‹ Le Platonisme pendant la Renaissance [microform]Chapitre 11 sur 77 · II. — La Renaissance et les papes du XP siècle · texte numérisé non relu

II. — La Renaissance et les papes du XP siècle

Dans l'Italie du XV« siècle, il y a entre le développement

1. Ainsi, dès le milieu du XV« siècle on voit Técole française adopter renseignement et les pratiques de l'école italienne, représentée par des hommes du mérite de Brunelleschi et de Donatello (Cf. iMùniz, Les précxiiscur.^ de la Renaissance (Paris, 1882), notamment llntroduction).

du platonisme et celui de la Renaissance non pas sans doute dépendance nécessaire, mais parallélisme évident: ils tiennent Tun et l'autre à des causes très voisiues et par certainscôtés répondent manifestement aux mêmes aspirations. La vérité par la beauté, la beauté par l'antique, voilà le mot d'ordre de l'époque aussi bien dans l'ordre philosophique que dans l'ordre artistique et littéraire. D'autre part, quelque diminution qu'eût subie la foi chrétienne au fond de bien des âmes, il est certain qu'une opposition sérieuse, à plus forte raison qu'une condamnation explicite émanant de la plus haute autorité religieuse sur la terre, de la papauté, eût créé un obstacle redoutable aux promoteurs de cette évolution intellectuelle. Nous aurons plus tard à en juger les dernières conséquences : ici nous nous bornons à enregistrer des faits. Or l'histoire nous montre la Renaissance trouvant à son berceau au centre de la catholicité des encouragements formels, plus tard devenue suspecte, mais douée d'une force d'expansion trop irrésistible pour pouvoir être arrêtée dans son essor, et finissant par s'affirmer triomphante jusque dans les salles du Vatican et sous les voûtes grandioses de Saint-Pierre. Entrons à ce sujet dans

quelques détails.

Les papes qui se succèdent devant la première moitié du X1V« siècle, Martin Y (i/il7-l/i31) et Eugène IV (USl- U/i7) occupent le siège pontifical au milieu de circonstances trop difficiles et d'une situation à la fois religieuse et politique trop troublée pour intervenir avec suite dans les destinées de l'art et de la Uttérature. Mais il devait en être tout autrement du premier pontife qui, après la fin du grand schisme, régna à Rome avec une autorité incontestée. Ce ne fut pas assez pour Nicolas V d'embellir de somptueux édifices la capitale du monde chrétien : il eut Tambition, bien légitime assurément, d'associer à la gloire de la religion celle des lettres et des arts ; et comme on l'a dit très justement, avec ses idées, ses projets, ses rêves même, ce pape personnifie admirablement la Renaissance encore dans la période du généreux enthousiasme inséparable de ses débuts. 11 prodigua ses trésors pour favoriser le développe-

ment de rhumanisme, obéissant en cela tout à la fois à un goût naturel dont il rend grâce à Dieu dans son dernier testament, et à la pitié mêlée de vénération que lui inspiraient les Byzantins chassés graduellement de leurs derniers asiles par la conquête musulmane. Les Grecs les plus célèbres du temps furent appelés par lui à Rome et royalement rétribués non seulement pour enseigner leur langue, mais pour traduire les ouvrages les plus précieux des auteurs en renom*. En même temps il entretenait une légion de savants pour aller recueillir des manuscrits dans TOrient tout entier : journellement, dit-on, on lui en apportait, comme autrefois aux Ptolémées, de presque toutes les parties de la terre *. Le surnom de « Père des lettres », décerné à Léon X, a été surabondamment mérité par Nicolas V pendant la trop courte durée de son pontificat.

Après lui Calixte III (1455-1/158) fut loin de partager ce libéral empressement : au surplus il devenait de moins en moins douteux que si l'Eglise se montrait prête à conclure un traité d'alliance avec la Renaissance, celle-ci de son côté n'acceptait qu'à contre-cœur la direction de l'Eglise ou plutôt tendait sourdement à s'en affranchir tout à fait. Doué d'un grand sens artistique. Pie II (1458-1464), un des plus brillants élèves de Philelphe, s'était acquis avant son avènement une véritable renommée comme poète et comme historien : devenu pape, il se montra très réservé à l'endroit de ceux qu'il appelait autrefois familièrement « ses frères en humanisme ». L'Italie du XV' siècle aurait dû se rappeler la recommandation de son vieux poète : Timeo Danaos et dona ferentes : loin de là, elle recevait sans défiance et avalait à grands traits le poison dont elle allait s'enivrer.

