Histoire de la scolastique, II, p
une création unique, sans imitateurs et même sans contradicteurs, comme si l'exemple donné par le chanoine de Florence avait servi autour de lui d'excuse à la paresse plutôt que de stimulant au travail. Quel contraste avec cette autre renaissance platonicienne, dontnotre siècle a été le témoin ! Depuis cent ans on n'en est plus à compter, en France comme en Allemagne, les ouvrages consacrés à la doctrine et aux enseignements du grand idéaliste de l'antiquité : ses écrits ont été étudiés sous tous leurs aspects, envisagés sous toutes leurs faces, considérés tour à tour dans leur originalité individuelle et dans leurs rapports réciproques. Que trouve-t-on de semblable chez les platoniciens du XV' et du XVI® siècle * ? Je les comparerais volontiers à ces détenteurs de riches trésors artistiques, fiers de les posséder, heureux de les étaler à l'occasion à d'intelligents visiteurs, mais médiocrement soucieux eux-mêmes d'en rechercher les lointaines origines et d'en faire ressortir les mérites par une analyse approfondie.
Toutefois dans cette histoire du platonisme que nous avons entrepris de décrire, il y aurait injustice évidente à passer sous silence certains noms et certains livres qui à l'époque qui nous occupe ont jeté, en Italie, un éclat au moins
relatif.
Un mot nous suffira sur \e^ Disputationes Camaldulenses, œuvre de Cristofore Landini, un des membres les plus en vue de l'Académie de Florence. « Ce célèbre traité, dont le développement se poursuit au milieu d'un cadre charmant, et qui renferme sous forme de dialogues un exposé aussi aimable qu'animé des plus hautes conceptions spiritualistes, était bien fait pour gagner des sympathies à la cause de la moderne Académie ou tout au moins pour préparer le terrain en vue d'une propagande future^ ». Au fond cependant cette imitation platonicienne trahit l'ama-
1. L'époque, il faut le reconnaître, ne semble pas avoir été favorable à ce genre particulier d'érudition. Quand donc le grec fut-il plus fêté dans toute la péninsule ? Et cependant l'Italie d'alors nous a-t-elle légué une seule histoire sérieuse et vraiment achevée de la langue, de la littérature, de la civilisation helléniques ?
2. A. Lefranc, Revue d'hist, littéraire de la France, 15 janvier 1896.
ANNALES DK PHILOSOPHIK CHRÉTIENNE
teui* philosophique plutôt que le philosophe proprement dit.
Ce dernier titre s'applique au contraire sans hésitation à un penseur quelque peu singulier, pour la réputation duquel un adage latin resté fameux a fait certainement plus que ses véritables travaux. Je veux parler de Pic de la Mirandole (lA63-149/i), ce petit prodige qui dès Page de lOans s^était classé au rang des premiers orateurs et poètes de son époque.
Ayant à la fois les goûts et la fortune d'un grand seigneur, il donna cet exemple (rare dans tous les temps et surtout au sien) d'un homme qui renonce spontanément à toutes les jouissances d'une existence opulente pour se consacrer tout entier à de persévérantes spéculations intellectuelles et s'initier dans les universités les plus renommées d'alors à toutes les conquêtes de l'esprit humain \ Panégyriste enthousiaste de la culture philosophique % il devint, par suite des circonstances ou peut-être grâce à une affinité de tendances et d'opinions, l'admirateur d'Henri de Gand, le platonicien par excellence du XIII® siècle ; on comprend dès lors l'empressement avec lequel il s'inscrivit aux entretiens de l'Académie florentine. Ficin, nous l'avons dit, avait étroitement mêlé aux théories authentiques de Platon les rêveries métaphysiques des Alexandrins, (le platonisme travesti contribua sans doute beaucoup à transformer Platon aux yeux de Pic en un adepte secret de la cabbale, sans parler, bien entendu, de Torphisme et de mainte autre tradition mystérieuse.
Ce n'est pas ici le lieu d'exposer en détail la nature de la cabbale,sujet des plus confus sur lequel un livre du regretté M. Franck a réussi à jeter quelque lumière. Il s'agissait avant tout d'introduire dans l'explication des textes bibliques et notamment de la Genèse une méthode allégorique