V. Annale» de septembre
LE
PLATONISME nmm ik renaissance
(3" article).
La vie et T œuvre de Ficin. Sa traduction de Platon.
Ficin naquit à Filigno, près de Florence, le 31 octobre 1433. Ses contemporains disaient de lui assez spirituelle- ^ ment que c'était une âme platonicienne dans un corps so- ^ cratique. C'est qu'en effet, comme PoUtien son élève appelé ,^. lui aussi à une brillante renommée, il avait reçu de la na- , ture, avec un tempérament frêle et débile exigeant des mé- 1 nagements infinis, un extérieur des moins séduisants : mais/ la distinction de son esprit faisait vite oublier ces disgrâces
physiques.
A 18 ans, nous le voyons, par déférence pour la volonté paternelle, étudier la médecine à l'Université alors célèbre de Bologne : du même coup il s'y initia à la philosophie du temps, sans y prendre d'ailleurs aucun goût. Et cependant sa vive intelligence * était avide de méditations de Tordre le plus élevé : à 23 ans, s'inspirant du peu que l'on savait alors de Platon, il composait son premier traité philosophique sous ce titre : Institutions platoniciennes, Cosme de Médicis, présidant la docte assemblée devant laquelle le jeune érudit en avait donné lecture, goûta une telle satisfaction
1 Je lis dans VHlstoire universelle de l'Eglise, de Rohrbacher : « La mémoire de Ficin était prompte, son imagination vive, ses instincts poétiques. 11 aimait Virgile de prédilection et son bonheur était de réciter quelques vers des Géorgiques, le matin, sur les bords fleuris de l'Arno. Toute sa vie il eut besoin du soleil pour composer. Quand le ciel se voilait de nuages, son cerveau rebelle n'obéissait que difficilement aux exigences de sa pensée. »
qu'il demanda à Ficin de se consacrer désormais à la guérison non plus des corps, mais des âmes. Seulement le moyen de devenir un platonicien véritable sans avoir puisé la doctrine de Platon à sa source même ? Or jusque-là, de son propre aveu, Ficin ignorait à peu près complètement le grec^ Grâce à la sollicitude de Cosme, bientôt les leçons de Platina - le mirent en mesure de lire dans leur langue tous les grands philosophes de l'antiquité hellénique. Mais là ne s'arrêta pas la munificence de son protecteur. Sans lui imposer d'autre engagement que celui de se donner tout entier à la traduction des textes originaux et à la diffusion de la philosophie nouvelle, Cosme lui fit présent d'une double habitation qui lui permettait de vivre à son gré soit au milieu des discussions savantes alors en honneur à Florence, soit dans la retraite et sous les frais ombrages de la campagne ^ « 0 doux loisir ! ô asile secret des Muses ! jamais ton souvenir ne s'effacera de ma mémoire ! » s'écriait Ficin lorsque, ouvrant sa fenêtre à Monte-Vecchio au lever du soleil, il entendait le chant du rossignol ou respirait le parfum de l'aubépine en fleurs. »
Reconnaissons d'ailleurs que rarement ouvrier se mit
1. « Anno salutis humanae 1456 quo ego quidem annos aîtatis agebam très atque viginti, primitias studiorum meorum anspicatus sum a libris quatuor instiiutionum ad plalonicam dîsciplinam. Ad quas quidem corn ponendas adhortatus est Gristophorus Landinus, amicissimus milii, vir doctissimus. Quumautem ipse et Cosmus Medices perlegissent eas, probaverunt quidem, sed ut pênes me servarem consuluerunt, quoad Graecis litteris eruditus Platonica tandem ex suis fontibus haurirem. Eas enim partim fortuita quadam inventione, partira Platonicorum quorumdam lalinorum lectione adjutus efifeceram » (Lettres de Ficin, XI, p. 929). — L'année suivante il composait, sans doute au sortir de la lecture de quelque dialogue tel que le Phrdon ou le PhiU'be, son traité De Voluptate, publié à Venise en 1497 .
2. N'oublions pas que Florence était devenue alors comme une autre Athènes, selon l'expression même de Politien.
3. Ficin, hàtons-nous de le dire, n'a pas été un ingrat, « Patres habui duos », écrit-il dans la dédicace de son livre De vita, « Ficinum medicum, Cosmum Medicen : ex illo natus sum, ex isto renatus. Ille quidem me Galeno tum medico, tura Platonico commendavit, hic autem divino consecravit Platoni... Galenus quidem corporum, Plato vero medicus animorum » . Ailleurs, en courtisan ingénieux, il déclare que Cosme lui a montré dans tout l'éclat de la pratique les vertus dont Platon lui avait enseigné la théorie.
avec plus d'enthousiasme à sa tâche. Persuadé que pour comprendre vraiment Platon il était indispensable de s'initier aux idées religieuses de la Grèce païenne, Ficin n'hésita pas à traduire pour sa seule instruction personnelle la Théogonie d'Hésiode d'abord, puis les hymnes d'Orphée, d'Homère et de Proclus, qu'il se plaisait, disent ses biographes, à chanter avec un accompagnement de sa composition. Mais ce n'était là qu'une préparation à ce qui allait être son œuvre par exceHence. Qui s'étonnerait de le voir, « subjugué par tant de force et ébloui par tant de lumière », saluer dans Platon non seulement le plus grand philosophe de l'antique Athènes, mais en quelque sorte l'incarnation idéale du sage ? Sa ferveur de néophyte alla jusqu'à lui décerner un culte : on raconte qu'à la place d'honneur de sa chambre une petite lampe brûlait nuit et jour devant l'effigie du maître. Au reste qu'on ouvre au hasard ses nombreux ouvrages : il est à peu près impossible de ne pas tomber sur quelque louange plus ou moins flatteuse à l'adresse de Platon.
Un des premiers soins de Ficin fut d'écrire une biographie du philosophe athénien, biographie où des divagations ridicules se mêlent aux plus judicieuses réflexions. Tout ce que l'imagination grecque a inventé à cette occasion de fictions merveilleuses, singulières, extraordinaires, est accueilli ici avec une crédulité empressée : et comme il fallait une explication à une science aussi prodigieuse et vraiment unique, Ficin la trouve dans les lointains voyages grâce auxquels Platon a réuni en lui tous les trésors accumulés depuis des siècles par la sagesse humaine chez les peuples les plus difl"érents. S'il rappelle certaines assertions sévères des anciens sur la conduite privée et publique du philosophe, c'est, onle pressent, pour les rejeter avec mépris, tandis qu'il s'étend avec complaisance sur les appréciations élogieuses glanées par lui chez les Pères de l'Eglise et particulièrement chez S. Augustin et Denys l'Aréopagite.
Il va de soi que dans les dialogues platoniciens la séduction de la forme se joint à l'élévation de la pensée pour captiver leur nouvel interprète : l'écrivain est porté aux nues avec les mêmes hyperboles que le métaphysicien. Ficin se