voix inusités. Je m'étais arrêté et je prêtais l'oreille. C'était la voix de M. Dorlange, mais sa voix transformée, grossie. Elle remplissait le silence, de sa sonorité. C'était une voix d'orateur, de tribun, forte, martelée, faite pour remuer les foules. Et c'était étrange, je vous l'assure, de l'entendre ainsi, à travers cette porte fermée, dans cet hôtel désert et vide. Et voici ce qu'elle disait, cette voix : « Ahl les malheureux, ils ne savent donc pas ce qu'ils font. Il n'y en a donc pas un parmi eux qui se soucie des destinées de la patrie I Ils sacrifient tout au présent, à leurs vils petits intérêts d'une heure. Ils ignorent donc que l'avenir pèsera leurs actes dans ses balances impitoyables? Il ne se trouvera donc personne pour les dénoncer à eux-mêmes et pour les rappeler à la pudeur de l'honneur? Ah ! si j'avais été là, je leur aurais montré l'abîme
l6o LE PLATEAU DE LAQUE
de honte où ils courent, et ils m'auraient écouté, car on m'écoutait, moi. Mais maintenant, c'est fini. Je me suis étranglé de mes propres mains. La porte de ma vie est fermée à jamais. Et qui même se souvient encore de moi, de Ranvier, de Maurice Ranvierl Ah! misère! misère!... »
Un poing brutal heurta un meuble qui se renversa avec fracas, tandis que venait jusqu'à moi le hoquet étouffé d'un sanglot de femme.
Maurice Ranvier! Soudain, je comprenais. Maurice Ranvier! Et ce vieux scandale, distant de vingt années, me revenait à la mémoire. Je me souvenais de ce nom, mêlé à un esclandre fameux dont j'avais entendu parler au temps de ma jeunesse. Ranvier, c'était cet homme politique dont le magnifique avenir avait sombré tout à coup dans une faillite irrémédiable. Orateur admirable et puissant, chef d'un groupe parlementaire important, Ranvier avait eu son heure de gloire, son heure de gloire sans lendemain. Et je me rappelais la gravité tragique des circonstances, la menace brutale de l'étranger, le désarroi du pays, la séance mémorable où la Chambre, galvanisée par la parole ardente de Ranvier, s'était reprise dans un jmagnifique mouvement patriotique. Et puis, au lendemain du triomphe, au moment où tous les espoirs se tournaient vers celui,
LA PORTE FERMÉE l6:
qui semblait désigné pour être le a maître de l'heure », la dérobade subite de Ranvier, sa disparition mystérieuse, sa fuite clandestine. Ranvier abandonnant tout, famille, devoirs, patrie, était parti en enlevant une jeune fille qu'il aimait et qu'il ne pouvait épouser, et à qui il sacrifiait, par amour, son honneur et sa gloire.
Et c'était ce même Maurice Ranvier, devenu M. Dorlange, que j'entendais, derrière cette porte fermée, évoquer sa vie passée, son pouvoir d'orateur, avec le regret du sacrifice insensé accompli jadis dans un moment de passion. Et je songeais avec angoisse à ce sanglot de femme qui maintenant s'était tu dans un double silence. De combien d'amertumes, de quels reproches muets avait-elle payé, sans doute, l'ivresse d'avoir été préférée à tout ? Ah ! les pauvres gens ! Que leur restait-il de leur amour, en leur existence d'errants et d'exilés, cachant sous un faux nom l'ancienne célébrité de leur aventure ! Quel destin, chaque jour, à rheure des journaux, de s'asseoir autour d'une table à thé, dans quelque hôtel banal où, comme en ce coin perdu de Riva, ils formaient « le couple intéressant » dont on emporte en passant la mélancolique image !
Et je serais demeuré encore longtemps à rêver
devant leur porte fermée, si les deux Anglais du hall qui regagnaient leur chambre ne m'eussent rappelé qu'il était temps de rentrer dans la mienne, car je devais partir, le lendemain, de bon matin.
