‹ Le Platonisme pendant la Renaissance [microform]Chapitre 37 sur 77 · OUV. SÉRIE, T. XXXI V. — N · texte numérisé non relu

OUV. SÉRIE, T. XXXI V. — N

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tient-il dans son livre ï)e veris principiis (1543), que le lieu des idées platoniciennes, c'est le monde des chimères et des contraires, sauf à ajouter immédiatement que les universaux d'Aristote lui paraissent aussi inutiles, aussi faux, et plus absurdes encore. Mais s'il se révolte contre Cicéron osant qualifier Platon de « prince des philosophes », il n'a pas lui-même assez d'éloges pour Tart merveilleux qui éclate dans les dialogues et blâme vivement Georges de Trébizonde d'avoir dépassé toutes les bornes dans ses violentes invectives * . ^

Néanmoins le XVI« siècle no devait pas s achever sans que Platon retrouvât en Italie des panégyristes convaincus. Ses théories furent enseignées avec le plus grand succès à Ferrare d'abord, puis à Padoue par un homme d'une vaste érudition, François Patrizzi (1529-1597) qui, avec plus de savoir que Ficin, montra moins d'originalité. Décidément il avait la vie dure, cet Aristotc dont M. Hauréau nous dit que « dès le XÏV« siècle, son nom fut presque oublié » : car cent ans après l'académie florentine, Patrizzi recommence de plus belle une croisade pour éliminer le péripatétisme des écoles chrétiennes, et cela au profit d'un Platon

1. Je saisis l'occasion qui s'offre ici à moi pour combler une lacune

de mon premier article (Annales de juillet 1895). Parmi les protesta-

SonSgnées qui accueillirent le pamphlet de Georges de Trébizonde.

j'ai oublié de signaler celle du Vénitien Andréas Contrarius, Karov^K'

ctc rov x«r;)70/)ov roO Ostou UUrr.wç, dont notre bibliothèque nationale

fonds latin ^2947) possède une splendide édiUonlatme avec superbes

miniatures, dédiée à Ferdinand, roi de Sicile et d'Italie de 1504 à 4516

O^lità ù première page: « A. G. Veneti irrisio s.ve objurgatio in

Platonis fariosum calumniatorem qui quidem utriusque linguae ignaru.

ut Musarum et Apollinis expers pleraque non modo barbare sedetiam

parum fideliter ausus est interpretari, et quod tolerari non pote^t eo ve^

saniœ processit ut non puduerit se constituere censorem inter philoso

phiae principes ». Plus loin Platon est qualifié de « sapientiœ autistes,

philosophorîim decus, omnis doctrine atque elegantiœ "^"'f ^^^1^

lumen. . Cujus tanta est semperque fuit atque utura est auctonta .

ut tametsi ejus sacri cineres uno in loco sint sepulti. ejus tamen digm-

tas atque majestas cunctis in locis adesse videatur ». Aristote lui-mém.

L es? redevable de sa gloire : <c Quippe nisi Plato vir divinus annos XX

Arisloteli prœceptor tantus fuisset, nimirum peripateticorum princep

nunquammeo judicio acsententia adeo insignis atque il ustr.s habere-

turT Conclusion :1a guerre déclarée à Platon par son ignare accusa-

leur est une guerre impie et sacrilège.

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tout imprégné d'orientalisme : entreprise dans laquelle il déploie un zèle aussi inopportun que malheureux. En 1583 nous le voyons pubfier tout d'abord une traduction latine de la QsoloyuY} fjToty^Eioyriç de Proclus, ouvrage capital et indispensable à Tintelligence complète du platonisme, au dire des néo-alexandrins de ce temps et du nôtre; puis, huit ans plus tard, le texte original (avec traduction également) de Zoroastre et des CCCXX Oracida chaldaica ' , d'Hermès Trismégiste, d'Asclépius, enfin sous ce titre bizarre : « Mystica Jlgyptiorum et Chaldœorum a Platone voce tradita, ab Aristotele excepta et conscripta philosophia^ », une prétendue révélation que Platon, jaloux de la réserver à ses seuls disciples, aurait constamment refusé de consigner par écrit. Entre temps il ne négligeait aucune occasion d'instruire à nouveau le procès d'Aristote qu'il accuse de plagiat et d'hérésie : afin d'alFaiblir par tous les moyens l'autorité de ce dernier philosophe, d'une part il recueille avec un empressement fort peu.judicieux tout ce que l'aversion ou le préjugé a pu suggérer contre ses doctrines ^- de l'autre il n'hésite pas à reprendre à son compte et à développer à sa manière les doutes émis déjà par Pic de la Mirandole sur l'authenticité et l'intégrité des textes aristotéliciens : les traités les plus importants sont déclarés par lui interpolés, mutilés ou dérobés frauduleusement à leur véritable auteur. Il est vrai que dans ce genre de controverses on s'accommodait alors d'arguments qui nous paraîtraient aujourd'hui singulièrement puérils. Ainsi comment ne pas sourire en voyant Patrizzi appeler à son aide

