Voir les Annales de décembre 1895, p
et philosophique les plus précieux services. C'est là qu Câpres la mort de son ami Des Périers Dumoulin publie en 1544 la traduction française que ce dernier avait faite du Lysis, et en Timprimant côte à côte avec de beaux vers lui assure ainsi d'innombrables lecteurs.
C'est également à Lyon d'abord, semble-t-il, que Ton s'est préoccupé de mettre à la disposition du lecteur profane la fleur de la sagesse platonicienne, sous le titre de Gemmœ sive illustriores Platonis sententiae ad excolendos mortalium mores et vitas recte instituendas (1 551 ) ^, et plus tard sous cette nouvelle désignation : Divini Platonis gnomologia grxco-latina per locos communes per quam apposite dig es ta (ibSI), Ce petit volume de poche d'une typographie assez coquette, s'ouvre par une déclaration de l'auteur, le Vénitien Nicolas Liburnus : « Platonem philosophorum principem viri universi impense docti usque adeo perpetuo seculorum decursu et summe coluerunt et constantissime venerati sunt, ut, quam illi sive disserendi ratione, sive dicendi copia, sive demum instruendi peritia et gravitate prœponendum putarent, nusquam prorsus invenerint. » La postérité a assigné à Platon sa place sur le même rang qu'Homère, Virgile, Démosthène et Cicéron, « ita ut terra, ut cœlum,utdies, littotus denique orbis terrarum in venerabile Platonici nominis decusconsensisse videantur ». Vient ensuite une seconde préface du même auteur, adressée « ad humanissimum quemque lectorem » et où on lit ce qui suit : « Cum universa divini Platonis scientia maxime humanarum divinarumque rerum cognitionem cunctis mortalibus aflerri judicetur, non alienum fore putavi, ut antequam ad ipsa praecepta perveniremus, nonnihil prius de Socrate et Platone in médium adducerem. » Pythagore, ajoute-t-on, passe universellement pour avoir excellé dans la contemplation et Socrate dans l'action : « At nosterPlato agendi pariter et contemplandi artifex hinc inde apud omnes gentes effulsit. » Dès lors quiconque associera la connais-
i . Ouvrage qui eut une autre édition à Paris chez Prévost en 1554 sous ce même titre enrichi de l'addition suivante : Quibus recens accès* aerunt alisB sententias ex eodem Platone depromptœ,
NOUV. BiMH, T. XXXVI. ~ N» 4 5
sance du philosophe à celle de TEvangile ne peut manquer de s'élever à la plus haute perfection intellectuelle.
Le livre dont il vient d'être question est de la fin du XVP siècle : et il y aurait lieu maintenant de revenir en arrière pour passer en revue les très nombreux ouvrages relatifs à Platon (éditions, traductions ou commentaires de toute nature) imprimés dans la capitale entre 1540 et 1600. Mais sous forme de vulgaire catalogue pareille énumération ne pourrait que difficilement échapper au reproche de monotonie fastidieuse, et il a paru préférable de rattacher ces différentes publications aux phases successives du remarquable mouvement platonicien qui se dessine durant cette période. Dolet, Ramus, Leroy, de Serres, voilà les quatre esprits, de caractère bien dissemblable et de mérite inégal, en qui ce mouvement se personnifie et qui devront spécialement nous occuper. Nous passerons assez rapidement sur les deux premiers ; les deux autres, Leroy surtout, nous retiendront plus longtemps.
{A suivre,) C. Huit.
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(ii« article) LE PLATONISME EN FRANCE (suite).
Dans notre pays comme dans le reste de FOccident, il était difficile ou pour mieux dire impossible que la Renaissance de l'antiquité gréco-latine ne donnât pas le signal d un retour plus ou moins rapide, plus ou moins complet aux idées platoniciennes. On se rappelle notamment les éloges aussi pompeux que répétés décernés par Cicéron, ridole des humanistes, à son philosophe de prédilection.* Mais la France du XVP siècle n'eut ni un Laurent de Médicis s'enthousiasmant pour la doctrine nouvelle au point de lui prodiguer protection, faveurs et largesses, ni un Ficin capable de mettre son intelligence et son cœur au service du platonisme restauré, après en avoir fait la règle de son enseignement et l'âme invisible de ses écrits. Quelque zèle qu'aient déployé les savants dont nous avons à nous occuper dans cet article, l'influence qu'ils ont exercée sur leurs contemporains ne saurait être comparée même de loin à celle qu'eurent en Italie les platoniciens de Flo-
rence.
