‹ Le Platonisme pendant la Renaissance [microform]Chapitre 35 sur 77 · Politien rappelle « doctorum omnium doctissimus · texte numérisé non relu

Politien rappelle « doctorum omnium doctissimus

2. Comme le montre son Oratio habita in caetu Romanorum de dignitate hominis, discours imprimé d'ordinaire à la suite de ses thèses. En ce temps qu'on se représente comme indifférent à la science, il serait plus exact de dire que la science tenait lieu de génie •

empreinte du plus bizarre mysticisme et qualifiée par les initiés d' « arbre de vie ». Plus tard toute une secte de libres-penseurs arabes amalgama ces inventions désordonnées avec une sorte d'ontologisme néopythagoricien renouvelé de certains Alexandrins, et bien avant que des rabbins chassés d'Espagne par les rois catholiques aient importé cette doctrine en Italie au XV° siècle, la cabbale obscurément connue et transmise sous le manteau avait circulé dans l'Occident. Plus que tout autre Raymond Lulle avait introduit dans le monde intellectuel du moyen âge cette philosophie aux allures si franchement orientales, dont Pic de la Mirandole se proclama hautement le disciple, encore qu'il en vante les résultats plutôt sans doute par ouï-dire que par conviction personnelle. Sa crédulité en ces matières étonne d'autant plus qu'il avait su s'affranchir de maint préjugé tout puissant autour de lui. C'est ainsi qu'il est le premier à reprocher aux pythagoriciens, tenus cependant par l'école de Florence pour les précurseurs et les alliés de Platon, d'avoir compromis par d'absurdes imaginations leur célèbre théorie des nombres. C'est ainsi encore que, loin de partager le respect idolâtrique de Ficin pour le Parménide, il n'hésite pas à soutenir que ce dialogue est vide de toute doctrine*. C'est ainsi enfin qu'il se pose en adversaire déterminé de l'astrologie : son traité Contra Astrologos- mérite de faire époque dans l'histoire de l'esprit humain :

1. « Neque toto illo dialogo quidquam asseverari arbitror, nec si maxime asseveretur, quidquam tamen ad liquidum inveniri. . . Certe liber inter dogmaticos non est censendus quippe qui totus nihil aliud est quam dialectica quasdam exercitatio, cui nostrae sententiae tantum abest ut ipsa dialogi verba refragentur, iit nullae extent magis et arbitrariae et violentae enarrationes quam quae ab his allatae sunt, qui alio sensu interpretari Platonis Parmenidem voluerunt ». Jugement pénétrant dont plus d'un critique platonicien d'autrefois et d'aujourd'hui eût pu faire

son profit. I

•2. Quelques lignes de ce traité jettent un jour curieux sur les productions singulières qui circulaient à cette époque sous le nom de Platon : « Libros Platonis de Vacca Magi circumferunt et quos vocant Institutionum, execrabilibus somniis figmentisque refertos et a Platone non minus aliènes quam ista sunt mendicabula a Platonis procul probitate et sapientia ». Ficin était fervent adepte de l'astrologie : Pic ne parvint pas à le guérir complètement de cette aberration.

rarement jusque-là on avait vu la science livrer pareil assaut à un antique et fatal préjugé dont Tltalie contemporaine, certadns événements récents en font foi, est loin de s'être définitivement affranchie. « J'aurais regardé comme un crime, écrit Pic, de ne pas éclairer les multitudes qu'on abuse ». Notons ici ce fait caractéristique qu'au jugement du philosophe de la Renaissance le silence de Platon et d'Aristote est plus écrasant contre cette erreur populaire que la plus éloquente des réfutations : preuve du crédit que gardait la méthode d'autorité.

