‹ Le plateau de LaqueChapitre 4 sur 15 · LE TESTAMENT DU COMTE ARMINITI · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT DU COMTE ARMINITI

A M. Paul Alfassa.

Giovanni, le gondolier, qui se relirait en desservant le café, se retourna vivement à la voix d'Antoine Terlier. Les attitudes du barcarol m'amusaient infiniment. Soit qu'il se tînt, la rame en main, sur la poupe de la gondole, soit qu'à l'intérieur du palais il accomplît quelque office domestique, Giovanni me semblait toujours un personnage de la comédie italienne. Avec son long nez, ses yeux mobiles, sa bouche bridée, avec sa ceinture à franges, ses souliers blancs, il avait l'air de figurer dans une pantomime. Sa marche dansée, ses gestes cérémonieux et comiques complétaient l'illusion. Giovanni m'apparaissait comme le carnaval en personne. Son visage lui tenait lieu de masque, et, de rôle les moindres incidents de la vie. Sa présence égayait la vieille demeure patricienne que mon ami Antoine Terlier habitait dans un des quartiers les plus solitaires de Venise, et qui, malgré les restaurations indispensables que Terlier avait dû lui faire subir, n'en conservait pas moins, avec sa façade verdie mirée dans l'eau d'un étroit « rio », avec ses vastes appartements quel-

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que peu délabrés, un aspect fort mélancolique et même assez inquiétant. Il s'en exhalait une odeur de vétusté et de décrépitude, et les murs semblaient pénétrés des relents de pourriture et de fièvre qui montaient, à marée basse, de la vase puante du petit canal sur lequel s'ouvrait la porte marine du Palazzo Arminati...

— Giovanni, la gondole pour quatre heures ! Giovanni salua et disparut dans une pirouette

que n'eût pas désavouée Arlequin ou Brighella, pendant qu'Antoine Terlier déposait dans le cendrier le bout de sa cigarette, et, ouvrant le buvard placé sur la table, en tirait plusieurs feuilles de papier.

— Voici donc, mon cher, le singulier document dont je vous parlais. Vous jugerez de mon étonnement quand je le découvris ici, au fond d'une armoire ! J'ai fait à son sujet certaines réflexions que je vous communiquerai. Pour l'instant, je vais vous traduire, de mon mieux, le grimoire. Vous excuserez mes hésitations.

Et Antoine Terlier, rajustant son lorgnon, com^ mença ainsi :

« Moi Ettore-Juliano-Alvise, comte Arminati, sain d'esprit, mais malade de corps au point que je sens venu le terme proche de ma trop longue vie,

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j'écris ceci pour que ces feuillets soient considérés comme ma confession sincère et tenus pour mon valable testament, que je date d'aujourd'hui, le deuxième jour du mois de mars de l'an mil huit cent quatre-vingt-dix-sept. Donc, et en premier lieu, je désire que ma dépouille soit portée au cimetière de l'île San Michèle, non avec la pompe ordinaire, mais sans apparat et pauvrement, comme il convient à un misérable pécheur. Je prie mes amis — si j'en conserve encore après l'aveu que je vais faire — de ne pas m'accompag^ner en cette suprême sortie, la première depuis de longues années où j'ai vécu strictement enfermé dans mon palais. Je les remercie d'avoir avec bonté cherché à adoucir la solitude de ma réclusion, et je leur demande pardon de n'avoir pas eu le courage de les éloigner de moi. Ma main, qu'ils ont serrée tant de fois, n'était pas digne de toucher les leurs ! (( J'aurais aimé à les dédommager de la souillure secrète que je leur ai infligée, mais je ne puis rien distraire de mes biens, que je lègue intégralement à mon arrière-cousin Sebastiano Arminati, de Bergame. Ce sera pour lui une faible compensation à la honte de porter un nom qui nous est commun. Il fera procéder à la vente du palais que j'habite et des meubles et objets d'art qui le garnissent. Je

fais exception pour le portrait de mon aïeul Pietro Arminati, procurateur de la Sérénissime République, peint par Tiepolo, qui sera offert, pour son Académie, à la Cité de Venise, si elle daigne accepter ce legs d'un fils indigne. Je souhaite aussi que ma collection d'anciens costumes vénitiens soit donnée au Musée Civique, parmi lesquels je comprends expressément les deux accoutrements complets d'homme et de femme, en habits de carnaval, qui revêtent les deux mannequins placés dans ma chambre à coucher. Quant au troisième, celui qui est debout dans l'alcove, au chevet de mon lit et qui, pendant que j'écris, me regarde à travers les trous de son masque, ah ! celui-là que n'eûl-il jamais dressé devant mes yeux sa molle stature de fantôme !

« Oui, qui que tu sois, toi qui t'approcheras de lui pour écarter les plis de sa baûta de satin noir et qui t'aviseras de soulever son faux visage de carton, prépare ton cœur à la surprise et à l'horreur 1 Car c'est une tête de mort, avec son crâne poli, ses orbites vides, ses dents affreusement souriantes, que tu découvriras derrière, une tête de mort dont le squelette tout entier, caché dansl'ampleur de l'étoffe, sert d'armature au simulacre qui le dissimule. Et ce squelette, sache-le bien, n'a pas

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