1. C'était au XVI» siècle une tradition reçue qu'au sortir de l'arche Noé, après avoir consigné par écrit la tradition primitive dont il était l'unique dépositaire, avait confié à des prêtres chaldéens et arméniens cette précieuse apocalypse.

2. Inutile d'ajouter que cette sagesse apocryphe est ici qualifiée de « ingens divinœ sapicntiac thésaurus ».

3. Voir ses Disputaiiones peripateticas en quatre volumes (Bâle, 1.581). Ce qui le scandalise surtout, c'est qu'avant lui il ne se soit rencontré personne pour faire justice des reproches adressés par Aristote à son maître. Quatre chapitres entiers sont consacrés par Patrizzi à cotte réfutation sur laquelle Scipion Agnelli insistera à son tour dans une étude qui parut à Venise en 101.5.

les ressources de son immense érudition pour défendre Fœuvre de Platon contre telle ou telle assertion absurde d'une soi-disant lettre platonicienne, ou au contraire refuser les Topiques à Aristote sous Tunique prétexte que le nom de Xénocrate, ce successeur de Speusippe à la tête de l'Académie, s'y rencontre sans aucune épithète ni réflexion

désobligeante?

Vom donner, dit-on, satisfaction aux pressantes mstances du cardinal Borromeo qui Tavait prié de donner son avis sur la meilleure disposition à adopter pour l'impression et la lecture des dialogues, Patrizzi rédigea une importante dissertation intitulée : « Platonicorum dialogorum novus penitus a Fr. Patritio inventus ordo scientificus \ et capita demum mulla in quibus Plato concors, Aristoteles vero catholicœ fidei adversarius ostenduntur ». Nous avons ici, soit dit en passant, une preuve de plus de ce fait relevé par Tissandier dans sa Psycholocjie de Platon, à savon* qu'au XV1« siècle comme au Xlll*' c'est au tribunal du chnstianisme, considéré comme la mesure de toute erreur et de toute vérité, que continuent à être portées les questions philosophiques. Aussi après avoir énuméré avec autant de prolixité que de complaisance les mérites de son philosophe de prédilection, PatrizEi se hàte-t-il d'ajouter : « Atque ideo Platoni soli divini cognomen tum a philosophis, tum a christianis theologis esttributum. Sed ne amplius de hac re dubitetur, et obmutescant ignari quidam qui ejus philosophiam, ne in haireses studiosi ejus décidant, blatterant, operœ pretium erit nostrorum theologorum testimonia plura hic conferre ». Et sous le regard du lecteur il fait défiler sans se lasser tous les écrivains ecclésiastiques, et spécia-

1. Epithète très peu juslifi«^e, comme on va s'en convaincre. On saïf que Jamblique avait mis à part dix dialogues qui lui avaient paru essentiels. Mais lesquels ? on l'ignore. Patrizzi s'est flatté de les deviner et du leur annexer pour ainsi dire comme leur suite naturelle quelques-un des dialogues restants : d'où l'arrangement fantaisiste que voici: Alexbiade I et II, PhilèW, Hipparque, Euthydème, Antérastes, C litophon, Théagès, Cratyle, Théétète, Sophiste, Politique, Minos, Gorgias, le gran.i Hippias. Phèdre, le Banquet, Ion, le petit Hippias, Protagoras, Menon. Lâchés, Ménèxène, Charmide, la République, Timée, Critias, Parmentde, Euthyphron, Criton, Apologie, Phédon, les Lois et enfin les Lettres.