1. Citons notamment la traduction de Thucydide par Laurent Valla payée 500 écus, et celle des Lois de Platon, dont Georges de Trébizonde s'acquitta avec une précipitation et une négligence excessives, au point de passer des pages et même des livres entiers.

2. Un seul (ait donnera une idée de son zèle. En 1443 la bibliothèque Vaticane (dont il peut à bon droit être proclamé le fondateur) possédait à peine trois ou quatre centaines de manuscrits : à la mort de Nicolas V, ce nombre s'élevait à plus de cinq mille. — Cette tradition fut reprise par Sixte IV, à qui les circonstances ne permirent malheureusement pas de renouveler les munificences vraiment i-oyales de ses prédécesseur».

L'entraînement vers les fables et les conceptions du paganisme dépassait de plus en plus la juste mesure : de là l'attitude non plus seulement de neutralité et d'indifférence, mais de sévérité, qui fut celle de Paul II (l/i6/i-l/i7i) dès le début de son pontificat. En ce qui touche spécialement le platonisme, il déclara, nous disent ses biographes, qu'à l'avenir quiconque prendrait le nom d' « académicien » serait tenu pour hérétique * : sanction qui visait bien plutôt l'Académie fondée à Rome même par le trop fameux Pomponius^ que celle dont les Médicis venaient de prendre l'initiative à Florence. Quelques explications sont ici nécessaires : mais pour être pleinement comprises, elles réclament la connaissance préalable des événements pleins d'intérêt qui vont nous occuper.

in. — Florence et les Médicis au XP siècle.

La gloire des lettres a-t-elle plus à attendre de la liberté républicaine ou de la grandeur monarchique ? Grave controverse dans le camp des historiens aussi bien que dans celui des penseurs et des érudits. Ceux-là vantent les siècles de Périclès et des Médicis : ceux-ci répondent par les siècles d'Auguste et de Louis XIV : de part et d'autre de mémorables chefs-d'œuvre sont jetés dans la balance, et l'impartiale équité hésite à se prononcer. Mais s agit-il en particulier de l'Italie du moyen âge ? autant son extrême division territoriale a nui à sa prépondérance politique, autant elle a contribué au développement de la poésie et des beaux-arts. Ces républiques rivales, trop souvent hostiles entre elles, d'ailleurs assez démocratiques pour ouvrir aux plus humbles les plus brillantes perspectives, assez aristocratiques pour reconnaître de bon gré l'ascendant du mérite et du caractère, sont pleines de vie et d'activité : de vastes spé-

1. « Paulus haereticos eos pronuntiavit, qui nomen Âcademiae vel serio vel joco deinceps commemorarent ».

2. Fâcheux signe des temps ! Nous voyons ce Pomponms (142o-1497), savant remarquable, auteur d'une étude pleine d'érudition sur l'histoire et les antiquités de Rome, et lettré d'élite, s'imposer à la confiance de Sixte IV et d'Innocent VIII par ces mérites tout profanes et malgré des sympathies ouvertement païennes.

culations commerciales, qui s'étendent au bassin entier de la Méditerranée, depuis les ports de la mer Noire et de l'Asie mineure jusqu'à ceux de la France et de l'Espagne, enrichissent des familles qui bientôt le disputent en prestige à d'antiques dynasties ; partout le talent et le génie trouvent des Mécènes se disputant l'honneur de les couvrir de leur protection, de les récompenser par leurs largesses*. Au lieu de cette émulation universelle, imaginez l'Italie de Dante et de Pétrarque, on celle de Politien et de Raphaël découpée en départements uniformes, ses cités libres supprimées, ses principautés abolies, tous ces foyers de travail éteints au profit d'un seul, fût-ce le plus recherché : qui oserait affirmer qu'elle eût sûrement offert le même prodigieux

spectacle?

Néanmoins, de même que pour produire une vive lumière, des rayons épars ont besoin de se concentrer dans un foyer, de même un mouvement intellectuel, quel qu'il soit, pour atteindre son apogée et laisser sur les contemporains et sur la postérité une trace profonde, appelle un centre où tout soit disposé et réuni pour son complet épanouissement.

Ainsi dans PItalie du XV« siècle, où l'amour de l'antiquité grecque et la connaissance des écrits de Platon se répandaient chaque jour davantage, il était à souhaiter qu'une cité polie, qu'une famille princière épousât cette double cause avec une conviction en quelque sorte personnelle et une ardeur doublée par le succès. Cette bonne fortune ne devait pas être refusée au platonisme, ou plutôt elle lui fut accordée au delà de toute espérance.

