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LE PLATONISME EN FRANCE

Au début du Siècie de Louis XIV, Voltaire cite la France parmi les pays qui, séduits par Tincroyable prospérité des arts dans Tltalie des Médicis, « voulurent avoir de ces fruits : mais ou ils ne vinrent point dans ces climats ou bien ils dégénérèrent trop vite ». Laissant très volontiere aux architectes, aux peintres et aux sculpteurs le soin de répondre en ce qui les concerne, je crois du moins, au nom des lettrés et des philosophes, pouvoir affirmer qu'aucune nation en Europe n'a ressenti plus vivement ni suivi plus allègrement que la nôtre le mouvement intellectuel de la péninsule.

Il est vrai que, pour plusieurs raisons faciles à déduire, cette action a été lente à s'oxercer. Tout d'abord il faut reconnaître que les deux siècles qui s'étendent entre 1300 et 1500 ont été en général pour notre esprit national une ère de déclin plutôt que de progrès. A Theure où en Italie les humanistes célébraient leur triomphe,nous poursuivions des études auxquelles le culte du beau, sinon celui du vrai, demeurait de plus en plus étranger. On l'a dit avec raison, cette distinction dans la pensée, cotte élégance dans l'expression, double caractéristique de l'éducation nouvelle, les Italiens devaient l'aimer parce qu'ils la comprenaient et l'appréciaient, les Français parce qu'elle leur manquait. C'est qu'en effet avant François ï" le goût et le besoin d'une culture générale étaient chez nous choses aussi rares que les institutions propres à les répandre. Nos universités formaient des juristes, des médecins, des théologiens : mais

même parmi les plus instruits, les plus éclairés de leurs éjèves, combien auraient pu réclamer le beau titre d* « hon- /nête homme » au sens bien connu de ce qualificatif au XVIP siècle ?

En second lieu le malheur des temps voulut que les arts de la paix fussent à cette époque moins en honneur que ceux de la guerre, et que les regards se tournassent vers l'Angleterre et la Bourgogne plutôt que de l'autre côté des Alpes. Mais voici venir ces expéditions d'Italie où la France duranCv soixante ans devait verser sans aucun profit politique le plus pur de son sang : la civilisation du moins eut à s'en réjouir, et à ce point de vue nous n'aurions nousmême qu'à applaudir, si au delà des monts la corruption des mœurs et un certain affaiblissement des croyances n'avaient pas suivi de près le perfectionnement des arts. Entrés en contact avec une société qui à certains égards leur était si supérieure, nos pères de retour dans leurs foyers ne purent pas ne pas rapporter quelques étincelles du feu sacré dont ils avaient à Florence ou à Rome ressenti la chaleur et admiré les créations impérissables, d'autant qu'à la fin du XV siècle une suite d'inventions ou de découvertes merveilleuses avait enflammé toutes les imaginations. Entraîné par l'attrait infini du sujet, nous serions tenté d'ébaucher ici un crayon complet de la Renaissance française : aussi avons-nous hâte, après ces réflexions préliminaires, de nous renfermer dans les limites nettement circonscrites de notre sujet.

Nous avons établi dans une série d'articles par quel concours de circonstances Platon, à peine connu de l'Occident jusqu'au commencement du XV® siècle, était devenu dès lors de plus en plus familier aux beaux esprits si nombreux en Italie, et comment la capitale des Médicis avait assisté à la bruyante mais éphémère résurrection de l'ancienne Académie. D'autre part on vient de voir pourquoi, un demi-siècle après les premières publications de Ficin, le platonisme

n'avait encore provoqué sur le sol de la France que des tentatives i8olées,sans portée et sans écho. A aucune époque, il faut le constater, il n'éveillera des démonstrations aussi intempérantes que celles dont nos lecteurs ont eu sous les yeux le récit : nous n'avons pas, au moins dans le domaine philosophique, l'enthousiasme aussi facile que nos voisins d'au-delà des Alpes et d'ailleurs,n'ayant pas eu Thonneur de la découverte, nous ne pouvions guère en avoir la passion. Pour eux Platon avait été avant tout un charmeur, un enchanteur* dont la prose merveilleuse berce délicieusement les imaginations captivées : pour nous il comptera toujours de préférence parmi les plus graves et les plus profonds métaphysiciens.

