M. Picavet
3. Dans les citations qui suivent, nous respectons rorthographe du tempst
Université {(]iiio illic générale ex omni nationiim lingua studium institueret)y et félicité la Faculté de théologie de s*être tenue à l'écart des discussions dangereuses, tandis que la pensée humaine s'essayait à secouer le joug de la scolastique à son déclin, Tacte royal poursuit ainsi : Sic priscis temporibus compositum ilhid antiquissimum nominatissimumque Atheniense studium^ quod jam olim omnisGreciauniversiisque terrarum or bis coluit, doctrinam Socratiset Platonis doctrine Thaïe tis Milesii^ Biantis, ceterorumque quos Graeci sapientes appellabant (quel rapprochement inattendu !) qiwniam exeafrticius uberiores proveniunt^ proponere non dubitavit. Ce qu'il y a de singulier et de bien propre à nous faire toucher du doigt l'étrange confusion des écoles et des doctrines, c'est devoir Aristote et ses commentateurs (sans en excepter le trop fameux Averroës^) proclamés les héritiers attitrés de la philosophie orthodoxe que Ton fait remonter, nous venons de l'entendre, à Socrate et à Platon, par opposition à celle des Nominales ou Terministœ (dans le nombre le décret cite expressément Occam, Marsile et Pierre d'Ailly). Voici en effet ce que nous lisons : Ulierius statuimus et edicimus quodpredicta Aristotelis doctrina ejusque commentatoris Averroys, Alberti Magni, Sancti Thomœ de Aquino , ^gidii de Roma, Alexandri de Hallis, Scoti, Bonaventure aliorumque Realium doctorum, quorum doctrina rétroactis temporibus sana securaque comperta est^tam in sacre théologie quam arcium facultatibus in predicta Parisiensi Universitate deinceps more solito legatur^ doceatur, dogmatizetur^ discatur et intime tur : alteram autem pre^ dictorum Nominalium tam expressatorum quam aliorum quorumcumque sïbi similium in eadem Universitate nec alibi quoquoversum in regno nostro deinceps palam aut occulte aut quovis modo nullatenus esse legendam^ docendam et dogmatizandam aut aliquatenus sustinendam expressse decemimus.
1. Voir à ce propos la note au bas de la page 591 dans les Annales de septembre 1896.
Tout contrevenant à cette défense formelle devait être exclu de l'Université et s'il fallait faire un exemple, le roi se déclarait prêt à signer une sentence de bannissement. Comme corollaire naturel, le décret portait que les ouvrages favorables à la théorie si explicitement condamnée seraient confisqués pour être examinés par une commission compétente qui en statuerait comme de droit.
De telles rigueurs ^ furent loin de rencontrer l'approbation universelle. Quelques membres de l'Université ne voulurent prêter que conditionnellement le serment qui leur était demandé. Plus tard les protestations se multipliant de tous côtés, le roi se laissa ébranler et l'anathème prononcé fut officiellement retiré.
Quoi qu'il en soit, ce décret atteste ce que cent autres documents de ce temps confirment , à savoir qu'à Paris Aristote était en possession d'une autorité souveraine, telle qu'elle ne lui avait été reconnue au même degré, à ce qu'il semble, nulle part ailleurs. Platon devait éprouver d'autant plus de difficulté à détrôner son rival que lui-même passait aux yeux de plusieurs pour un fauteur inconscient d'hérésie *. On n'avait sans doute jamais songé à le proscrire : mais on ne s'approchera longtemps de lui qu'avec défiance. Au XV1« siècle, nous allons le voir, il trouve des disciples qu'on écoute, et qu'on applaudit. Pourquoi? beaucoup par sympathie, un peu aussi par esprit d'opposition.
Tout d'abord il est clair que nos pères n'étaient pas plus insensibles que nous ne le sommes nous-mêmes à « ce style élégant, magnifique, plein de maïesté et de gravité, tant en paroles qu'en sentences, demy poétique, enrichy de trans-
i. Excusables après tout, si Ton admet avec Franck qu'on arrive droit à l'athéisme en poussant à ses dernières conséquences la philosophie nominaliste, telle qu'Occam la comprenait au XIV* siècle.