Dans le chapitre précédent il a été parlé de la Rome de Nicolas V. Nous pourrions nous arrêter un instant à Naples où Alphonse le Magnanime (1435-li58) reprenait le beau rôle joué avant lui dans ce même royaume par Robert le

1. Ceci me remet en mémoire un curieux passage de Pline l'Ancien {Histoire naturelle, XIV, 1) dans le chapitre qu'il consacre aux beauxarts : « Anlea inclusis gentium imperiis intra ipsas, ideoque et ingeniis, quadam sterihtate fortunae necesse erat animi bona exercere, regesque innumeri honore artium colebantur et in ostentatione bas praeferebant opuni, immortalilatem sibi per illas prorogari arbitrantes. Quarc abùndabant et praemia et opéra vilae ».

Sage (1305-1343) *. Mais nous avons hâte de conduire nos lecteurs à Florence, dans cette Athènes moderne, plus opulente sans conteste que l'ancienne, et où les merveilles du règne de Périclès devaient se iT.nouveler durant deux et trois

générations.

Passons rapidement sur tout ce que la nature a fait dans la capitale toscane pour le ravissement des yeux et l'éveil des espi-its. Le coryphée de nos dilettantes modernes, Renan, la constaté à sa manière : « Il y a comme une fleur de jeunesse qui s'épanouit éternellement sur les bords de l'Arno. Florence arrivait à la philosophie par la sérénité d'une conscience où tous les éléments de l'idéal se pénètrent avec harmonie, et par cet air de fraîcheur et d'allégresse qu'on respire au pied des coteaux de Fiésole. Au lieu de cette toge pédante où se drapait l'incrédulité vénitienne (?), l'incrédulité florentine, rieuse et légère, s'abandonnait aux enivrements d'une vie parfumée de jeunesse et de gaîté. . . A la Grèce, le privilège des créations : à l'Italie le don des résurrections »^ Faut-il en outre évoquer ici cette légion d'artistes de tout ordre, peintres, sculpteurs, orfèvres, architectes, occupés alors à revêtir la cité d'une splendeur éblouissante ? A cette heure à peu près unique de son histoire, Florence était manifestement préparée à prêter l'oreille aux poétiques accents du Phèdre et du BanqueL Alors comme jadis au temps des Platon et des Phidias, entre les suggestions habituellement divergentes de l'art et de la philosophie il se produisait une harmonie merveilleuse, un accord pour ainsi dire spontané. Les doc-

1. « Heureux temps, où l'on pouvait acheter la paix au prix d'un livre et non d'une province ! » s'écrie Villemain à propos de Cosme de Medicis,détournant le courroux d'Alphonse V en lui envoyant un exemplaire

' uniaue de Tite-Live. j tr- *

2 Averroês, p. 310. - Comparer ce fragment d'une lettre de Victor de Laprade : « Je suis ravi de Florence, de la ville et du paysage, du caractère des édifices et des points de vue. On comprend tout de suite que l'on entre dans un des sanctuaires privilégiés de 1 esprit humain , c'est un site et un climat prédestinés à recevoir une ville iiitellectuelie, comme ceux d'Athènes et même de Paris. Il y a telle place de Florence

, que je suis forcé de me figurer très analogue à telle autre de 1 antique Athènes, et où je ne sais pas entrer sans ôter mon chapeau .» .

kh ANNALES DE PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE

trines de certains dialogues semblaient exprès imaginées de la veille et faites pour une société avide d'élégance, où des arts plastiques je ne sais quel paganisme avait glissé insensiblement dans la poésie et la littérature, où la forme extérieure, où la beauté physique fascinait les regards et soulevait l'enthousiasme.

D'autre part, Florence venait précisément de passer de la forme républicaine à une constitution spéciale, d'allure presque monarchique. Une famille de commerçants, anoblie par les qualités de l'intelligence autant que par les succès du négoce, allait prendre en main tout à la fois le gouvernail de l'Etat et la direction d'un mouvement intellectuel qui lui promettait des avantages de plus d'un genre *. En réalité les Médicis, favorisés par un concours prodigieux de circonstances firent pour les lettres et le génie autant et plus que n'eussent fait des rois.

