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Espagne

Autant dans les annales de l'Espagne les théologiens éminents sont nombreux, autant sont rares les grands philosophes. D'ailleurs dans cet ordre de sciences comme dans presque tous les autres, ce furent les Arabes qui servirent à ce peuple de premiers initiateurs : or, ainsi que nous l'avons établi dans une étude antérieure \ tandis qu' Aristote avec sa logique rigoureuse s'imposait à Tesprit positif des savants musulmans, Platon était dédaigné par eux comme trop métaphysicien et trop rêveur -. Ce fait d'une part, et de l'autre l'alliance ouvertement conclue entre le dogme chrétien et le péripatétisme expliquent suffisamment pourquoi jusqu'à la fm du moyen âge les doctrines et les méthodes d* Aristote sont restées en honneur dans l'Espagne catholique.

Au XVl^siècle une autre influence nationale allait s'y exercer. Depuis longtemps entre les deux grandes péninsules du Sud de l'Europe la religion et le commerce d'abord, plus tard la politique avaient déterminé un courant de mutuelles et assez étroites relations. Les universités italiennes

1 . Voir les Annales de décembre 1889, p. 285 et suiv. — C'est à Farchevéque Raymond de Tolède et à son archidiacre Gondisalvi que la France du Xll« siècle est redevable des premières traductions authentiques d* Aristote.

2. c L'idéalisme semi-chrétien de Platon et son effort continuel de l'âme vers la divinité n'allaient pas au génie musulman et à ses tendances plus sensuelles. Le dogmatisme et la rigide méthode du Stagirite convenaient au contraire aux habitudes d'esprit des Arabes à qui son syllogisme inflexible fournissait une arme pour les longues et vides disputes chères aux savants orientaux » (Rosseeuw-Saint-Hilaire, Histoire de V Espagne, III, p. 188).

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se partageaient avec celles de la France les sympathies de la jeunesse espagnole. Ce mouvement ne put que s'accentuer lorsqu'au milieu du XV® siècle le trône des Deux- Siciles fut occupé |)ar une dynastie aragonaise, et c'est à l'école de l'Italie alors si tlorissante que viennent se former pendant deux ou trois générations artistes, poètes, érudits et philosophes, en attendant l'heure prochaine où à son tour la civilisation espagnole atteindra son apogée.

Circonstance remarquable et cependant aisée à expliquer, c'est à ses mystiques que de tout temps et spécialement au XVP siècle l'Espagne a dû le meilleur de son apport philosophique. Dans ses Ensayos de critica filosofica^ un écrivain contemporain des plus distingués, M. Ménendez y Pelayo, rappelle que Léon l'Hébreu (Judas Abarbanel), un des juifs bannis par les rois catholiques, composa en espagnol ses fameux Dialogues sur C amour dont il ne subsiste qu'une traduction italienne " ; en outre il n'hésite pas à délivrer à celui qu'on appela « le docteur illuminé », au chef reconnu des mystiques espagnols, Kaymond Lulle, dontla ténébreuse scolastique a été tirée tout entière des auteurs arabes, un •brevet en due forme de platonisme, sans doute à cause du réalisme dont il fit profession. La même thèse avait déjà été soutenue dans toute son ampleur historique par M. Rousselof* lequel, en parlant des mystiques du XVI'' siècle, leur assignait au point de vue qui nous intéresse un rôle capital : « Ce sont eux qui ont ouvert aux nobles doctrines du platonisme retrouvé la seule porte qui put leur donner accès dans la péninsule... De tous les systèmes de l'antiquité c'est en effet à celui de Platon qu'ils recourent le plus volontiers, lorsqu'ils n'excluent pas de parti pris tout rationalisme. »

1. Madrid, 1892. — Un autre ouvrage non moins universellement apprécié du même auteur, VHisloria de /as ideas eslclicas en Espana (1S83- 1885), contient un chapitre absolument neuf et très curieux sur le règne de Testhétique platonicienne dans sa patrie au cours du XVI*' siècle.

2. Dans ce livre, comme dans beaucoup d'autres de la même époque, l'inspiration de Plotin est visible, de même qu'on y découvre sans peine le premier modèle de Vamor inlellectualls de Spinoza.

3. Les mystiques espagnols (Paris, 1867). Pour les détails' qui vont suivre, c'est en grande partie à cet ouvrage que nous avons puisé.

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Cette affirmation a, je le crains, quelque chose d'un peu absolu, et peut-être serait-il plus exact de parler ici d'une affinité de tendances que d'une imitation raisonnée, d'une filiation intellectuelle positive au sens précis de ce mot. De fait, est-ce Platon ou Plotin ou Porphyre que ces religieux méditaient dans la solitude de leurs cloîtres ? est-ce au Gorgias, au Phédon, ou à l'Evangile et aux maîtres de la vie spirituelle qu'ils demandaient les règles de la vie présente et les promesses de la vie future ? La réponse, il semble, ne saurait être douteuse. Dans ce que l'étude personnelle des textes ou plus sûrement encore la tradition k travers les écrits de S. Augustin et de l'Aréopagite leur avait révélé de la pensée platonicienne, ils ont découvert sans peine des rapprochements intéressants qu'ils ont eu garde de négHger : • leur curiosité philosophique n'est certainement pas allée plus loin, et M. Rousselot en avait le premier conscience quand il a écrit du mysticisme espagnol : « Son commerce avec les belles théories du platonisme est pour lui un accessoire, une noble décoration, non une source ni un point de dé- ' part. Trop spontané pour imiter, il ne prend son inspiration qu'en lui-même : il se rencontre inévitablement avec des doctrines analogues, il ne les copie pas *. »

Peut-on dès lors accepter sans réserve cette assertion que « sur la (fuestion de la création ces contemplatifs du XVl' siècle concilient Platon, sinon Plotin, avec la Bible, et s'inspirent du Thnée au moins autant que de TEcriture? » Malon de Chaide passe sans doute pour avoir feuilleté avec une curiosité sympathique les chefs-d'œuvre reconquis de l'antiquité, et notamment les dialogues platoniciens*: s'il ne les intei-prète pas toujours avec toute l'exactitude désirable^ s'il lui arrive d'invoquer des autorités différentes et presque opposées, il ne laisse pas cependant de leur emprunter mainte réminiscence, plus ou moins manifeste.

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