Voiries Annales de février
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les pour la solitude des cloîtres ? Il est clair, par exemple, que la « vérité simple »> dont Tauler se vantait d*être l'apôtre n'avait rien à démêler avec les hypothèses même les moins suspectes des anciens philosophes. La chose n'est pas aussi certaine quand il s'agit d'Eckhart, érudit en même temps que mystique, et connaissant de la Grèce antique tout ce que Ton en pouvait savoir de son temps. On définirait assez exactement sa doctrine un compromis entreS. Thomas et Denys TAréopagite : c'est ainsi qu'à ses yeux Ta me pour s'unir à Dieu doit pour ainsi dire se perdre au sein de l'Infini. La censure frappa certains de ses ouvrages : mais ces condamnations ne réussirent pas à diminuer l'éclat de sa réputation. Enfin le dialogue est visiblement la forme préférée d'Henri Suso, que nul n'a surpassé dans cette école ascétique du Midi de l'Allemagne et qui, tout entier à la contemplation intérieure, réalisa suivant la légende le rêve sublime de l'auteur du Banquet^ puisque dès ce monde même il obtint de contempler de ses yeux Féternelle Sagesse. Mais pour avoir été imaginée par Platon et maniée par lui avec un talent supérieur, la forme dialoguée si chère 2^ux mystiques du moyen âge a été maintes fois employée par des écrivains sacrés ou profanes depuis le jour où le disciple de Socrate y fit entrer ses chefs-d'œuvre ; on voit dis lors pourf[noi nous refusons de nous associer sur ce point aux conclusions aventureuses de certains platonisants retrouvant partout l'imitation directe de leur philosophe de prédilection.
Avec le cardinal Nicolas de Cusa (1401-1464) nous rentrons dans le domaine proprement dit de la spéculation rationnelle, et tel est le mérite de cet éminent personnage qu'un critique allemand contemporain, M. Falkenberg^ veut absolument faire dater de lui la philosophie moderne*. Né dans le diocèse de Trêves, chargé de négociations importantes en Allemagne d'abord, puis à Rome et h Constantinople où il amassa nombre de manuscrits grecs et latins,
1. C'est par le tableau de Tactivité et des travaux du savant cardinal que Janssen ouvre sa magisti aie Histoire du peuple allemand depuis la fin du moyen âge.
célèbre par sa science autant qu'admiré pour sa piété, Nicolas de Cusa entreprit, le premier parmi les modernes, de combattre l'hypothèse de l'immobilité de la terre et proposa au concile de Bàle la réforme du calendrier que devait réaliser Grégoire XIII cent cinquante ans plus tard. Quant à ses ouvrages philosophiques, ce qui semble y dominer, écrit M. Waddington, ce sont des idées de provenance socratique et platonicienne. Tout pénétré de S. Augustin et dès lors de Platon, initié aux théories aventureuses de l'Aréopagite * et de Scot Erigêne, il a fait de larges emprunts à la partie plus spécialement pythagorique du néoplatonisme, voyant dans les nombres des formules symboliques, en quoi il fut suivi par des esprits d'une trempe aussi ferme que Kepler. A ses yeux, non seulement être, agir et créer sont une seule et même chose dans l'Etre suprême, ce qui côtoie de bien près le panthéisme % mais le premier principe (ou le maximum, comme il l'appelle) est inintelligible en soi.Lefiniet l'infini étant entre eux incommensurables, la connaissance immédiate de la vérité absolue est refusée à l'homme ^ Dieu étant par essence unité, et le monde diversité, l'Incarnation était nécessaire pour rapprocher ces éléments opposés. Dans la nature se révèle une aspiration permanente, universelle et spontanée vers un bien sans cesse moins imparfait: théorie qui fut celle de Platon et d'Aristote, dont Nicolas de Cusa n'a pas cessé de prêcher l'étude, avec moins d'érudition peut-être, mais certainement avec plus d'originalité et de profondeur que les académiciens de Laurent de Médicis.
Reuchlin (1455-1522) travailla plus énergiquement encore à ressusciter en Allemagne le prestige de Pythagore dont
1. Longuement commenté à cette même époque par Denys le Chartreux qui mourut en 1470.
2. A la fin du XVI« siècle, le même mélange téméraire de christianisme et de néoplatonisme reparaît chez Jacub Bœhm affirmant que la première condition de la divinité, c'est d'être pour elle-même mystère impénétrable.