2. « Dans toutes les hérésies du moyen âge, il y a une pointe de platonicisme » (Gebharl). Une accusation aussi étendue serait sans doute d'une démonstration malaisée : et je ne me sens pas davantage persuadé par cette phrase d'Hauréau ; « Dans notre pays on a le goût de la vérité, et facilement convaincu d'avoir trop aimé le vague parfum de toutes les erreurs, le philosophe Platon fut bientôt classé par la France dans le chœur des poètes. »
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lations, allégories et autres couleurs de rhétorique » *. Sur ce point, alors comme aujourd'hui, Platon paraissait sans rival parmi les écrivains et surtout parmi les philosophes de Tantiquité. Ses théories, où l'idéal rayonne de toutes parts et sous mille formes, sont pleines de chaleur et de vie. Aussi est-il étudié avec une véritable prédilection par les partisans de la Renaissance tant de ce côté que de l'autre des Alpes. C'est de son esprit qu'ils s'inspirent, c'est de son génie qu'ils se réclament : imiter, reproduire le grand philosophe devient synonyme de distinction et d'élégance.
J'ai ajouté : un peu par esprit d'opposition. Tous ceux qui parlent de Platon Tont-ils lu, ont-ils pris la peine d'approfondir ses doctrines ? Je n'oserais l'affirmer : ce qui est certain, c'est que les adversaires de la philosophie régnante, et le nombre en est grand, étaient charmés de se grouper et de se compter autour de son drapeau : les lecteurs et adhérents des nouveaux platoniciens voyaient en eux autant de champions de la liberté philosophique, comme au XVIIP siècle il était de mode de saluer un patriote et un philosophe dans chaque Anglais de marque débarqué sur le royaume, comme à toute époque on a porté aux nues certaine forme de gouvernement dans l'unique dessein de faire pièce aux maîtres du jour. Vainement l'Université de Paris, obstinément attachée aux vieilles traditions, et toujours sur ses gardes à l'endroit des novateurs, sollicitait et obtenait contre eux du pouvoir les sentences les plus sévères : elle n'aboutissait qu'à se rendre ridicule.
Qu'on pèse toutes ces considérations, qu'on tienne compte de toutes ces causes, et l'on ne sera pas surpris de constater, en pénétrant un peu profondément dans le mouvement intellectuel du temps, que le platonisme figure en bonne place dans les admirations de la Renaissance française, ou, pour préciser davantage, dans cette association d'instinct qui s'établit alors entre des intelligences d'ailleurs bien diverses en vue de renouveler, à l'aide et sur le mo-
1. L. Leroy, Discours de la philosophie (dans sa traduction du Phé' don).
Liù PLATOiNlSME PENDANT LA RENAISSANCE 425
dèle des anciens, quelques-unes des bases de notre civilisation.
Est-ce à dire pour autant que je sois prêt à accepter la théorie de cet érudit contemporain, lettré d'ailleurs plutôt que philosophe, lequel réclame expressément pour Platon l'honneur d'avoir présidé dans la France du XVI« siècle, comme jadis dans l'Italie du XIV' et du XY^ à la transformation manifeste qui s'opère au sein de la portion la plus cultivée de la nation? Voici en effet ce qu'on lit au début d'une étude de M. Abel Lefranc sous ce titre : Le platonisme et la littérature en France à V époque de la Renaissance (1500-1550):
« La Renaissance française, aussi bien que son aînée la Renaissance italienne, a été profondément imbue de platonisme : elle en a reçu Tempreinte caractéristique dans ses manifestations les plus variées,et elle lui a dû de trouver après les incertitudes qui avaient marqué sa période de début une orientation ferme et définitive. Les conséquences de l'introduction de cet élément, jusque-là assez peu en faveur, ont été telles, que la rénovation universelle dont le mot même de Renaissance évoque naturellement l'idée, ne s'est révélée dans sa plénitude et n'a brillé dans toute sa splendeur qu'au moment où la propagation des théories platoniciennes fut suffisamment avancée, et où les concepts de l'amour et de la beauté, tels que lésa formulés l'immortel auteur du Banquet, apparurent dans l'horizon intellectuel des contemporains de François I«^ Le champ de l'inspiration littéraire se trouva du même coup élargi et purifié : un monde inconnu s'ouvrit aux yeux des écrivains éblouis » *.