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lement les Pères de l'Église, à qui il est arrivé de parler avec éloges de Platon. Est-on maintenant curieux de savoir ce qu'il met au premier rang dans les écrits du maître ? Sa réponse ne laissera pas de causer quelque surprise : « Sunt apud Platonem dialogi multi qui sine impietatis periculo ullo, pietatis adjumento multo publiée doceri possunt : Philebus videlicet, Timœus, Sophistes, Parmenides etPhœdo ». Enfin son œuvre capitale k laquelle Cousin reproche non sans raison un platonisme outré, porte le titre singulier que voici : « Nova de universis philosophia, in qua Aristolelica methodo non per motum, sed per lucem et lu mina ad primam causam ascenditur, deinde propria Patritii methodo tota in contemplationem venit divinitas, : postremo methodo piatonica rerum universitas a conditore Deo deducitur »i L'ouvrage * se divise en quatre parties intitulées : Panaugia (en 10 livres, sur la lumière), Panarchia (en 22 livres, sur les principes des choses), Panpsychia (en 5 livres, sur Tàme), Pancosmia (en 32 livres, sur le monde) \ Dans sa préface, Patrizzi suppliait le Souverain Pontife d'ordonner à Rome d'abord et ensuite dans toutes les universités chrétiennes la substitution du véritable platonisme à un péripé-. tisme aussi apocryphe que dangereux \ Ainsi pendant

1. Lequel parut à Ferrare en 1591 (réimpression deux ans après à Venise) avec une dédicace « à Grégoire XIV et à ses successeurs ». Selon Tusage du temps, l'éditeur porte aux nues la science et le mérite de l'auteur : « Opus rerum copia et vetustissima novitate, dogmatum varietate et veritale, melhodorum frequentia et raritate, ordinis continuitate, rationum firmitate, sententiarum gravitate, verborum brevitaté et claritate (!) maxime admirandum ». A la suite sont groupés, chacun avec sa pagination particulière, les divers traités mystiques dont il a été fait mention dans notre texte, à savoir Zoroastre, Hermès, Asclépius» enfin « Plato atque Aristoteles mystici atque esoterici ».

2. On trouvera dans Buhle (p. 559-563) un résumé assez satisfaisant de ce fatras métaphysique.

3. Patrizzi y parle des philosophes du moyen âge dans les termes que voici : a Aristolelicis impietatibus pro fidei fundamentis sunt usi. Excusâtes eos habemus, quod cum Graecas litteras nescirent, illas cognoscere non potuerunt. Non vero eos excusamus, quod impietate piefatem exs- Iruere sunt conati ». La prétention passablement tyrannique de l'auteur lui valut un blâme formel de Casaubon ; cependant il réussit peu de temps après à recevoir de Clément VIII le titre de professeur de philosophie à Rome. Les protestations du savant Bellarmin empêchèrent seu-

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qu^àTexempledeBessarion les esprits sages et raisonnables ne songeaient qu a élargir les voies de la science et à enrichir l'esprit humain, d'autres, aux vues plus étroites, persistaient à ne rêver pour lui qu'un chang(îment de maître. C'était une erreur : car à aucun système d'invention terrestre, quel qu'il soit, il n'appartient de servir exclusivement la cause de la civilisation et de revendiquer avec une hautaine assurance le monopole de la vérité.

Enfin avant de prendre congé de l'Italie du XVP siècle, il nous reste à parler d'un ouvrage considérable et cependant tombé depuis longtemps dans Toubli : l'auteur luil même, J.-B. Bernardi, semble à peine connu de ses propres compatriotes : on sait seulement qu'il florissait vers 1570 et qu'il occupa de très hautes charges à Venise.

Sous ce titre : « Seminarium totius philosophiai : opus sane admirabile et omni eruditorum generi perquam utile : quod Platonis ac Aristotelis eorumdemque interpretum tam Grœcorum quîim Latinorum ac etiam Arabum quaesliones, conclusiones, sententiasque omnes intégras et absolutas miro ordine digestas complectitur * », Bernardi a rédigé ce que nous appellerions volontiers aujourd'hui un dictionnaire du platonisme et du péripatélisme. L'auteur, circonstance à noter, avait débuté par Aristote : mais dès ce moment il songeait à étendre et à compléter son œuvre, ainsi qu'en font foi ces lignes de sa Préface : u Neque minus émolument! tibi et aliis oiïerent Platonis etPlatonicorum pra^clara inventa, ut de reliquisnunc taceam, ad reipublicae administrationem et ad ceteras humanas actioiies, quam liae,quas nunc edimus, commentationes,cum vir ille insignis Plato apud omnes qui ubi([ue floruerunt sapienles divini cognomen fuerit consecutus ». Et de fait, le

les, dit-on, ce pape de créer à la Sapience une chaire spéciale et permanente de platonisme.