La première fois que je le rencontrai, ce fut à une soirée, chez la comtesse de Bargelin. M"^*^ de Bar^elin habitait un vieil hôtel de la rue Vaneau^ « entre cour et jardin », sur l'emplacement duquel s'élève maintenant une maison de rapport, mais qui, à l'époque dont je parle, c'est-à-dire il y a une quinzaine d'années, était encore le type de ces anciennes demeures patriciennes, de plus en plus rares aujourd'hui. Celle-là, située en plein « faubourg- », eût mérité d'être décrite par un Balzac ou un Barbey d'Aurevilly. Un coin de passé s'y était conservé, non seulement dans le décor architectural, mais aussi par l'existence que Ton menait à l'abri de ces murs aristocratiques et vénérables. Le comte et la comtesse de Bargelin passaient six mois de l'année dans leurs terres et, durant leur séjour à Paris, ils y vivaient comme ils y eussent pu vivre en 1820, à l'époque où M. de Barj^elin eût siégé à la Chambre des pairs et où M""® de Bargelin eût eu ses entrées au Château.
C'étaient, du reste, des g"ens charmants que ce
l66 LE PLATEAU DE LAQUE
vieux ménage qui semblait dater du commencement du siècle. Ils se rendaient compte de leur anachronisme et s'en faisaie«it une coquetterie. Ils acceptaient en souriant la qualification de « fossiles ». Les bougies et les feux de bois régnaient en maîtres à l'hôtel Bargelin, et, si les salons n'étaient ni très bien chauiTés, ni très brillamment éclairés, l'accueil que l'on y recevait était cordial et bienveillant. Les soirées n'y étaient pas peut-être extrêmement divertissantes, mais on y observait un ton de si parfaite politesse que l'on en sentait la rareté. Le principal attrait de ces soirées en était moins les tables de jeu et les modestes rafraîchissements que la causerie. M'"^ de Bargelin avait beaucoup d'esprit; M. de Bargelin, beaucoup de bon sens. Tous deux détestaient les disparates et les bigarrures, aussi prenaient-ils grand soin de ne réunir chez eux que des gens de même éducation qui pouvaient s'entendre à demi-mots et entre qui tout se passait en nuances et en allusions. C'est dire que l'hôtel Bargelin n'était guère ouvert aux étrangers.
Quelle ne fut donc pas ma surprise, un soir où je m'approchais du groupe que formaient autour de M. de Bargelin quelques habitués du lieu, de l'entendre me dire :
— Ah! bonjour, mon cher Etienne... mais il faut que je vous présente à Ferdib bey...
Étonné, je m'inclinai devant Ferdib bey. Que pouvait bien faire ce Turc à l'hôtel Bargelin et pour quelle raison et par quel privilèg'e en avait-il franchi le seuil?
Ferdib bey était un grand jeune homme, d'aspect élégant et réservé; au bout de quelques minutes d'entretien, mon étonnement s'atténua. La présence de Ferdib bey s'expliquait parfaitement bien par la correction de ses manières et la distinction de toute sa personne. Il parlait le français à merveille. Je sus bientôt qu'il avait été recommandé à M. de Bargelin par un parent de ce dernier, attaché à l'ambassade de Gonstantinople. Ferdib bey aimait la France, et Paris lui plaisait. Il comptait y faire un assez long séjour.
Quelques semaines après, Ferdib bey et moi étions une paire d'amis. J'allais le voir souvent dans le coquet appartement qu'il habitait rue de Gastiglione. Cet appartement était meublé à l'anglaise, avec un confort discret. Rien n'y rappelait l'Orient. On n'y voyait aucune turquerie, pas le moindre divan, ni le moindre narghilé. Ferdib s'habillait chez un excellent tailleur, fréquentait la meilleure société, et, quand je le regardais, je ne
l68 LE PLATEAU DE LAQUE
pouvais m'imag-iner qu'il eût jamais porté le fez, qu'il possédât peut-être un harem et qu'il fît sa prière tourné dans la direction de la Mecque.
D'ailleurs, si Ferdib bey ne cachait rien de sa vie parisienne, il était fort réservé sur sa vie turque. Lorsque je l'interrogeais sur son pays, il détournait la conversation et, quand je lui témoignais le désir d'aller visiter un jour la Turquie, il secouait la tête tristement et demeurait silencieux.
