‹ Le Platonisme pendant la Renaissance [microform]Chapitre 20 sur 77 · Apologief ch. LXl · texte numérisé non relu

Apologief ch. LXl

le triomphe du poète Agathon et se livrant après boire ^ à une discussion approfondie sur la nature et les effets de l'amour ! Les platoniciens des âges suivants, Plutarquc^ et Athénée nous l'apprennent, avaient religieusement conservé cette charmante et courtoise tiadition.

Mais une salle de festin représente un auditoire philosophique d'un genre assez particulier : d'ordinaire la sagesse n'est pas seule à s'y faire entendre, et dans cette atmosphère de gaieté plus ou moins bruyante, la hardiesse des opinions ou Timprévu des digressions trouve lapins ample tolérance, si même on ne les couvre pas d'applaudissements. Il y avait, on le voit, des raisons de tout ordre pour que cette forme assez mondaine de propagande intellectuelle devînt chère aux adeptes de la philosophie nouvelle. Aussi les voyons-nous dîner tour à tour dans l'une ou l'autre des résidences somptueuses des Médicis, puis, k l'exemple des invités d' Agathon, prendre quelque texte du maître sur lequel commentaires et amplifications se donneront carrière pour aboutir finalement à une sorte d'apothéose. Et afin d'achever la ressemblance avec ce qui se passait dans l'antique Athènes, maintes fois on vit assister à ces banquets non seulement des humanistes accourus des contrées voisines pour utiliser les immenses richesses littéraires accumulées par les Médicis, mais de vrais Grecs avides de nouer des relations avec les penseurs florentins.

Ficin lui-même a tenu à laisser à la postérité un souvenir de ces doctes et joyeux entretiens. Dans un de ses écrits il nous montre neuf convives assis à la table de Laurent de Médicis ; la lecture de quelques pages choisies du Banquet se commence et s'achève au milieu de l'émotion générale : on dirait un livre sacré ; puis le sort assigne à chacun des assistants un discours à expliquer. Quel luxe incroyable d'imagination dans les seuls titres des chapitres qui composent cette étrange description ! Et qu'eut pensé d'une telle façon

i. Durant ce que les Grecs appelaient ffu/xirôo-tov^et les Latins comm/ssatio»

2. L'ouvrage qu'il a intitulé 2ufA7ro(Ttaxà n'est pas la moins curieuse de ses Œuvres morales.

NOUV. SÉRIE, T. XXXni. — N» 6 ^

de philosopher un des maîtres d'Abélard ou de Dante dans notre vieille université de Paris ?

Une fois chaque année, au mois de novembre, la réunion de l'Académie florentine offrait une pompe et une solennité exceptionnelles: il s\igissait, toujours cà l'imitation des premiers platoniciens, de fêter l'anniversaire de la naissance et de la mort de Platon*. Bien qu'à dix-huit siècles de distance la restauration de cet usage ne laisse pas d'être bizarre, dans un temps où Ton en était venu à rendre un culte à Romulus comment s'étonner que des fêtes aient été établies en l'honneur de Platon, et qu'on ait chanté publiquement des hymnes pour remercier la Providence d'avoir donné à la

terre ce divin génie '^ !

Mais cesheures d'enchantement devaient trop tôt prendre fm. A côté de raisons d'un tout autre ordre, la faveur des Médicis n'avait été étrangère ni à la fondation ni à la prospérité de l'Académie : la mort de son illustre protecteur en 1/|92 devait infailliblement lui porter un premier coup. Un des effets ordinaires du pouvoir absolu sur la destinée des arts, c'est qu'un changement de règne suffit à leur enlever en un jour les avantages qui leur avaient été assurés durant de longues années : cette remarque suggérée à M. Lafayc par l'histoire du Musée d'Alexandrie s'applique de tout point à notre sujet. Le successeur politique de Laurent, son fils Pierre II, avait grandi sans doute dans l'atmosphère toute platonicienne du palais paternel : mais c'était un homme sans talent % sans vertus et sans courage, qui à l'heure de la première expédition française en Italie ne montra qu<' faiblesse et pusillanimité. Longtemps refoulé, le sentiment

1. Dans son Lascaris Vniemain a tenté de décrire cette fête dans une page qui est restée comme un modèle de brillante et ingénieuse

invention.