Déjà à la fin du XI V« siècle Sylvestre de Médicis s'était concilié la faveur publique : mais sa popularité, comme il arrive souvent, n'avait été qu'éphémère, et lorsque Jean de Médicis fut nommé gonfalonier en 1421, rien ne faisait encore présager ni les hautes destinées de sa maison, ni surtout la fortune inespérée qui devait conférer à Cosme, son fils et son successeur^, une sorte de dictature pacifique durant près de 35 ans. Ce parvenu de génie, quand la mort de son père l'appela au rang suprême, se révéla administrateur remarquable par ses mérites personnels, plus remarquable encore par le tact avec lequel il savait distinguer autour de lui le vrai mérite et recruter parmi les lumières de la cité ses clients les plus dévoués. On voit ce nouveau Pé-

i. N'entre-t-il pas une sévérité excessive dans ce Jugement de M. Perrens à propos précisément des Médicis : • La splendeur spontanée des lettres et des arts dissimule mal ce qu il y a d^odieux dans la domination de ces usurpateurs, masqués en Mécènes, qui ne font que continuer à leur profit un mouvement de civilisation bien antérieur à eux » ? {Histoire de Florence, VI, p. 503).

'2. M. von Stein cite le jugement porté sur ce dernier par Gôthe : « Cosmus war ohne frûhere literarische Bildung : sein grosser derber. Haus und Weltsinn bei einer ausgebreiteten Uebung in Geschâften diente ihm stalt aller anderem Beihûlfe. Selbst Vieles, was er fur Literatur und Kunstgethan, scheint in dem grossenSinne desHandeIsmannes geschehn zu sein ».

riclès, comme le premier, se passionner pour la grandeur des arts, comme lui aussi se délasser des leçons d'Anaxagore, en allant jouir des entretiens moins sévères d'Aspasie.

Sous son impulsion l'Université de Florence, et en particulier l'étude de la langue et des antiquités grecques, prit un essor inattendu * . Mais la philosophie surtout eut à se féliciter de sa magnifique protection. « Entre Platon et Aristote il faut choisir », avait dit Pléthon qui regardait (bien à tort) le maître et le disciple comme radicalement opposés. Le choix de Cosme fut vite fixé ^ : dans la Florence de 1450, la philosophie ne pouvait être que Tétude du beau. Aussi tandis que dans le Nord de l'Italie, et notamment à Bologne, à Padoue, à Venise, la renaissance de l'hellénisme s'affirmait par le retour aux vrais textes d'Aristote, trop longtemps défigurés par ses commentateurs, Cosme mit son originalité à embrasser la cause de Platon. D'abord par un calcul nullement désintéressé : le platonisme ressuscité lui paraissait appelé au plus brillant avenir, et il ne lui déplaisait pas d'associer à sa gloire celle d'un philosophe aussi célèbre. Ensuite et plus encore, il n'est pas défendu de le croire, par goût personnel, car une fois déchargé des soucis du gouvernement et rendu en quelque sorte à lui-même, le dictateur de Florence n'était plus qu'un lettré avide de toutes les joies de l'intelligence. Abandonner son âme aux douceurs

1. Il est facile, disait un jour Socrate, de louer Athènes devant les Athéniens. Renan, parlant à Florence en 1878, en a fait l'expérience. L'histoire nous apprend que FUniversité florentine, fondée le 6 novembre 1348, fut longtemps languissante, ce qui n'a pas empêché l'orateur de se livrer aux réflexions fort adulatrices que voici : « Après Athènes, Florence est la ville qui a le plus fait pour le génie humain. Ici on a su le grec cent ans avant le reste du monde, et savoir le grec alors était tout. 11 s'agissait de voir l'antiquité face à face, de substituer à l'Aristote barbare, au Platon sophistique de la scolastique l'Aristote et le Platon véritables. 0 jours admirables où avec quelques lambeaux de chefs-d'œuvre, que la Grèce elle-même ne comprenait presque plus, cette République de génie retrouva le sens et les lois de la beauté 1 » Je crois deviner ce que Renan entend par un « Aristote barbare » : quant au « Platon sophistique de la scolastique », j'ai beaucoup de peine, je l'avoue, à me le réprésenter.

2. Ce n'est pas précisément qu'il eût décrété le bannissement sans pitié du péripatétisme : tout au contraire on raconte qu'après la prise de Constantinople Jean Argyropule fut chargé par lui d'enseigner ce système à Florence et reçut de ce chef un traitement considérable.

de la poésie et aux charmes de la contemplation, se pénétrer du souffle platonicien, voilà ce qui demeura son délassement préféré jusqu'au seuil de la vieillesse. « Il y a, écrivait Ficin son ami, quelque chose de touchant à voir l'éminent fondateur de la puissance des Médicis, accablé par le double poids de Tàge et d'une longue administration, illustrer son repos par les méditations philosophiques les plus hautes et chercher dans une doctrine idéale un aliment à sa pensée fatiguée des grandeurs terrestres » *.