On sait comment en 1488 Pic se rendit à Rome avec le dessein publiquement annoncé d'établir au-dessus de toute contestation a la chaîne d'or » qui rattache le platonisme au christianisme. Le catalogue (en 51 pages in-folio) des thèses qu'il se proposait de défendre contre quiconque oserait argumenter contre elles, portait ce titre désormais fameux : De omni re scita aut scihïii et de quibusdam alns\ On en rit alors, un peu moins sans doute que depuis, car dans lé langage scolastique scire signifie « savoir par voie démonstrative », à la différence des vérités acceptées comme révélées ou admises à titre de simples opinions. Dans ces thèses, en partie historiques, en partie personnelles % où éclate une érudition aussi précise qu'étendue, rédigées d'ailleurs en un style presque barbare à la façon des disputeurs de ce temps, le platonisme interprété à la façon alexandrine tient une place prépondérante. Dans son Apologie Pic revendique même fièrement l'honneur d'avoir le premier ramené l'attention générale sur ce système encore à peine connu ^

On sait aussi que treize de ces thèses* furent reconnues en-

i. D'après quelques érudits, ce titre ne serait pas de Pic lui-même, mais aurait été forgé après coup pour traduire non sans une teinte d'ironie le bruit que ces thèses avaient fait dans le monde savant.

i2. Secimduni opinionem propriam^ comme s'exprime l'auteur.

3. « Platonicorum doctriua a me nunc primum, quod sciam (verbo absit insidia) post multa ssecula sub disputandi examen est in publicum aliata ». La publication, de cinq ans antérieure, de la traduction de Ficin laisse subsister en très grande partie la prétention du nouveau et hardi platonicien.

4. Et notamment la suivante : Nulla est scientia qu« nos magis cet' tificet de divinilate Christi quam m^gia et cabala,

tachées d'hérésie et à ce titre condamnées par Innocent VIll : dès lors, ajoute Cousin, l'autorité ecclésiastique commença à surveiller sévèrement le platonisme qu'elle avait d'abord favorablement accueilli. Parmi les adversaires du jeune et ardent polémiste que l'austère Savonarole n'hésitait pas à mettre au rang des Pères de l'Eglise, les uns mettaient en doute son orthodoxie, les autres avaient été choqués de ce qu'ils appelaient son outrecuidance, ceux-ci suspectaient la philosophie en général, ceux-là jugeaient inconvenant de la commettre aussi irrespectueusement dans l'arène des discussions publiques. Après un nouvel examen Alexandre VI se montra moins sévère : aussi bien Pic répétait-il à qui voulait l'entendre qu'il était absolument résolu à rester chrétien et le meilleur des chrétiens. Quoi qu'il en soit, il passa ses dernières années dans la retraite, plongé dans des méditations philosophiques et religieuses où se mariaient sans trop d'effort élucubrations platoniciennes et effusions évangéliques*. Une mort incroyablement prématurée brisa sa carrière inaugurée avec tant d'éclat K Malgré soi on songe au vers fameux de Virgile: Ostendent terris hune tantiim

fata.

Ce qui précède laisse supposer, sans qu'il soit nécessaire d'y insister, que Pic de la Mirandole ne peut être consulté qu'avec beaucoup de réserves dans ses commentaires sur Platon. La définition qu'il donne des idées: Cœlestium et terrestrium vinculum et norf^^.y est sans doute relativement correcte : mais parmi les explications qu'il y ajoute plus d'une verse dans la fantaisie. Dans son livre De ente et uno, dédié à Politien, il soutient l'accord de Platon et d'Aristote sur ce chapitre capital de la métaphysique, sauf à repro-

1. Citons ici en particulier le livre intitulé : Arma duodecim in spirituali pugna.

2. On lit dans l'épitaphe que Ficin composa pour honorer la mémoire de Pic son ami : « Antistites secretiora mysteria rare admodum concedunt oculis, statimque recondunt : ita Deus mortalibus divinum philosophum S. P. Mirandulam trigesimo œtalis anno maturum » . Une étude très complète et très attachante de cette curieuse figure nous a été donnée par M. di Giovanni (6r. Pico délia Mirandola, filosofo platonico, Florence, 1882).

cher au second son obscurité qu'il croit calculée, et son silence à peu près absolu sur la divinité. Il constate que si Platon élève Dieu au-dessus de l'être, Aristote de son côté ne lui fait aucune place dans ses catégories. D'ailleurs pour concevoir l'Absolu, il faut s'élever au-dessus des formes habituelles du langage et de la pensée humaine : où l'intelligence perd ses ailes, commence le rôle supérieur de l'amour. Voilà une proposition (jui n'était pas pour déplaire à l'Académie florentine (à qui peut-être Pic en était redevable) non plus que ce commentaire sur un poème de Benivieni, où la nature de l'amour céleste est définie dans Tesprit de Platon.