Or sur ce terrain la place était prise et fortement occupée. Ce n'était pas impunément que pendant trois à quatre cents ans Paris avait été tout à la fois le centre et la forteresse avancée de la scolastique. Longtemps après la mort d'Albert le Grand et de S. Thomas, leur grande ombre continuait à planer sur TUniversité qu'ils avaient illustrée, quoique ou peut-être parce qu aux XÏV" et XV® siècles rien n'y est plus rare qu'un penseur original, capable de poser et de résoudre personnellement quelque important problèmes Chez leurs successeurs la scolastique n'avait certes pas été exempte de toute erreur et de tout excès : mais la double surveillance de l'autorité religieuse et du pouvoir séculier avait prévenu de trop fâcheux écarts, et si peu à peu l'enseignement philosophique s'est laissé envahir par un formalisme aussi stérile quant au fond que barbare quant à la forme, s'il a fini par tomber de langueur et d'épuisement, ce n'est pas que les grandes doctrines qui avaient jadis fait

1. C'est par ce mot que dans le Phêdon (78 A) Platon se désigne lui-môme sous les traits de Socrate.

2. « Philosophy was taught without clearness of précision, text books bustling with vague principles and false or forced déductions expressed in grotesque langage were thought worthy to occupy the mind of professons and students » (M. Stone dans le Month d'août 1896). C'est exactement ce que Polybe (XII, 26 c) reprochait aux philosophes académiciens de son temps : TrejOi ràç àotw^tkûz xaè TrocjoaSô^ovç f»picùv^ioLç xfvo- SoÇoOvTEç xaraT^cSouTt toù; (3i!ouç .

sa gloire eussent faibli, c'est parce qu'on avait abandonné les traditions fécondes des maîtres pour commenter indéfiniment des commentateurs. Un esprit nouveau s'était d'ailleurs insinué dans l'Ecole. En effet, dès les premières années du XV siècle, après que Duns Scot se fut posé sur certains points en adversaire de S. Thomas, Occam n'avait pas hésité à se prononcer ouvertement sinon contre le réalisme, seul ou presque seul en honneur dans la période précédente, du moins contre les entités imaginaires qu'on lui avait témérairement associées, presque substituées *. Avec une perspicacité incontestable il avait reconnu dans les idées de Platon l'expression la plus complète de cette doctrine, et il n'a rien négligé pour exorciser, comme il le disait, ces brillants fantômes, certain que la pierre angulaire une fois ébranlée, aucune construction durable ne pourrait s'y appuyer. A ses yeux l'universel, de quelque façon qu'on Tenvisage, n'est qu'un mot, une épithète commode, et rien de plus.

Qui serait surpris de voir sous le patronage d'un homme aussi considérable le nominalisme reprendre faveur ? Ce ne fut pas sans doute pour le plus grand profit ni à la plus grande gloire de notre principale Université : à mesure que la doctrine fut mieux connue dans toutes ses conséquences, « elle apparut de plus en plus comme contraire à l'orthodoxie, comme favorable aux nouveautés, même aux systèmes d'où était éliminé le christianisme ^ ». Ainsi s'explique le célèbre décret de Louis XI, daté de Senlis le l®"" mars 1473, une des pièces manifestement les plus curieuses de l'histoire de l'enseignement philosophique dans notre pays. A ce titre nous croyons devoir en donner ici une complète analyse ^

Après avoir rappelé comment un de ses prédécesseurs fit choix de « sa bonne ville de Paris » pour y créer une

1. Pour plus de détails, se reporter aux Annales d*avril 1890 (p. 39 et suiv.].

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