M. Vast, Bessarion j p
2. Au commencement du XVI« siècle, la dispute était chaude au camp péripatéticien entre Alexandristes (disciples d'Alexandre d'Aphrodise) et Averroïstes. Les seconds, admettant des formes « séparées », représentaient en somme, à côté de beaucoup d'erreurs, la seule interprétation spiritualiste que comportât l'aristotélisme. Les deux sectes avaient été frappées d'une égale condamnation par un décret du concile de Latran en 1514 : néanmoins la première paraissait alors particulièrement dangereuse.
bibelots empruntés à la Renaissance. Cette attitude, ajoutons-le, leur était d'autant plus naturelle que le néoplatonisme primitif, comme on le sait, est à certains égards tout pénétré de théories et de vues aristotéliciennes*.
Précisément au début du XVI' siècle nous rencontrons à Padoue une des lumières de l'Ecole, Pomponace (1462- 1525), d'autant plus suivi qu^il s'était imposé l'obligation d'expliquer Aristote non d'après des idées préconçues, mais d\iprès ses méditations personnelles et sur le texte original. Retournant contre les croyances religieuses l'autorité dont l'Eglise avait entouré le Stagirite, à la suite de la Métaphysique il faisait de la nature séparée de Dieu l'objet principal, sinon unique de ses leçons. D'une part il affirme que le dogme de l'immortalité sur lequel se tait le traité De Vame^ est indémontrable par la raison ^ ; de l'autre, dans son livre De incantationibus ^ il attribue à des influences sidérales tous les phénomènes ordinaires et extraordinaires de la nature, soumettant ainsi le monde aune perpétuelle fatalité. Ainsi incrédule dans sa chaire et croyant (ou affectant de Pêtre) dans la vie privée, il écrivit une double Apologie pour justifier d'une part sa foi, de l'autre son système : prévenu d'hérésie, il se mettait à couvert par cette distinction tant de fois invoquée au moyen âge et depuis, en vertu de laquelle ce que le théologien proclame une vérité peut très bien au regard du philosophe être une erreur \ Quelque jugement qu'il faille porter sur cette étrange attitude intellectuelle *, un fait est certain : c'est que Pomponace
1. Hiéroclès afSrme même qa'Âmmonius fot le premier à fondre les théories des deux colonnes philosophiques de l'antiquité : ovç mjM«ya.yMv
eiç £va xai tov «Otôv voOv, à(TTaTt«(TTov 7y,v 'fiXoToyia-j Tra^a^sSwxe.
2. Aussi disait-on que son livre De immortalitate aninne serait plus exactement intitulé : De mortalUate animx,
' 3. <( Loquendum ut plures, sapiendum ut pauci » : ce mot fameux d'Aristote est sans cesse répété au XV* siècle.
4. « Placée entre le moyen âge et les temps modernes, la Renaissance unit dans son sein l'esprit religieux qui se meurt et l'e.sprit rationnel qui nait ». Je souscrirais volontiers à cette phrase de M. Mabilleau, à la condition de faire remarquer que même alors (précisémr(nt je lis dans Rohrbacher que Pomponace fit une fin des plus édifiantes) l'esprit religieux n'était pas aussi mourant qu'on veut bien nous le peindre^ et qu'en tout
dans la fameuse querelle des universaux est avec Aristote, contre Platon dans lantiquité et contre les réalistes au moyen âge.
Malgré la différence des dates, Pomponace éveille immédiatement le souvenir du dernier maître vraiment célèbre de TEcole de Padoue, Cremonini (1550-1631), comme lui idolâtre d'Aristote au point que ses contemporains le saluèrent du nom d'Arisioteies redivivus, comme lui prêt à introduire dans la métaphysique les plus folles inventions de l'astrologie et de la magie, comme lui accusé d'incrédulité cauteleuse et répondant aux juges de l'inquisition : « Pourquoi s'étonner de ce que Platon et Aristote, ces païens que nous interprétons dans nos chaires, ne sont pas toujours d'accord avec la foi? » Et si nous le voyons, ici et ailleurs, citer l'un et l'autre philosophe, c'est qu'il avait su comprendre les beaux côtés de tous deux. A Pexemple des platoniciens, il soutenait que la matière, loin d'être antérieure à la forme, n'existe au contraire que par rapporta elle*; et parmi les recueils de textes qui servaient de thèmes variés à ses leçons, il en est qui portent les titres caractéristiquo^s de Placiia academica ou de Symbola platonica et orpJùca. Ce qui justifie cette conclusion de M. Mabilleau : « Cremonini dut autant à Platon qu'à Aristote et c'est à l'influence platonicienne qu'il faut rapporter cet art de conciliation et de compensation dialectique qui est le trait dominant de sa méthode ».
Dans cette querelle des deux philosophes, on pouvait imaginer une autre façon de se montrer impartial, façon originale à coup sûr, mais aussi dédaigneuse qu'originale : elle consistait à les écarter l'un et l'autre et, si l'on peut ainsi parler, à renvoyer leurs apologistes dos à dos. Telle fut précisément l^attitude d'un critique italien à peu près ignoré aujourd'hui, Nizzoli, dont la verve ironique qui n'épargnait ni les vivants ni les morts s'attaquait avec une sorte de prédilection aux faiseurs de systèmes. Aussi soucas dès la seconde moitié du XVI" siècle il aura une brillante résurrection.
i. Un de SCS traités est intitulé : De materia secundum platonicos.