3. Voir la curieuse étude publiée sur la docta ignorantia par M. Uebinger dans VArchiv fur Geschichte der Philosophie (vol. VIII). Le même critique prétend que le docte cardinal dans ses derniers écrits, a heureusement corrigée ce que son « agnosticisme » primitif offrait d'exagéré.
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55à ANNALES DE PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE
il a dit dans son traité De verbo mirifîco : « Primum non vidit, secundum non habet. » Tout le mérite de Platon consistait à avoir largement puisé à cette source merveilleuse, et si nous voyons Reuchlin préoccupé de recruter en Allemagne des élèves à Ficin qui commente le philosophe grec à Florence, il semble que ce soit surtout en haine d'Aristote^ Lui-même après avoir réclamé la destruction officielle de tous les traités de magie, devint à la fin de ses jours un adepte fervent de la cabbale.
C'est qu'en effet entre le néopy thagorisme et le néoplatonisme poussés au delà de toute raisoii,et les sciences occultes, il n'y a qu'un pas, ou du moins la pente est facile ^ Ainsi Agrippa de Nettershcim (1486-1535), d'un côté disciple peut-être inconscient d'Arcésilas et de Carnéade, prétend que tout est incertitude et vanité dans le monde de la science, de l'autre, par une conséquence presque naturelle, exalte la magie comme la sagesse la plus sublime et la perfection de toute philosophie ^ ; son explication du monde semble reproduire Témanatisme de Plotin. A la même époque le célèbre alchimiste Paracelse (l/i93-15/il) exige de l'ame humaine ((ui veut arriver à la vérité qu'elle se sépare de tous les livres et de tous les maîtres pour s'ouvrir tout entière avec un complet abandon à l'inspiration divine.* Je doute que Platon eut reconnu sans difficulté ses propres sentiments dans ce dédain de la connaissance, dans cette
1. u tiac a^tptc, écrit-il, plus soient theologi Âristotelis dialectica sophisinatuquaindivinu3inspirationisetsanctispiiitusaniinadvertereverba».
'2. C'est ce que Dœllinger avait mis en lumière dans un chapitre spécial de son grand ouvrage Heidenthum und Judenthiim (Regensburg, 1857). Ainsi s'explique également la place extraordinaire et vraiment exagérée faite par RochoU à la magie et à la cabbale dans son étude intitulée : Der Platonism in der Renaùsancezeit {Zeitschrift fur Kirchengeschichte^ XIII).
3. Voir ses divers ouvrages : De vanitate scientiarum, De occulta phi- Idsophia, etc.
4. « Réhabilitation et divinisation de cette nature qu'anéantissaient les mystiques du moyen âge »,voilà ce que M.Boutroux relève de caractéristique chez Paracelse qu'il appelle « Tapôtre enthousiaste de la vie, le révélateur de la puissance magique de l'imagination, le voyant qui retrouve dans le monde et l'homme naturel cette image de Dieu que les mystiques ne savaient plus y découvrir ».
abdication au moins apparente de l'intelligence et de la raison.
Ouand on songe à l'exubérance et au retentissement du génie philosophique allemand depuis l'apparition de Leibnitz et de Kant jusqu'à nos jours, on ne peut qu'être étonné de sa stérilité durant les six ou huit siècles antérieurs. Qu'on explique le fait au XV® siècle par la lassitude des esprits, au XVI « siècle par la tourmente des discordes et des guerres religieuses,il n'en reste pas moins sur ce terrain un intervalle profond, presque un abîme, entre l'Allemagne d'un côté,et de l'autre la France du XIP et du XIIP siêcle,ou l'Italie du XV" et du XVI®. Ce dernier intervalle \ les humanistes allemands ne nous aideront qu'en partie à le combler : il est évident que la Renaissance n'a pas rencontré sur le sol germanique le même accueil enthousiaste que chez les peuples du Midi. Même à l'heure présente où l'Allemagne est toute pénétrée de la culture classique, ce sont des philologues et des érudits qu'il faut lui demander bien plus que des lettrés à Pâme artiste, à la parole émue, à Pesprit fin et délicat.