Il y avait longtemps que Ferdib bey était retourné en Turquie, et je l'avaiscomplètement, comme ondit, perdu de vue. Pendant quelque temps, nous nous étions écrit, puis nos lettres étaient devenues plus rares et notre correspondance avait cessé. Sans doute Ferdib avait été repris par son existence de là-bas; moi-même j'avais été très occupé par la vie. L'époque était déjà loin des soirées de l'hôtel Bargelin. Après la mort de M. et de M™^ Bargelin, il avait été vendu et démoli comme bien d'autres. Tous ces souvenirs m'apparaissaient effacés. J'en avais de plus proches et, hélas ! de plus amers.
Ce fut pour les fuir que j'entrepris, il y a trois ans,
un voyage en Orient. J'avais besoin de distraction et d'oubli. Quoi de plus propice que la lumière de TAsie à me rendre la paix perdue 1 Par contre, le pittoresque des villes musulmanes m'offrirait mille spectacles divertissants. Constantinople, en particulier, m'attirait. Mon ami, le journaliste Jules Nervins, qui y avait séjourné à plusieurs reprises, m'en avait fait maints récits fort comiques et en avait rapporté des anecdotes savoureuses. Il fallait l'entendre parler de Péra et narrer les intrigu(is multiples qui se tramaient du haut en bas de la grande cité ottomane. Il en évoquait un étonnant mélange de comédie et de tragédie, de salamalecs et de bagchichs, toute une civilisation de décadence où des pratiques byzantines se greffaient à des manigances cosmopolites.
Sous cette impression je m'embarquai donc pour Constantinople. La croisière d'amis, dont je faisais partie, devait y demeurer environ un mois ; ensuite on reviendrait en longeant la côte d'Asie Mineure. Je m'étais réservé, au cas où le voyage me plairait, d'abandonner mes compagnons de route et de prolonger mon expédition en terre musulmane. Dès l'abord, je compris qu'il en serait ainsi, et cela, le matin même où, dans une brume ensoleillée, je vis s'élever au-dessus des flots de la
Marmara les coupoles et les minarets de Stamboul et se développer à ma vue l'admirable paysage de la Corne d'Or et du Bosphore. Il y a certains lieux qui nous séduisent à jamais et nous pénètrent d'une volupté et d'un charme invincibles. Ce fut ce que je ressentis du premier jour. Stamboul, ses mosquées, ses cimetières, ses fontaines me remplirent d'admiration. Dans ce décor magnifique et grandiose, mes rêves m'occupaient tout entier.
Cet état d'exaltation et de rêverie m'était si précieux que je me déterminai immédiatement à faire tout ce qu'il faudrait pour le conserver intact, et le meilleur moyen me parut de laisser agir librement en moi les impressions que me donnaient mes promenades solitaires à travers Stamboul. J'y respirais une atmosphère à la fois héroïque et barbare, pleine d'histoire et de passé. Que 'm'importait que les Turcs d'aujourd'hui fussent tels que me les décrivait humoristiquement mon ami Jules Nervins et ne ressemblassent plus guère à leurs braves et pieux ancêtres ! Le mieux n'était-il pas de les ignorer? Qu'avais-je besoin de vérifier par moi-même leur déchéance? Constantinople suffisait à m'enivrer de sa beauté. Aussi pris-je la résolution de ne fréquenter personne et de ne pas me servir des lettres derecommandation quej'avais emportées avec moi.
Je laissai mes compag-nons se divertira leur gré et je m'enfonçai de plus en plus dans le dédale de l'antique et séduisante Stamboul.
Cependant, à mesure que le temps passait et que mon séjour s'avançait, j'étais tourmenté d'un léger remords. Quitterais-je donc Constantinople sans avoir essayé de revoir mon ancien ami Ferdib bey? J'avais gardé excellent souvenir de nos relations d'autrefois et il y avait une sorte d'ingratitude à ne rien faire pour les renouveler. Aussi, quelques jours avant mon départ, me présentai-jechez Ferdib bey. Il habitait, à Beylerbey, un charmant vieux konak, entouré d'un jardin de roses et de cyprès; mais la maison était fermée. On me dit que Ferdib bey était absent depuis longtemps. Je lui laissai quelques mots d'amitié griffonnés sur ma carte.
