Voir les Annales de juillet
par exemple, l^Allemagne et ritalie cVêtre riches, fionssantés et prospères pendant que la guerre de Cent ans couvre la France de ruines, même dans notre patrie à cette sombre époque la civilisation au sens moderne du mot est bien loin d'avoir entièrement succombé. « Le XI V« siècle lui-même a contribué par ses elTorts et ses souffrances au progrès de la pensée humaine ».*
Nul nignore avec quelle rapidité, vers le temps de la prise deConstantinopleSle mouvement inauguré depuis longtemps en Italie s'est propagé d^un bout à l'autre de l'Occident. Or essayez de faire goûter les chefs-d'œuvre les plus séduisants d'un Phidias, d'un Raphaël ou d'un Mozart à des sauvages, à des barbares, enseveUs dans leur ignorance, pleins de mépris pour les jouissances de l'art: il est clair que votre éloquence restera sans écho. Pour que la Renaissance prît un aussi prompt et aussi complet essor, il fallait que le terrain eût été dès longtemps préparé. Si les savants et les beaux esprits d'abrs furent capables non seulement de renouer la tradition littéraire, mais de lui faire porter de nouveaux fruits si brillants et à certains égards si durables,c'est grâce au long apprentissage auquel s'étaient soumis les siècles précédents. A bien des points de vue on est en droit de considérer la civilisation du moyen âge comme relativement achevée en soi : une époque qui a imaginé et réalisé la féodalité en politique, la chevalerie dans l'ordre social, les splendeurs de l'art ogival en architecture, dans l'ordre re-
1 Le Clerc, Discours sur Vêtai des lettres en France au XI V^ siècle.
2 Si je rappelle ici ce souvenir, c'est uniquement pour obéir a 1 usage. Un de mes anciens professeurs à la Faculté de Lyon, M. Hignard, a dit avec beaucoup de bonheur des Hellènes exilés : « Comme ces fleurs qui exhalent tout leur parfum quand on les écrase et qu'on les foule aux Dieds le génie grec écrasé par le despotisme brutal des Osmanlis repandit d^ns l'Europe latine la connaissance et le sentiment de ses richesses poétiques, philosophiques, scientifiques >,. Mais nous 1 avons vu leur exode pour se produire n'avait pas attendu la catastrophe suprême et Cousin s'est manifestement trompé quand il a écrit : « Toute la philoso- Dhie du XV» et du XVi» siècle avec ses nombreux systèmes doit son caractère comme son origine à un accident, à une circonstance ». Au pohit de virde l'histoire générale,la prise de Constantinop le ne constitue guère un événement plus marquant que la disparition de 1 empire d Occident en 470.
ligieux les pacifiques et touchants exploits des filsde S. Renoît et de S. François,fait en dépit de tous les préjugés une assez grande figure dans l'histoire. Sien ce qui touche la littérature, l'imperfection delà langue et je ne sais quoi de rude dans le sentiment et le goût créaient à nos poètes nationaux des obstacles à peu près insurmontables, on ne conteste plus ni la grâce naïve des uns, ni l'inspiration élevée des autres.
Au surplus, comme on l'a dit avec raison, la connaissance de Pantiquité est le fond même du moyen âge, et ce qu'il y a de nouveau au XVI« siècle, c'est uniquement le sens esthétique de ce passé reculé '. Ajoutons qu alors on connaissait une partie seulement de l'antiquité et non la plus brillante, d'ailleurs sans en apprécier toute la portée et surtout sans être tenté d'y chercher, comme plus tard, la révélation absolue du beau, de même qu'on cultivait avec passion les sciences, mais sans se douter de leur véritable méthode, de l'étendue de leur domaine, de la variété et de l'utilité infinie de leurs applications. Examine-t-on de plus près ce qui se passe dans le domaine des beaux-arts ? Voici ce qu'on découvre. Dès le XI V« siècle la peinture et l'architecture prennent en Italie une vie extraordinaire, bien capable de ravir ceux qui en furent contemporains, puisqu'aujourd'hui à cinq cents ans de distance et malgré le triomphe de doctrines tout opposées ces créations désarment, que dis-je? séduisent les critiques même les plus prévenus. Or, c'est un des mérites de M. Courajod d'avoir mis en lumière ce fait que cette renaissance artistique n'est pas née sur le sol italien, comme on laffirme, tout d'un coup, du contact ressaisi avec les monuments de l'antiquité gréco-romaine ; loin de
1. M. Gaston Boissier exprimait naguère cette même opinion avec un surcroît de précision : « Le moyen âge n'avait pas perdu autant qu'on le prétend, la connaissance et le goût de l'antiquité : il l'étudiait avec zèle, l'admirait de confiance, mais il n'en avait plus le sens ». M. Lemonnier, {Questions d'histoire, dans la Revue internationale de renseignement, janvier 189!) reprenant une des thèses favorites de Littré, a mis en relief le grand rôle appartenant au développement hbre, naturel, et spontané du moyen âge dans l'éducation intellectuelle de tout ce qui a suivi. C'est à ce remarquable article que sont empruntées en partie les réllexions par où se termine ce chapitre.
là, elle a été préparée et organisée d'une façon qui aurait pu aussi bien être définitive par un vaste mouvement d'ensemble, procédant de tendances communes à tout l'Occident pendant la seconde moitié du X1V« siècle, et dans ce mouvement la France et la Flandre apparaissent au premier plan *. Le savant archéologue aboutit à cette conséquence, que la période exclusivement classique de cette lente et longue transformation n'a été qu'un épisode tardif, on pourrait presque dire un accident fortuit : j'ajouterais volontiers un accident heureux, si là comme ailleurs des tendances païennes n'avaient pas fini par confisquer à leur profit les résultats dus au travail persévérant des âges chrétiens.
Qu'en conclure, sinon que le XYP siècle et ceux qui ont suivi se sont montrés ou ingrats ou peu clairvoyants ? Ils se sont imaginé qu'ils dataient uniquement de l'antiquité retrouvée: ils ont méconnu delà façon la plus fâcheuse ce qu'ils devaient à leurs prédécesseurs immédiats, et cette iniquité peut-être involontaire leur a nui jusque dans leurs grandeurs. On n'a pas eu tort certainement de creuser les ruines, de fouiller les bibliothèques, de recueillir les statues et les inscriptions même mutilées, de publier les textes inédits, de commenter tout ce qui était obscur, bref de ne rien négliger de ce qui pouvait sauver de la destruction et remettre en honneur l'antiquité sous son aspect le plus noblement humain. Pourquoi, dès lors, par une contradiction étrange, vouloir supprimer le moyen âge à l'heure où l'on ressuscitait la Grèce de Périclès et la Rome d'Auguste? Pourquoi proscrire S. Thomas et Aristote parce qu'on rentrait en possession de Platon qu'avait tant admiré S. Augustin? D'un mot, pourquoi dans les annales de l'humanité creuser de gaieté de cœur une lacune à côté ou à la place de celle qui venait enfin si opportunément de se combler !