‹ Le Platonisme pendant la Renaissance [microform]Chapitre 3 sur 77 · V Hellénisme en France, I · texte numérisé non relu

V Hellénisme en France, I

dents promoteurs. Au reste lorsqu'une idée nouvelle fait son entrée dans le monde, il est naturel que celle qu'elle est appelée à remplacer ne lui cède pas la place sans résistance. On devait s'attendre à ce que les péripatéticiens, troublés dans leur possession, menacés dans leur suprématie, se missent sur la défensive, et portassent une pointe hardie dans le camp ennemi. C'est en effet ce qui se produisit dès le XV* siècle. Un des membres le plus en vue du clergé schismatique d'alors, Gennadius*, représentant la scolasti- (jue grecque, prit ombrage de Tastre nouveau qu'il voyait se lever au ciel philosophique et écrivit pour faire moins l'apologie d' Aristote que le procès de Platon. Piqué au vif, Pléthon riposta en 1449 par une réplique pleine d'aigreur, traitant son adversaire d'esprit obtus et Aristote de plagiaire impudent de son maître K Mais ce qui acheva de révolter le pieux patriarche, ce fut, comme nous l'avons dit, l'incroyable licence de pensée qui se donnait carrière dans le Traité des lois : et tous les croyants le félicitèrent d'avoir démasqué le polythéiste moderne abrité sous le manteau du philosophe. Cette sévère attitude lui était dictée par son patriotisme autant que par sa foi. (c Au miheu de la démoralisation produite en Orient par le triomphe de l'islamisme, au milieu d'un relâchement presque universel du principe religieux, Gennadius crut entrevoir dans la divulgation des idées de Pléthon et dans ce tardif rajeunissement du paganisme une cause nouvelle et redoutable d'ébranlement, de confusion

1. Il est à peine utile de rappeler ici que ce même Gennadius, après avoir chaudement parlé à Florence en faveur de la réunion des deux Eglises, eut ensuite la faiblesse de se rétracter et de tenir après la clôture du concile un langage diamétralement opposé.

2. Boivin [Mémoires de V Académie des inscriptions, t. Il) s'étonne « de cette espèce de guerre civile entre les philosophes grecs ». « Il ne sait, écrit M. Waddington (p. 56) comment s'expliquer une lutte aussi ardente, et ne voyant rien de mieux à faire que d'en rire, il amuse ses lecteurs aux dépens des philosophes, race assez querelleuse — dit-il — et facile à irriter. La vérité est qu'il no s'agit pas ici d'une vaine dispute entre quelques pédants dont l'amour-propre aurait été en jeu autant et plus que les convictions. C'est toute une élite de philosophes, d'érudits et de théologiens qui au milieu du XV» siècle se présente de part et d'au-tre pour engager et soutenir la discussion ».

^5gi*ÇW

388 ANNALKS DE PHILOSOPHIE CHKÉTIENNE

et de décadence... Ses craintes n'étaient pas chimérKiiies et l'événement les justifia en partie * ».

De leur côté, plusieurs des disciples de Pléthon prirent hautement fait et cause pour leur maître. Andronic de Thessalonique se fit dans deux opuscules Tapologiste résolu du platonisme. Argyropulo, né à Clonstantinople, d'où il avait été appelé par Sixte IV, et successivement professeur à Padoue (143/1), à Florence (I/i56)età Rome (liSO), suivit cet exemple dans la préface qu'il mit en tête de sa traduction du commentaire de Porphyre, exagérant d'ailleurs les théories delMaton dans un sens idéaliste et mystique. Enfin un esprit remuant, un écrivain de combat, qui joua un rôle plus bruyant qu'utile dans cette controverse aussi âpre que confuse, Michel Apostolius renouvela, en les dépassant même, les écarts d'imagination et de langage si justement reprochés à Pléthon.

Ce dernier allait d'ailleurs se trouver en face de nouveaux adversaires. Citons notamment Théodore de Gaza, savant traducteur de traités d'Aristote, et à ce titre ayant qualité pour protester contre certaines interprétations très inexactes dont Pléthon s'était rendu coupable : citons surtout Georges de Trébizonde qui ralluma la querelle à peine assoupie et la porta à son paroxysme. C'était d'ailleurs un homme de talent : Français, Espagnols, Allemands se rencontraient autour de la chaire de grec qu'il occupa à Home de 1/128 à 1450. Invité plus tard par Nicolas V à traduire les Lois de Platon, il s'acquitta de cette tâche avec tant de rapidité et si peu de conscience (jue Hcssarion s'opposa formellement à la publication d'un travail jugé détestable. Aussi bien Platon n'a-t-il peut-être jamais eu d'ennemi plus acharné : Dans une dissertation qui n'est qu'un long pamphlet, Comparatio Platonis et Aristotelis, il n'est pas d'injure que Georges ne lui adresse, pas de désordre qu'il ne lui reproche, pas d'accusation flétrissante dont il ne cherche à accabler le philosophe et sa doctrine ; tandis que comme complément obligé de cette diatribe, Aristote porté aux nues et

Page 1