Pareille thèse est faite assurément pour plaire aux historiens du platonisme : mais plus elle est séduisante, plus elle a besoin d'être examinée de près. Or il y a toujours quel-
1. Voir la Revue d'histoire littéraire de la France (15 janvier 1896, p. 1). Cette citation n'est pas le seul emprunt que nous ferons à ce remarquable article.
que témérité à tenter de faire intervenir dans l'explication d'une époque déjà lointaine des influences demeurées cachées même aux générations encore voisines, sinon même contemporaines des événements. Quand on se souvient des trouvères et des mystiques du moyen âge, quand les chants des Minnesinge?* ou les récits des chroniqueurs nous ont mis en présence de ses « cours d'amour », est-il encore nécessaire de recourir au Banquet pour comprendre la part que l'analyse et la peinture du plus poétique de tous les sentiments peuvent revendiquer dans la poésie du XVI® siècle ? Est-ce à la méditation de Platon, ou bien est-ce aux idées et aux mœurs du temps, et à l'imitation des pratiques italiennes que François I" et sa cour * sont redevables du caractère chevaleresque que la tradition s'est plu à leur reconnaître? La réponse, il me semble, ne saurait guère être douteuse.
Je sais bien que dans ce mouvement vers un idéal qui après tout témoigne d'une certaine élévation de pensée M. Lefranc assigne un rôle à part à une princesse qui fut, si l'on peut ainsi parler, tour à tour l'Egérie et le Mécène du nouvel Auguste, à Marguerite de Navarre, « femme supérieure dont rinfluence s'est fait sentir sur la civilisation tout entière de l'époque » et qui aimait particulièrement à s'entretenir avec les plus doctes personnages des problèmes littéraires et philosophiques. Qu'elle ait été, comme on l'a nommée, « une doctrinaire de l'amour platonique w, qu'à travers telle des nouvelles dont se compose VHeptameron « circule un souffle profondément platonicien », c'est ce que je n'ai aucune envie de contester : mais est-il déraisonnable de penser qu'en ces matières, outre son propre cœur, Pétrarque et Boccace ont été ses maîtres au moins autant que le Socrale ou la Diotime du Banquet'! et ifaut-il croire que le néoplatonisme si manifeste en tant de
1. "Sainte-Beuve (la poésie française au XVh siècle, p. 20) a écrit en parlant de cette première génération : « Depuis le Roman de la Rose, si Ton excepte quelques pièces de Charles d'Orléans et V Amant Corde-' lieTy nulle part les propos de galanterie n'avaient été aussi agréablement tournés, ni les objets symbolisés aussi vivement. »
passages de Ficin est la seule ou même la principale origine « des subtilités et des vagues rêveries qui se mêlèrent chez elle au platonisme le plus sincère » * ?
Il nous semble donc qu'après avoir eu le mérite d'attirer l'attention sur un aspect certainement peu connu^et même à peine soupçonné de notre Renaissance française, M. Lefranc a cédé trop vite à la tentation bien naturelle d'exagérer la portée de sa découverte. Mais pour que le lecteur puisse trancher ce débat en pleine connaissance de cause, il importe de faire passer sous ses yeux les diverses étapes de l'introduction et de la diffusion des idées platoniciennes dans notre pays à dater des premières années du XVl^ siècle. Pour toute la période entre 1500 et 1550, ce travail a été exécuté par le savant secrétaire du Collège de France avec une abondance de détails qui ne nous laisse guère d'autre tâche que celle de le résumer sur quelques points, ou de le compléter sur d'autres.
Durant de longs siècles, le Tintée traduit par Chalcidius avait été l'unique ouvrage qui permît aux fervents du platonisme de puiser à la source même du système ^ Faut-il rappeler à ce propos la singulière prétention de certains critiques contemporains, lesquels s'appuyant sur ce qu'ils appellent le caractère essentiellement « mythique » du dialogue, se sont avisés de lui contester, et à tant d'autres avec lui, toute valeur philosophique ? Bien au contraire, qu'on relise attentivement et sans parti pris cette exposition magistrale des origines et de la constitution de Tunivers,
1. Parmi les poésies récemment publiées de Marguerite de Navarre (sur lesquelles nous aurons à revenir plus tard) figure La définition du vray amour par dizains. Ce sont des vers étrangement alambiqués et énigmatiques, comme tant d'autres productions du temps : mais le sujet convenait excellemment à l'auteur, s'il est vrai que « cette femme éminente est une amie dont l'amour grandit et épure ceux qui l'aiment » . Un doute reste ici permis.
