‹ Le Platonisme pendant la Renaissance [microform]Chapitre 41 sur 77 · NOUV. SÉRIE, T. XXXV. — N · texte numérisé non relu

NOUV. SÉRIE, T. XXXV. — N

qu'il refusait aux restes vénérés de nos martyrs, exigeant de ses artistes une ornementation bizarre et exotique d'où étaient bannis tout souvenir des choses saintes, toute image sacrée, tout symbole divin et jusqu'au signe même de la Rédemption*. Et ce qu'il faisait en pratique, des savants ne rougissaient pas de l'ériger en théorie. Jusque-là on s'était inspiré de l'antiquité non pour jeter le discrédit ou le mépris sur les créations spontanées de l'esprit moderne et chrétien, mais pour les corriger, les ennoblir, les perfectionner. C'était la raison même. « A cette large et féconde formule, Alberti ^ substitua le rétablissement pur et simple d'une civilisation, d'un monde qui par plus d'un côté étaient dignes de servir de modèle à la postérité, mais qu'il n'était au pouvoir de personne de faire revivre \ » Mais si cette erreur devint malheureusement celle d'un grand nombre, elle ne 1 fut pas universelle : à peine a-t-elle effleuré le talent divin c d'un Raphaël et d'un Michel- Ange. Voilà les gloires les plus incontestées de l'ère des Médicis, et nous avons précisément à examiner la part légitime que peut revendiquer l'idée platonicienne dans les admirables ascensions de l'art italien à l'aurore du XVP siècle.

Par une contradiction apparente dont les esprits superficiels sont d'ailleurs seuls à s'étonner, il y a chez Platon tout ce qu'il faut et pour imprimer aux arts une impulsion gé^ néreuse et pour les arrêter dans leur essor. Sous Tempire d'une préoccupation pédagogique qu'explique la liberté sans limites de l'imagination grecque, la République et les Lois enchaînent à des formules rigides la peinture et la sculp-

1. Voir V Histoire de Vart pendant la iîenaissance, par Mû ntz, p. 124

2. Né en 1404, cet épicurien intellectuel a écrit sur la peinture (1435) et l'architecture (1452) des ouvrages qui firent règle dans l'Italie du XV« et du XVI» siècle. Voici le jugement qu'en porte M. Mùntz dans 1 ouvrage cité plus haut (p. 361) : « Si le patricien doublé d'un géomètre s y reconnaît à chaque page, le penseur qui a longuement médité sur les écrits de Platon s'y manifeste non moins clairement. Certains passages semblent empruntés au Banquet et au Timée, tant la doctrine platonicienne y a de force ».

3. Mùntz, Les précurseurs de la Renaissance, p. 89.— Puisque la foi du XVH» siècle n'a pu empêcher les folies païennes du parc de Versailles, comment l'indifférence religieuse de l'Italie des Médicis y eùt-elle mieux réussi ?

ture aussi bien que la danse et la musique : Tart est rabaissé à Tétat d'instrument de règne et de serviteur docile entre les mains du politique. Mais aussi ce problème du beau^ difficile et ardu entre tous, si Platon n'a pas été le premier aie poser dans toute son ampleur, n'est-ce pas lui, ne sont-ce pas ses disciples les plus fidèles, un Plotin, un saint Augustin, qui Font abordé et traité avec le plus de profondeur et d'éclat ? Rarement on a apprécié avec une égale sévérité toute tentative de l'artiste pour rivaliser dans ses créations, lignes, sons ou couleurs, avec l'objet matériel, qu'il se propose de reproduire et qui n'est lui-même qu'une pâle imitation de son type incréé. En revanche qui a parlé avec un enthousiasme plus pénétrant de la perfection idéale, splendeur du vrai comme du bien, raison d'être et terme final de l'inspiration artistique ? qui en a plus éloquemment célébré l'action irrésistible sur les âmes capables de la comprendre ? qui a démontré avec plus de conviction Téminente supériorité de la beauté absolue sur toutes les beautés relatives autour desquelles s'agitent les vaines disputes des hommes?

Veut-on maintenant du domaine de la théorie passer à celui des faits ? Qu'on admette avec M. Lévêque que Platon s'est inspiré des statues immortelles de Phidias, ou avec Gladisch que l'art grec de la belle époque avec sa sérénité et sa grandeur n'est que la réalisation de l'idéal platonicien dans la sphère du sensible, à l'esthétique du Phèdre et du Banquet se rattache bien plus étroitement le génie spiritualiste de Phidias, de Polygnote et de Praxitèle que la canonique de Polyclète et de Lysippe, et surtout la théorie de « l'art pour l'art », telle qu'elle se révèle chez Zeuxis et Parrhasius.

A une époque et sur une terre où, selon le mot expressif d'un moderne,rantiquité restaurée n'était qu^une allégresse^ où toute découverte se changeait en fête, il est naturel qu'on ait oublié la sujétion étroite que Platon avait rêvé d'imposer aux arts pour ne se souvenir que de la noble tache qu'il assigne à l'artiste, de l'idéal éblouissant qu'il propose et de la béatitude céleste qu'il promet aux admirateurs éclairés du beau. Ce qui devait soulever l'enthousiasme, ce n'est pas

seulement d'entendre définir la beauté (selon une expression que l'emprunte à M. de Maulde la Clavière dans son livre récent sur Louise de Savoie) « la vie produisant la vie par Tamour » : c'est de voir élever au-dessus des formes cl des attributs périssables de la matière, au-dessus des conceptions fugitives de l'homme, au-dessus des variations infinies résultant des changements dans le temps et dans 1 esnace. la notion du beau éternel dans sa réalité immuable. M cet enseignement n'est pas resté stérile. D'où est venu a la 7 Renaissance ce caractère de haut spiritualisme qui est en- , core. somme toute, le plus pur de sa gloire ? M. MUntf . q"' se pose cette question ' n'hésite pas à répondre : de Platon. D'une part en (îffet les figures typiques des grands maîtres, loin de se réduire à n'être que la copie exacte de quelque modèle, portent la visible empreinte d'une idée morale: habitués à placer le monde de l'àmc au-dessus de celui des sens, ils se dégagent victorieusement de l'étreinte de la realité pour entrer dans une sphère supérieure . De I autre, iamais peut-être ne fut mieux comprise ni mieux mise en pratique cette alliance de toutes les connaissances, cette synthèse détentes les aptitudes, oii l'auteur de la République cherchait l'expression suprême du génie humain, be renfermer jalousementdans une spécialité, si brillante qu elle puisse être, ne suffit alors à l'ambition de personne : tous les esprits d'élite visent à l'universalité, et quelques-uns sont bien près d'y atteindre : ils sont tout à la fois peintres et architectes, poètes et sculpteurs : lettres, sciences, arts, partout ils affirment leur rayonnante supérionté.

Aioutons cependant que ce n'est pas à Florence même, dans cette cité de Ficin et des Médicis, chez ce peuple doue par une sorte de privilège d'un sens esthétique presque sans égal, que nous chercherons une démonstration décisive de notre thèse. Au jugement d'une impartiale critique, rien

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