Dans un article précédent on a mis en lumière l'adhésion éclatante et quelque peu intéressée apportée par les humanistes d'Italie au mouvement philosophique qui à l'autorité d'Aristote substituait l'admiration de Platon. Si pour être enrôlé dans la phalange platonicienne de la Renaissance il suffisait d'avoir brisé avec l'enseignement traditionnel et rompu des lances, sous quelque prétexte que ce soit, contre la scolastique à son déclin, cet honneur ne saurait être contesté au digne et laborieux Rodolphe Agricola (14/io- 1485) : mais ce disciple de Nicolas de Cusa a des titres plus sérieux à être mentionné ici, puisqu'il est cité comm« traducteur élégant et fidèle de quelques écrits tant de Platon que d'Isocrate, et qu'il a mérité d'être surnommé le Pétrarque de l'Allemagne, moins harmonieux, moins gracieux à coup sûr dans ses vers, mais aussi plus chrétien par
1. Si faible qu'ait été en réalité le rôle de la philosophie dans les transformations intellectuelles et morales de TAllemagne au XVl^ siècle, il nous semble queJanssen a pris plaisir à l'atténuer encore dans le tableau d'ailleurs si vivant qu il nous a laissé de cette période.
il a dit dans son traité De verbo mirifico : « Primum non vidit, secundum non habet. » Tout le mérite de Platon consistait à avoir largement puisé à cette source merveilleuse, et si nous voyons Reuchlin préoccupé de recruter en Allemagne des élèves à Ficin qui commente le philosophe grec à Florence, il semble que ce soit surtout en haine d'Aristote*. Lui-même après avoir réclamé la destruction officielle de tous les traités de magie, devint à la fin de ses jours un adepte fervent de la cabbale.
C'est qu'en effet entre le néopythagorisme et le néoplatonisme poussés au delà de toute raison,et les sciences occultes, il n^y a qu'un pas, ou du moins la pente est facile ^ Ainsi Agrippa de Nettersheim (1486-1535), d'un côté disciple peut-être inconscient d'Arçésilas et de Carnéade, prétend que tout est incertitude et vanité dans le monde de la science, de l'autre, par une conséquence presque naturelle, exalte la magie comme la sagesse la plus sublime et la perfection de toute philosophie ^ ; son explication du monde semble reproduire l'émanatisme de Plotin. A la même époque le célèbre alchimiste Paracelse (li93-15/il) exige de Tûme humaine ({ui veut arriver à la vérité qu'elle se sépare de tous les livres et de tous les maîtres pour s'ouvrir tout entière avec un complet abandon à l'inspiration divine.* Je doute que Platon eût reconnu sans difficulté ses propres sentiments dans ce dédain de la connaissance, dans cette
1. « tiac .nlfitc, écrit-il, plus soient theologi Âristotelis dialectica sophisinataquaindivimcinspirationisetsanctispiritusanimâdvertereverba».
2. C'est ce que Dœilinger avait mis en lumière dans un chapitre spécial de son grand ouvrage Heidenthum und Judenthum (Regensburg, 1857). Ainsi s'explique également la place extraordinaire et vraiment exagérée faite par Hocholl à la magie et à la cabbale dans son étude intitulée : Der Flatonism in der Renahsancezeit {Zeitschrift fur Kirchengeschichte, XIII).
3. Voir ses divers ouvrages : De vanitate scientiarum, De occulta philosophia, etc.
4. « Réhabilitation et divinisation de cette nature qu'anéantissaient les mystiques du moyen âge »,voilàcequeM.Boutroux relève de caractéristique chez Paracelse qu'il appelle « Tapôtre enthousiaste de la vie, le révélateur de la puissance magique de l'imagination, le voyant qui retrouve dans le monde et l'homme naturel cette imago de Dieu que les mystiques ne savaient plus y découvrir ».
abdication au moins apparente de l'intelligence et de la raison.