2. Voir cependant, en ce qui touche le Phédon^ les Annales d'août 1889, p. 425,
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qu'on interroge les témoignages de l'histoire : il demeurera évident qu'en ces cent pages Platon a cherché et trouvé le moyen de fondre et de condenser ses vues fondamentales sur Dieu, sur le monde, sur l'homme et sur la base même de toute sa doctiine, les idées. Mais en somme ce n'est là qu'une pierre précieuse entre toutes celles qui composent son trésor.
L'Italie, nous l'avons vu, a possédé dès le milieu du XV® siècle plus d'un manuscrit complet des textes platoniciens : et si,pendant cinquante ans, ces chefs-d'œuvre ne purent servir qu'à la joie et à l'instruction des hellénistes, Ficin par sa traduction (1483) les mit à la portée de tous les esprits cultivés. On doit regretter, et M. Lefranc n'a pas manqué de le faire, que Ficin ait été le disciple de Plotin et de Proclus autant que de Platon lui-même * : « Si à tous égards il n'a envisagé les spéculations néoplatoniciennes que comme des reflets ou des développements de la pensée du maître, il est arrivé néanmoins que ces spéculations ont exercé sur son esprit une action fâcheuse » : action d'autant plus à déplorer qu'elle a entraîné déplus lointaines conséquences, son ouvrage étant devenu pour longtemps dans l'Occident l'instrument par excellence de la propagation du système platonicien. Au reste, bien des années s'écouleront avant que cette traduction acquière droit de cité dans notre pays: d'une part parce que,nous l'avons vu, l'éducation philosophique de la France d'alors avait été remise d'une façon absolue et de plus en plus exclusive entre les mains d'Aristote %lequel passait pour n'être devenu grand que par sa révolte contre les enseignements par lui reçus à l'Académie : de l'autre, parce qu'avant que le monde
i. Tout ce côté des théories de Ficin a été apprécié dans un de nos priîcédents articles {Annales^ décembre 1895, p. 279 et suiv.).
2. Ainsi en 1366 deux cardinaux, légats d'Urbain V, décrètent qu'avant de postuler le plus humble des grades en TUniversité de Paris, « modèle de toutes les autres », on prouvera « qu'on a pour le moina entendu lire et commenter les diverses parties de la logique ». Une autre décision des mêmes légats, de plus grave importance, porte qu'on ne sera pas admis aux examens de la licence sans avoir étudié la Physique et la Métaphysique. Aristote était devenu vraiment le pédagogue universel.
lettré devînt accessible aux théories esthétiques et morales par où Platon avait surtout frappé les beaux esprits de Venise et de Florence, il fallait attendre que la civilisation et la culture eussent triomphé de la rudesse et de l'incivilité, suites naturelles des guerres sanglantes du XV siècle. Aussi lorsque au déclin de ce siècle un savant d'ailleurs estimable, Lefèvre d'Etaples, s'était rencontré en Italie avec quelques-uns des érudits formés à l'Académie florentine, il n'en avait pas moins gardé toutes ses sympathies à Aristote, auquel sont consacrés quelques-uns de ses meilleurs ouvrages : avec le concours de son élève Clichtove d'Arras *, il s'était même proposé comme but principal de remettre en honneur le péripatétisme authentique compromis par les interprétations téméraires de maint commentateur ^ Les seuls écrits d'inspiration platonicienne avec lesquels il se soit familiarisé sont ceux du Pseudo-Denys l'Aréopagite *' dont il a donné deux éditions, Pune en 1/|98, l'autre en 1515 ; la méthode qui y est préconisée était àsesyeuxl'antidote de l'aridité scolastique, avec laquelle elle offrait le
i. Clichtove a notamment composé une paraphrase d'une Introduction à la morale d'Aristote^ rédigée par Lefèvre. Je transcris ici à titre de curiosité les dernières lignes du volume : « Absoluta est haec introductio annotatiunculis explanata in aima Parhisiorum academia per Wolfgangum Hopilium et Henricum Stephanum in formularia litterarum arte socios anno 1502. Et invenitur venalis in officina Cuniculorum juxta scolas decretorum cum nonnullis aliis operibus philosophiœ studio non parum accommodis. » Dans tout Touvrage, où défilent sous nos yeux des citations de presque tous les grands personnages de l'histoire religieuse et profane, Platon n'apparaît qu'une fois, et pour être sacrifié à Aristote, selon lequel « nulla virtus moralis a natura et exordio nativitatis nobis inest. Et id sentire longe satius est quam cum Platone et Socrate dicere virtutes nobis esse congenitas et innatas ».