1 . L'ouvrage a paru d'abord à Venise, chez Zenarius, en trois tomes in-f°, 1582-5 : il fut réimprimé dans le même format à Venise en 1.589 vX h Gènes en 1599 : vers la môme époque une autre édition paraissait a Lyon chci Stœr et Faber, avec un appendice relatif à la pliilosophic stoïcienne.

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tome II est consacré en entier à Platon* : en voici le titre spécial : « Platonis philosophorum principis Platonicorumque omnium, veterum, Graecorum, Latinorum, Arabum et ncotericorum platonicae philosophiae interpretum doctrinam, defmitiones, quaestiones, conclusiones, sententiasque omnes intégras et absolutas perspicua méthode digestas complectens ». Ces derniers mots ne sont que très imparfaitement justifiés, en ce sens que si Bernardi paraît avoir dépouillé avec quelque soin les écrits mêmes de Platon dans la traduction de Ficin, son obstination à citer sans grand jugement tous les commentaires et tous les commentateurs l'a condamné à ne produire en somme qu'un véritable chaos^. Est-on curieux, par exemple, de savoir ce que sont au juste les idées platoniciennes ? C'est à Platon sans doute, mais plus encore à Proclus et à Ficin quç l'auteur s'adresse pour nous l'apprendre, et ce flot de définitions multiples et disparates accumulées comme au hasard sans aucune autre explication est peu fait pour orienter le lecteur.

Un point en revanche sur lequel il a tenu à ne nous laisser aucun doute, c'est son admiration pour Platon. Voici en effet comment il s'exprime dans une lettre adressée à son fils et publiée en tête de son travail : « Et propter efflorescentem rerum sublimium in Platone cognitionem et propter ejusdem divinitatem per omnes orbis terrarumoras constante fama atque omnium sermone celebratam nunquam adduci potui ut eumde primo dignitatis gradu dejicerem... Aperte video omnia Platonis scripta apud elegantiarum litte-

1 Auteur et éditeur ont eu conscience de cet anachronisme typographique : « Hic tomus alter est, écrit le premier, licet lum ob Platonis antiquitatem, tum ob Platonicœ philosophiaî prœstantiam aequum esse videretur, ut ipsa commentatio ordine quoque primum locum habere debuerit » Le second ajoute de son côté : « Miraberis quod magister discipulum, Aristotelem Plato sequatur: sed coUectoris mstitutum mutare

noluimus ». ,, , , . ^ /i o/o\ .

2. Voici le jugement porté par Morhof dans son Polyhistor (I, i4i) . « Non praestat liber quod promittit titulus. Est tamen non contemnendi usus, in evolvendis sentenliis philosophorum tam Penpateticorum quam Platonicorum, atque ideo indicis potius alicujus vicemlenet et de aliqua re scripturo subsidia suppeditat... In sententiarum congés lone s«pe nimius est et tautologus. Saepe etiam déficit. Laudandus tamen liber est, quod nuUus ipsi similis scriptus sit ideoque in pretio habendus ».

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rarum magistros semper floruisse gratia et auctoritate et admirabili quodam doctrinae splendore semper omnium doctorum oculos in se convertisse, adeo ut per multorum seculorum spatium, omni philosophia Aristotelis longe post habita, omnes unum Platonem tanquam uberrimum veraephilosophiae fontem sequerentur ». Et Bernardi ajoute en guise de conclusion : « Quis est vel mediocri ingénie praeditus qui, si divinum illud et plane admirabile dicendi genus et egregiam illam tractandarum rerum formam sibi ob oculos proponat, non statim omnium mortalium animes in suiadmirationem traducat ? »

Dans un des chapitres suivants, l'occasion s'offrira de consacrer quelques pages aux célèbres panthéistes italiens du XVP et du XVIÏ« siècle, Telesio, Bruno, Campanella ; aussi, sans nous y arrêter ici, passons-nous à un autre aspect de notre sujet.

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