Quand on songe à l'exubérance et au retentissement du génie philosophique allemand depuis l'apparition de Leibnitz et de Kant jusqu'à nos jours, on ne peut qu'être étonné de sa stérilité durant les six ou huit siècles antérieurs. Qu'on explique le fait au XY® siècle par la lassitude des esprits, au XVi® siècle par la tourmente des discordes et des guerres religieuses,il n'en reste pas moins sur ce terrain un intervalle profond, presque un abîme, entre l'Allemagne d'un côté,et de l'autre la France du XIP et du XIIl"^ siècle,ouritalie du XV" et du XVI®. Ce dernier intervalle \ les humanistes allemands ne nous aideront qu'en partie à le combler : il est évident que la Renaissance n'a pas rencontré sur le sol germanique le même accueil enthousiaste que chez les peuples du Midi. Même à l'heure présente où l'Allemagne est toute pénétrée de la culture classique, ce sont des philologues et des érudits qu'il faut lui demander bien plus que des lettrés à Pâme artiste, à la parole émue, à Pesprit fm et délicat.
Dans un article précédent on a mis en lumière l'adhésion éclatante et quelque peu intéressée apportée par les humanistes d'Italie au mouvement philosophique qui à Tautorité d'Aristote substituait l'admiration de Platon. Si pour être enrôlé dans la phalange platonicienne de la Renaissance il suffisait d'avoir brisé avec l'enseignement traditionnel et rompu des lances, sous quelque prétexte que ce soit, contre la scolastique à son déclin, cet honneur ne saurait être contesté au digne et laborieux Rodolphe Agticola (1443- 1485) : mais ce disciple de Nicolas de Cusa a des titres plus sérieux à être mentionné ici, puisqu'il est cité comme traducteur élégant et fidèle de quelques écrits tant de Platon que d'Isocrate, et qu'il a mérité d'être surnommé le Pétrarque de l'Allemagne, moins harmonieux, moins gracieux à coup sûr dans ses vers, mais aussi plus chrétien par
i. Si faible qu'ait été en réalité le rôle de la philosophie dans les transformations intellectuelles et morales de TAllemagne au XV1« siècle, il nous semble queJanssen a pris plaisir à l'atténuer encore dans le tableau d'ailleurs si vivant qu il nous a laissé de cette période.
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la pensée que l'auteur du Canzonero. Passe-t-on à la génération suivante? On voit U|ricjleJIutten (1488.1523) se disculper desa vie aventureuse en invoquant les voyages de Platon et de Pythagore,composer' desdialogues dont Tironie mordante rappelle celle de VEuthydème et du Gorgias, et enfin déclarer que pour la connaissance du droit et de la justice Platon est une source incomparablement plus sûre que les plusfameux jurisconsultes romains. Erasme(lâ67-1536), qui savait tant de choses et à qui les circonstances devaient ménager un siècle entier de royauté intellectuelle, a sans doute un profond dédain pour les aigres et ridicules disputes des écoles, où continuaient à s'agiter les vieux problèmes sur la réalité des genres et des espèces : sans doute il nous est représenté « rêvant le développement de ce qu'il définissait lui-même une philosophie chrétienne, dans laquelle, en dehors de toute superstition d'école, l'âme aurait recueilli le bénéfice de la sagesse antique sans rien perdre de ce que le christianisme avait apporté au monde »* ; sans doute encore ce frondeur un peu superficiel, il faut bien le constater, des mœurs et des idées de son siècle se fait, à l'occasion -,1e panégyriste de Platon qu'il avait appris à connaître, nous dit-il, en feuilletant à Venise les manuscrits légués à la bibliothèque S. Marc par Bessarion. Malgré tout on se demande avec étonnement comment ce moraliste bel esprit a pu rester si complètement à l'écart du courant qui entraînait alors vers la nouvelle doctrine ses innombrables amis et correspondants italiens.
Mais nous voici arrivés à Theure où se produit la Réforme, avec ses conséquences incalculables pour toute la suite de l'histoire européenne. Est-elle sortie de l'humanisme, comme le veut Janssen, ou doit-elle s'expliquer par de tout autres causes, ainsi que le prétend le comte Boselli ? Ce n'est pas le lieu de discuter à fond ce grave problème. Il est certain que l'austérité affichée par les réformateurs devait en principe les dis[)oser très mal en faveur du mouvement nouveau : mais il est non moins évident que dans la prati-