2. « Stapulensis ille Faber, in cujus unica philosophia juxta Peripateticorum dogmata Gallia gloriatur » (Bruno). Lefèvre, qui paraît avoir toujours ignoré les travaux de Pléthon, de Gennadius et de Bessarion, appelle Ficin {De monade. If, 408) « unum e principibus platonicis » et témoigne d'un grand respect pour Cusa, à qui cependant il reproche de ne pas être allé jusqu'au bout dans son affirmation de la concordance des contraires.
3. La Bibliothèque nationale est fière de posséder un splendide exemplaire manuscrit de cet auteur, avec reliure en moire ornée de pierres précieuses. C'est un présent de Manuel Paléologue.
plus complet contraste. Parménide et Heraclite paraissent avoir eu pour lui le même attrait que Platon et Plotin.
A son exemple, « les philologues français du temps se contentèrent pour la plupart d*étudier Platon en érudits, sans songer è y admirer la manifestation la plus parfaite du génie grec et sans tenter d'y puiser les éléments d'un renouvellement de la pensée philosophique. Durant la première partie du règne de François 1", la cause des idées platoniciennes ne rencontra en France aucun champion résolu * ». Ce serait même une erreur de croire que cette cause ait été accueillie et embrassée dès Torigine avec une manifeste sympathie par la docte corporation désignée dans la suite sous le nom de Collège royal, quoique fondée avec la mission expresse de représenter et de défendre les conquêtes de la Renaissance. Danès, Toussaint, Vimerca/o, les premiers lecteurs royaux en grec et en philosophie ancienne, étaient par toute leur éducation antérieure enrôlés sous le drapeau du péripatétisme. Et en ce qui touche la Réforme, si en France comme en Allemagne elle s'est élevée contre l'autorité traditionnelle d'Aristote, nous ne voyons pas qu'elle ait pris officiellement la philosophie rivale sous son patronage ^
i. M. Lefranc.
2. Sur ce point la page soivante de M. Lefranc ne sera pas lu6 sans intérêt : « L'apparition de la Réforme survenant en France à une époque où les intelligences commençaient à s'ouvrir et à s'affiner, et où, d'autre part, personne ne se désintéressait des problèmes de la vie religieuse, devait nuire nécessairement à la fortune du platonisme. En attirant à elle à des degrés divers un si grand nombre d'esprits élevés, la Réforme les confisqua momentanément au préjudice du spiritualisme proprement philosophique. Les progrès de ce dernier furent rendus difficiles jusqu'à l'heure où les premières désillusions se produisirent,et où certaines de ces âmes délicates,choquées de ceque la nouvelle religion avait de dogmatique et d'exclusif, se tournèrent vers un credo plus large, vers un idéal plus souriant. Toutes appartenaient à ce grand parti des modérés dont le rôle fut si important au début de la Réforme, alors que le drapeau de cette dernière se confondait avec celui de la Renaissance : sorte de tiers parti qui groupa les esprits les plus remarquables de cette première moitié du siècle. La plupart conservèrent des attaches plus ou moins apparentes avec la foi protestaute,mais en s'abstenaut désormais de lui demander les principes de direction de leur vie intellectuelle, et en éliminant du dogme tout ce qui contrariait leur rêve de tendresse et de liberté. »
im
Néanmoins dans l'empressement que l'on mettait de toutes parts à faire servir à la diffusion des idées antiques et de l'esprit nouveau Timprimerie récemment découverte, il était impossible qu'en France Platon fut totalement oublié. Sans doute en ce qui le touche on est retombé plus d'une fois dans l'erreur du moyen âge, confondant sans réflexion l'authentique et l'apocryphe, mettant sur le même rang des commentaires et le texte original, accordant à des compositions d'une valeur très secondaire une attention opiniâtrement refusée à des œuvres d'une importance capitale.