Mais loin de prétendre jouir solitairement et en égoïste de ces joies de l'intelligence, Cosme avait entendu les partager avec une élite digne de son intimité. A Careggio, non loin de Florence, il avait fait élever une demeure toute royale où, comme jadis les Ptolémées dans le Musée d'Alexandrie, il donnait une complète hospitalité à chacun de ses « humanistes chéris ». Là se trouvaient réunies, avec les chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture moderne, toutes les images et toutes les ruines du passé ^ Les marbres les plus précieux comme les mosaïques les plus rares, les statues des Polyclôte, des Miron et des Lysippe, ou leurs copies fidèles venaient, ainsi qu'autrefois après la prise de Corinthe, d'émigrer du Péloponèse et de Ryzance en Italie. Mais au lieu de possesseurs ignorants et dédaigneux comme les centurions de Mummius, elles v trouvaient d'intelligents et zélés admirateurs ^ . L'antiquité n'était plus simplement exhumée dans de doctes dissertations ou dans des improvisations éloquentes : elle reparaissait vivante tout ensemble dans les chefs-d'œuvre inspirés de ses poètes et dans quelques-unes des plus séduisantes créations de ses céramistes et de ses sculpteurs.

i. Les compatriotes eux-mêmes de Cosme reconnaissent que ses mœurs et son gouvernement n^étaient guère en parfait accord avec cet amour de ridéaL

2. Il n'est pas un savant dans le monde qui n'ait entendu parler de la fameuse bibliothèque Laurentienne à Florence. C'est à Cosme de Médicis que revient Thonneur d'en avoir jeté les fondements.

3. Assez récemment M. Mûntz a présenté à l'Académie des inscriptions un inventaire inédit contenant la liste d'une série de statues, de bas-reliefs, de fragments de toute nature réunis par cet infatigable collectionneur du XV» siècle. Les mêmes causes produisant les mêmes elTets, il arriva maintes fois à Gosme, comme jadis aux Ptolémées d'Egypte, d'être trompé par de faux bronzes revêtus d'une patine artificielle.

C'était beaucoup déjà. Cosme de Médicis rêva mieux encore. Comment répandre et perpétuer ce qui n'était jusqu'alors que les délices d'un petit cercle d'initiés? Comment ménager à tous le précieux avantage de mettre à profit Tenthousiasme et l'inspiration de chacun ? Une idée se présentait ici d'elle-même, semble-t-il, à ces fervents de l'antiquité. Pourquoi ne pas imiter de point en point l'exemple donné par le divin Platon, lequel après avoir enseigné au milieu de la foule de ses disciples, admettait dans la familiarité d'entretiens plus intimes ceux dont l'àme lui paraissait la plus ouverte aux irradiations de l'éternelle et immuable vérité ? Quelques lignes trop brèves de Ficin, dans la préface de sa traduction de Plotin, nous montrent Cosme préoccupe de réaliser ce grand dessein : « Magnus Cosmus, Senatusconsulto patriae pater, quo tempore concilium inter Graecos et Latines Florentiae tractabatur, philosophum Graecum nomine Gemistum quasi Platonem alterum de mysteriis Platonicis disputantem fréquenter audivit. E cujus ore ferventi sicafflatusest, sic animatus ut inde Academiam quamdam alta mente conceperit, hanc opportune primum tempore

pariturus ». 1,^,0^

On voit que ce fut à Gémiste Pléthon que Cosme des 11x6^ fut redevable au moins indirectement du premier projet d'une <c Académie platonicienne ». Mais le vieux maître pliait sous le poids des années et d'ailleurs ses polémiques imprudentes avaient amassé contre lui de redoutables antipathies. Il fallait à la tête de l'œuvre à inaugurer une personnalité plus jeune et plus avenante. Or le médecin du ' palais ducal avait un fils passionné pour l'étude, et particulièrement pour la nouvelle philosophie. Ce jeune homme, sur qui Cosme allait fixer désormais toutes ses sympathies et toutes ses espérances, c'est Marsile Ficin, en qui devait pour ainsi dire s^ncarner durant un demi-siècle le platonisme italien. Avant tout le reste, nous avons maintenant à apprécier son œuvre et à raconter sa vie.

(A suivre,)

Ch. Huit.

Docteur es lettres.

Page 1