‹ Le Platonisme pendant la Renaissance [microform]Chapitre 33 sur 77 · Voir les Annales de mars · texte numérisé non relu

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Laurent avait travaillé avec une sollicitude si jalouse n*avaît pas jeté dans le sol d'assez profondes racines pour vivre de sa vie propre et grandir sans appui, même au milieu des troubles publics.

Au reste, un enseignement philosophique a besoin, pour se propager, d'interprètes autorisés qui se transmettent le flambeau de naain en main, semblables aux coureurs dont nous parle Lucrèce : il faut qu'il prenne corps, si l'on peut ainsi s'exprimer, dans une institution permanente ; c est là précisément ce qui a fait la force du péripatétisme aussi bien dans nos universités modernes que dans TAthènes antique. Quand Platon fonda son Académie, il voulut qu'elle fut une école où des élèves choisis et patiemment formés perpétueraient la pensée du maître; bien différente, l'Académie de Florence ne s'éleva guère au-dessus d'une réunion momentanée de beaux esprits assez peu soucieux du lendemain, (l'était beaucoup sans doute pour la satisfaction personnelle de ses membres ; ce n'était pas assez pour que le platonisme entrât vraiment en possession des intelligences.

Faut-il répéter à cette occasion ce que maintes fois déjà nous avons donné à entendre ? Sans doute dans le cénacle florentin la mémoire de Platon fut Fobjet de manifestations et d'acclamations bruyantes, telles que n'en connut jamais celle d'Aristote : on donnait des fêtes, on composait des hymnes en son honneur : peu s'en fallut qu'on ne lui décernât officiellement un culte ^ Mais, tout sincère qu'il put être, cet enthousiasme n^en avait pas moins quelque chose d'un peu superficiel : l'entraînement, le bon ton y tenaient plus de place qu'une sérieuse conviction. Les plus ardents d'entre les novateurs, un Landini, un Philelphe, étaient des humanistes sans doctrine, des esthètes, comme nous dirions volontiers aujourd'hui, en quête de jouissances intelligentes d'un ordre relevé, bien plutôt que des savants décidés à aller jusqu'au bout de leur raison, à pénétrer sur les pas d'un grand génie jusqu'à l'essence des choses, à s'éclairer

1 . Je passe sous silence certaines rêveries inoffensives tel que Plato beatus, sive de aaîute PlaUmis pia contemplaiio (Venise, 1C06).

de ses lumières pour résoudre les problèmes dont se préoccupera éternellement l'humanité '. Aimaient-ils réellement la philosophie pour elle-même ? Je n'oserais le prétendre. Ce qu'ils appellent de ce nom se réduit, sauf pour quelques privilégiés d'une trempe plus ferme, à une sorte de dilettantisme mettant sa vanité à discourir en beaux termes de vérités qu'il admire, mais qu'il se garde soigneusement de préciser et surtout d'approfondir. S'il faut en juger par les témoignages des contemporains, nous sommes ici en présence d'une doctrine à l'usage du petit nombre non seulement par les sujets qu'elle affectionne, mais encore par la façon parfois étrangement quintessenciée dont elle les traite '-. Elle s'affirme moins par la profondeur habituelle de la pensée, par le raffermissement de l'austérité morale, par les vérités fondamentales plus solidement démontrées ou exposées dans un plus beau jour, que par le tour du style, l'amour du beau langage et le choix des images. La scolastique dont on s'applaudissait ouvertement d'avoir secoué le joug avait eu du moins l'avantage de bâtir sur le roc : à Florence on édifia sur le sable. Peut-être ce contraste doit-il être mis en partie au compte de la nature des deux systèmes, et si l'on peut ainsi parler, de leur tempérament respectif. Aristote avait organisé l'empire de là science, méthodiquement partagé en provinces à chacune desquelles il avait assigné ses limites naturelles. Platon est loin de cette précision qui n'avait qu'un très médiocre attrait pour son génie essentiellement synoptique et universel. Il ne nous demande que de le suivre à notre guise ou à la sienne dans son vol libre vers l'idéal, tandis qu' Aristote nous marque impérativement les étapes du chemin. Et qu'en est-il résulté ? C'est un critique peu suspect de partialité en faveur du moyen âge, M. Hauréau, qui va répon-

1. Défaut de race, si nous en croyons l'italien Bardili : « Nimisvivida eut Ilalorum indoles, quam utinjungendis systematis alicujus compagibus lenta assiduitate versaH multi vellent ».

2. C'est môme de cette source que les érudits font dériver, avec ses qualités comme avec ses défauts, le genre précieux qui au XVI« et surtout au XVII» siècle eut un si grand empire non seulement sur le style, mais sur les idées et les sentiments.

dre : « Avec le XIV® siècle finit Tère des études et celle des rêveries commence... Platon a formé ces philosophes brillants et téméraires de la renaissance italienne, féconds en théories d'une vogue éphémère,qui furent d'abord accueillis avec tant de faveur pour être si vite et si dédaigneusement délaissés, et qui n'ayant pas eux-mêmes étudié sous un maître de logique ne purent laisser aucune méthode pour la conduite des esprits qu'ils avaient si violemment agités^ ». Le jugement de Cousin n'est pas moins sévère dans sa concision : « A TAcadémie florentine, un peu de vérité se mêla à beaucoup de chimères ».

Les faits ont ici leur éloquence. A la fin du XIP siècle la diffusion inattendue du texte authentique d'Aristote avait donné en Occident le signal d'une prodigieuse activité intellectuelle. Non seulement l'auteur de la Métaphysique avait retrouvé son ancien prestige, non seulement de Salamanque à Cologne, et d'Oxford à Padoue la pensée occidentale s'était mise à son école avec un merveilleux accord ; mais maintes fois traduit, commenté en cent ouvrages, expliqué officiellement dans toutes les universités, il avait renouvelé la face de la philosophie, intervenant en oracle dans tous les genres de recherches et exerçant sur les esprits une maîtrise incontestée. Platon au XV* siècle n'a pas remporté un semblable triomphe, et on ne voit pas du premier coup le profit durable que son autorité a retiré d'un mouvement de si séduisante apparence, localisé d'ailleurs assez longtemps dans une région unique de l'Italie. Parmi ceux qui en furent les plus ardents promoteurs, combien (Ficin naturellement excepté) avaient lu les dialogues platoniciens de la première à la dernière ligne? Combien, à défaut de l'œuvre entière, s'étaient appliqués à en connaître à fond les parties vives? Combien avaient cherché par des rapprochements persévérants et une méditation assidue à descendre jusqu'aux bases mêmes du système, à s'initier à tant de hardies spéculations sur Dieu, sur l'homme et sur la nature ? Les commentaires de Ficin sont restés à cette époque

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