Ce sont tout d'abord les travaux des Florentins, alors en grande faveur d'un bout à l'autre de l'Occident : en 1489, le De triplici vita de Ficin, en 1494 sa traduction d'Hermès Trismégiste, en 1510 son traité De religione Christiana. En 1511 Jean Petit publie les Disputationes Camaldiilenses de Landini qui avaient eu un si vif succès au delà des Alpes, et sept ans plus tard la traduction complète de Platon par Ficin, qui aura les honneurs de huit réimpressions au moins dans la France du XVP siècle*. La dédicace de celle de 1533 contient ces mots que M. Lefranc a eu raison de relever, car c'est la première fois assurément que sur terre française Platon recevait un aussi solennel hommage : Plato, qiiem philosophorum Deum praedicant omnes,
« L'indice n'est pas à négliger : à ce moment le philosophe de l'Académie est cité partout comme le philosophe par excellence et l'épithète de divin, jointe à son nom chez les auteurs les plus graves, atteste que les temps approchent où les hommes se tourneront vers lui, comme vers le maître des choses divines et éternelles ». Ces temps depuis lors sont-ils jamais venus? La chose est douteuse : d'ailleurs n'est-il pas vraisemblable qu'en qualifiant ainsi Platon, les éditeurs français du XYl" siècle et des siècles suivants ne faisaient qu'imiter de confiance l'exemple donné depuis longtemps par leurs devanciers grecs et italiens ?
En même temps on voit se succéder dès i 520 des éditions
1. Consulter à ce sujet les Annales de décembre 1895, p. 278.
' spéciales de dialogues particulièrement en honneur, tels que le Timée, ce document par excellence de la philosophie platonicienne durant tout le moyen âge \ ou le Phédon^ ce chef-d'œuvre de discussion et de pathétique. Le premier dialogue qui ait paru en France dans la langue originale, c'est le Cratyle publié en 1527 par Gilles Gourmont* : bientôt des presses de Wechel sortira le texte grec du Timée (1532), du Politique (15/i8), des Lettres (1548) ^ de VHipparque^ des Rivaux et du Theages (1549). Déjà en 1519 avait paru la traduction latine du Charmide par Politien,en 1538 celle des Lois, en 1531 le traité d'Alcinoûs De doctrina Platonis et le commentaire de Proclus sur le Timée,
A cette même époque Lyon méritait le nom de « seconde Florence » par l'activité de ses savants et de ses érudits. Je ne parle que pour mémoire du curieux recueil intitulé Auctoritates Aristotelis (1512), où figurent des citations extraites de presque tous les livres d'Aristote que nous connaissons, puis de Boèce, de Sénèque, du Timée de Platon, d'Apulée, d'Empédocle, de Porphyre et de Gilbert de la Porée *. Nous avons énuméré et apprécié ailleurs les multiples éditions de la traduction de Ficin qui ont vu le jour à Lyon au cours du XVI« siècle ^ De nombreux imprimeurs et éditeurs de marque, les A. Vincent, les Gryphius, les Jean de Tournes y ont rendu à la Renaissance littéraire
1 . Notons ici pour son mérite exceptionnel Tédition suivante: IDiarû»voç Teaatoç ^ Trejoè ^v<t£wç, Timœus Platonis sive de universitate, interprète W. Tuliio Cicérone et Chalcidio, una cum ejusdocta explanatione. Accedit index repum et verborum. Parisiis, MDLXIII, apud Guil. More- Hum, typogiaphum regium.
2. nXàrwvoç KpàTv'Xoç yi nepi ovopàrwv opBôr-nroç. Lutetiœ apud iEgidium Germontium,Mense Maio,anno 1527.— En tête figure une dédicace à Jean Clerk,évêque de Bath, mort en 1540, par Jean Cheradamus, un des premiers professeurs au Collège de France, auteur d'un Lexicon grœcum.
3. In-4<.,Parisiis excudebat Ghristlanus Wechelius, sub Pegaso, in vico Bellovacensi. ~ Le texte grec des Lettres avait été publié déjà quatre ans auparavant, «< apud J. Bogardum ».
4. Le volume s'ouvre par ce singulier avertissement : « Incipit prologus compendii auctoritatum phiiosophiœ et quorumdam aliorum pro usu introductionis thematum ipsorum praedicatorum ad populum simul ac in artibus studere volentium. »