Ce fut à Beyrouth que je me séparai de mes compagnons. Avant de revenir en France, j'avais Tintende visiter Alep et Damas et de gagner à cheval Jérusalem.
Après Stamboul et Brousse, Damas me remplit d'admiration. Comme on était en été, l'hôtel était presque vide. J'y vécus une semaine solitaire et
délicieuse. Ma chambre donnait sur une vaste cour dallée au milieu de laquelle miroitait un bassin. Au delà, j'apercevais d'innombrables toits en terrasses, dominés par des pointes aiguës de minarets et par des rondeurs de coupoles. Chaque jour, je faisais de longues promenades à travers Damas. Aux heures chaudes, je me réfugiais dans la fraîcheur silencieuse de la grande mosquée ou j'errais dans les galeries couvertes du Bazar.
Ah! ce Bazar de Damas, comme j'en aimais les longs couloirs obscurs et leurs boutiques pittoresques 1 J'y visitais tour à tour les parfumeurs et les brodeurs, les orfèvres et les confiseurs, mais une de ces boutiques m'attirait particulièrement. C'était celle d'un marchand d'antiquités. On y trouvait mille choses curieuses : des tapis anciens et d'anciennes faïences, de vieilles étoffes et des armes que je recherchais avidement. Damas n'avait-elle pas été la grande armurerie musulmane? et j'espérais découvrir quelque beau spécimen de son art guerrier.
C'était dans cet espoir que je m'étais rendu, ce jour-là, chez mon marchand du Bazar. Il m'avait promis, la veille, de me procurer un sabre de prix, d'une trempe exceptionnelle. Comme je parlementais déjà avec le marchand, un homme, assis dans
un coin de la boutique, se leva et vint à moi avec une exclamation de surprise. C'était Ferdib bey.
11 avait vieilli depuis notre rencontre de jadis à l'hôtel Barg-eliujmais il avait conservé son élégance et sa distinction. Il était à Damas depuis quelques jours et il partait le lendemain pour Bag'dad. Il m'interrogea discrètement sur les motifs de mon voyage. Je lui répondis en lui exprimant mon admiration pour tout ce que j'avais vu et pour la beauté de son pays, mais, comme jadis, il secouait la tête en souriant tristement. Notre conversation fut interrompue par le marchand qui me présentait le sabre que je voulais acquérir. Je le tendis à Ferdid bey :
— Voyez donc, mon cher, vous devez vous y connaître mieux que moi...
Ferdib prit le lourd fourreau de velours rouge, le considéra un instant, puis, d'un geste brusque, dégaina la lame luisante et courbe. Ferdib s'était reculé d'un pas ; sa taille, un peu voûtée, s'était redressée. Son visage avait pris une soudaine expression de dureté héroïque. Ce n'était plus le Ferdib occidentalisé que j'avais connu ! C'était le fils de l'ancienne race conquérante. La vieille Turquie, héroïque et guerrière, renaissait en lui à ce fier geste héréditaire.
Cela ne dura qu'un inslant,maisce fut très beau. Ferdib avait abaissé la lame révélatrice et me la tendait avec un grave sourire :
— Vous pouvez acheter ce sabre, mon cher ami; c'est unebelle arme, une arme du bon temps... Ah ! pauvre Turquie !
Et de nouveau il secoua la tête avec tristesse.
Je le considérai un instant avec émotion ; Ferdib bey surprit-il ma pensée?... il détourna la tête, devenu tout à coup très pensif.
Je n'ai plus revu Ferdib bey et je ne le reverrai plus jamais. Je viens d'apprendre par mon ami Jules Nervins, qui revient de Constantinople, après avoir suivi comme correspondant de guerre la première partie de la campagne turco-bulgare, que Ferdib bey est mort héroïquement, en soldat, le sabre au poing, au début de la fatale journée de Kirk-Kilissé.