2. Cette tradition a survécu en Italie à de profondes transformations politiques, et il y a quelques années Tinauguration solennelle d'un buste de Platon à Rome a fourni aux platoniciens italiens de notre temps l'occasion d'une démonstration non moins bruyante et non moins enthou-

siiste

8. C'est à son oncle Bemardo Ruccellaï, grand admirateur de l'antique, qu'il s'empressa d'abandonner le patronage des philosophes florentins.

de l'indépendance populaire éclata avec violence : en 1/i9/i Pierre et ses deux frères furent exilés, leurs biens confisqués, et l'on arracha du tombeau de Cosme de Médicis à S. I.orenzo les lettres d'or qui le proclamaient « Père de la patrie », conformément au décret librement rendu en son honneur trente ans à peine auparavant. C'est que Florence était une de ces républiques factieuses où, selon le mot de Villemain, les citoyens sont plus avides encore de vengeance .que de liberté, où la force décide sans cesse et souligne ses victoires par les proscriptions, les bannissements et les échafauds.

Au milieu d'une anarchie croissante, la cité étonnée vit alors s'élever au premier rang un religieux ardent et téméraire autant qu'intrépide, le célèbre Savonarole. Celui que l'horreur du paganisme renaissant avait jeté dans le cloîtrcî n'était pas homme à se laisser enivrer par les accents môme les plus séducteurs de la muse platonicienne : le réformateur résolu qui entendait rendre toute leur réalité aux simples et sublimes paroles gravées autrefois sur la façade principale du palais public de Florence . Jésus Chrislus rex Fiorentinorum, ne parlait des ouvrages de Platon et d'Aristote que pour demander, chose inouïe, qu'on les livrât aux flammes. Comment eût-il pardonné à des philosophes qui mettaient sur la même ligne le naturel et le surnaturel, les écrits de Platon et l'Evangile, lui qui reprochait à ses compatriotes en termes si amers de boire dans la coupe des réprouvés, c'est-à-dire aux sources corrompues de l'antiquité païenne ? Et dans la balance de l'opinion que pouvaient peser alors les conversations philosophiques d'une élite, et la renommée elle-même d'un Ficin et d'un Landino, en face des prédications enflammées dont retentissaient non seulement les églises, mais les rues et les places de Florence ?

Et cependant, tout formé qu'il fût par les enseignements de la plus austère scolastique, Savonarole était à certains égards bien plus platonicien qu'il ne le croyait lui-même. Ses Paroles sur l'art * attestent à quel point il avait subi

1, Récemment publiées par M. Gruyer.

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lui aussi l'influence de l'esthétique idéale du Banquet, Ficin en qui il avait trouvé tout d'abord un ami ausâi dévoué que respectueux* rompit ouvertement avec le religuMix quand ce dernier, s'insurgeant en face contre les Médicis, de Pattaque contre les vices passa aux anathèmes contre les personnes : son ressentiment, dit-on, ne désarma même pas devant la constance du martyr.

D'ailleurs un an plus tard, en 1499, Ficin mourait à son tour, après avoir vu lentement pâlir son prestige intellectuel naguère si éblouissant. La réunion savante dont il avait été la gloire eut le sort de ces institutions qui reposent sur le talent et l'activité d'un seul : il ne se trouva personne de qualifié pour tenir le rôle du maître disparu. Il avait été nécessaire pour la fonder : née par ses soins, élevée par lui à un degré inespéré d*éclat, il était à prévoir qu'elle s'effacerait après lui. Lorsqu'on 1512 le retour des Médicis mit fin au régime de théocratie démocratique inauguré par Savonarole, l'Académie florentine tenta en vain de renaître : ses beaux jours étaient définitivement passés. A Rome et à Naples elle avait eu sans doute des émules ou des rivales ; mais ces dernières, plus éphémères encore, n'ont laissé dans l'histoire aucune trace durable \

{A suivre)

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