On affirme que notre philosophe avait entrepris sous ce titre : De concordia Plalonis et Aristote lis un vaste ouvrage que son immense érudition devait lui rendre facile, mais qu'il n eut pas le temps d'achever et dont l'ébauche manuscrite ne put être déchiffrée. La question était de celles qui préoccupaient alors tous les esprits sérieux. Dans leur zèle intempestif quelques-uns des premiers platonisants, nous Tavons vu, s'étaient déchaînés avec la dernière violence contre Aristote, comme si la renommée du maître ne pouvait grandir que sur les ruines de celle de son illustre élève. Plus impartial et plus équitable, parce qu'il avait pris la peine de les étudier l'un et l'autre *, Pic de la Mirandole de même que Bessarion, de même que Ficin, a sans doute ses préférences, mais un regard plus ferme et plus profond lui révèle sous des apparences contraires l'accord des deux grands métaphysiciens^ qu'autour de lui tant de de mi- savants tenaient pour d'irréconciliables adversaires.

Ce serait d^ailleurs une étrange erreur de se persuader

1. C'est le témoignage que lui rend ce passage de Ficin : « Alexandrini et Averroici utrobique a suo etiam Aristotele videntur defecisse cujus meiitem hodie pauci praeler sublimem Picum complatonicum nostrum ca pietate qua Theophrastes olim et Themistius interpretantur ».

2. Veut-on sur ce problème si controversé connaître le dernier mot de la science, après le développement prodigieux de la critique philosophique au XIX« siècle ? Qu'on se reporte aux pages signées tout récemment dans les Annales des noms si justement- respectés de MM. Waddington et Bénard.

que l'éclat extraordinaire du platonisme florentin ait eu pour conséquence immédiate de rejeter dans l'ombre Tautorité deux ou trois fois séculaire d' Aristote. Détrôner ainsi le philosophe qui avait marqué sa place au premier rang dans tous les domaines de la science, le logicien dont les principes en matière de raisonnement avaient été comme associés par le respect général à l'infaillibilité des dogmes de l'Eglise, cet interprète de l'œuvre divine dont la religion avait pour ainsi dire reconnu officiellement les oracles, voilà une tâche de géant, et qui d'ailleurs n'eut pu se réaliser qu'au prix de conséquences véritablement funestes. Aussi constatons-nous sans étonnement que l'Ecole compte encore des maîtres de mérite et des représentants considérables au XVi' siècle non seulement dans le reste de l'Occident, mais jusque dans Tltalie, berceau de la restauration platonicienne. « Si Platon, le génie grec par excellence, le philosophe des hypothèses hardies, des mythes ingénieux et poétiques, avait ce qu'il fallait pour plaire à la génération de la Renaissance convertie à l'hellénisme, Aristote devait bientôt recouvrer toute son influence momentanément affaiblie* ». Non seulement plusieurs Universités, Padoue et Bologne notamment, restèrent attachées à l'ancienne tradition et au culte d' Aristote à tel point que dans la première l'autorité de l'averroïsme, cette grande hérésie du moyen âge devenue à partir du XIV' siècle le fond de l'enseignement philosophique et médical se maintint en dépit des plus rudes attaques^ ; mais les néoplatoniciens d'Italie n'ont jamais songé à rompre ouvertement avec Aristote : selon la spirituelle expression d'un critique, ils ont conservé la charpente scolastique, sauf à la rempUr de meubles et de

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