Pour ne pas nous écarter de Tordre chronologique, nous commençons par Etienne Dolet. Ce n'est pas ici le lieu de reprendre le procès de cet imprimeur fameux, mort victime autant de ses entraînements téméraires que des violentes et parfois aveugles préventions de cette époque si troublée. M. Lefranc se fait l'écho d'une opinion accréditée
lorsqu'il affirme que « la traduction d'un dialogue de Platon devint le point de départ de la campagne passionnée menée contre Dolet ». En réalité la chose n'est qu'à moitié exacte : il avait eu déjà à répondre devant le Parlement sur un chef d'accusation bien autrement grave, lorsqu'en 1544 il rapporta de l'exil les pages qui devaient lui être si fatales. Voici au surplus en quels termes il rend compte de l'événement à François P"" son protecteur, en parlant de son récent séjour à Lyon au milieu des siens : « Revoyant mes trésors, à sçavoir les efforts de mon esprit tant en latin qu'en nostre langue françoyse, je trouvay de fortune deux dialogues de Platon, par moy aultresfoys traduits et mys au net, et pour ce que j'avais résolu et concluz en moy, de mettre en lumière certaines compositions par moy faites sur la justification de mon second emprisonnement, il m'a semblé bon d'y ajouter lesdicts dialogues : veu que la matière de l'ung n'y convient pas mal (c'est à sçavoir des misères de la vie humaine) et l'aultre est pour vous signifier que j'ay commencé, et suys ja bien avant en la traduction de toutes les oeuvres de Platon. De sorte que, soit en vostre royaulme ou ailleurs, je vous puis promettre qu'avec l'ayde de Dieu je vous rendray dedans ung an révolu tout Platon traduit en vostre langue... »
Un trépas aussi tragique que prématuré en décida autrement : mais il est évident qu'un esprit prompt à l'illusion et plein d'une confiance illimitée en lui-même pouvait seul se flatter de mener à bonne fin en si peu de temps une entreprise aussi vaste et aussi délicate, à laquelle peVsonne jusque-là n'avait travaillé ni même songé. En effet, tandis qu'Aristote dès la fin du XIV* siècle eut la bonne fortune de rencontrer un traducteur français digne de lui *,
i. Je veax parler de Nicolas Oresme, lequel avait donné en 1370 \ine version des Morales^ en 1371 des Politiques et de VEconomique^ en 1377 du traité Du Monde. Charles V s'était empressé de récompenser ces savants travaux par un don royal de cent livres. La préface du second de ces ouvrages félicite le roi « d'avoir fait mettre en langage français la science des politiques, de toutes les sciences mondaines la principale et la plus digne et la plus profitable... Et cest livre fut fait par le plus sage philosophe qui oncques fust dont il soit mémoire, et à
longtemps après Platon n'était encore accessible que par l'intermédiaire de versions latines, et il dut attendre pendant bien des générations l'éruditqui mettrait à la portée du lecteur français son œuvre entière ou du moins ses principaux chefs-d'œuvre.
D'ailleurs, chose singulière en apparence et au fond cependant assez naturelle, dans son opulent héritage la vogue s'est attachée tout d'abord aux parties les plus modestes, mais aussi les plus facilement comprises : ce n'est pas le premier venu qui peut d'aventure s'élever à la hauteur des pensées, au sérieux de la discussion du Gorgias ouf de la République, Il y a plus : c'est par un dialogue considéré chez les anciens eux-mêmes comme apocryphe et joint dans la suite, on ne sait comment, à la liste des compositions authentiques, que s'ouvre la série des traductions françaises de Platon. Il est vrai que XAxiochus (attribué par Ficin à Xénocrate) se recommande par des qualités de pensée et de forme assez appréciables pour qu'on s'explique sans peine sa popularité exceptionnelle au XVI« siècle. Politien, puis Rodolphe Agricola (en 1411) l'ont traduit en latin ; on en cite une première version française sans date, imprimée à la suite de pièces de 1537 et 1539 *. C'est à ce même dialogue que paraît également être allée au début la curiosité de Dolet, qui lui avait associé VHipparque, morceau philosophique si faible qu'à l'heure présente, malgré l'autorité prétendue du catalogue ancien de Thrasylle, à peine se rencontrerait-il un critique disposé à y reconnaître sans hésiter la main de Platon. Voilà la double traduction que
grant diligence et en sou parfait aage ». Le texte imprimé porte à la fin cette indication : d Le présent livre de politiques fut achevé le VIII« jour d'aoust mil quatre cens quatre vingt et neuf par A. Varan d. » 1. Voici ce que les bibliographes nous en apprennent. En tête du vor lug[ie on lit : « Platon du contempnement de la mort. Le livre nomme TAxiochus de Platon, du contempnement de la mort, en forme de dyalogue et sont les introduitz Socrates, Clinias et Axiochus. » Puis à la dernière page : « Cy fini le livre de Platon du contempnement de la mort, nouvellement traduyt du latin, en françois et imprimé à Paris par Denys Janot, imprimeur et libraire demeurant en la rue neufve Notre- Dame. » On suppose, sans autre fondement que des conjectures, que cette traduction était Tœuvre de Guillaume Postel.
ANNilLES DE PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE
Dolet eut la bizarre et funeste inspiration d'ajouter à son Second Enfer avec les indications suivantes : « Deux dialogues de Platon ; tung intitulé Axiochus, qui est des misères de la vie humaine et de F immortalité de Pâme; Pautre intitulé Hipparchus qui est de la convoitise de f homme touchant le gaing et augmentation des biens mondains^. Le tout nouvellement traduit par Etienne Dolet. » Cette addition philosophique était précédée d'une lettre « au roy très chrestien » (nous en avons donné plus haut un extrait) et d'une poésie adressée « à ceulx de ma nation »>. On me permettra d'en détacher ici les deux strophes suivantes :
C'est assez vescu en ténèbres :
Acquérir fault l'intelligence Des bons auteurs, les plus célèbres Qui soient en tout art et science...
Ce que pourrez assez entendre, Voyant Platon que vous propose :
Car, si bien le voulez comprendre, Y a-t-il plus divine chose? t.
Le 5 août 1546, Dolet était brûlé publiquement sur la place Maubert. Or les trois chefs d'accusation relevés contre lui avaient été les suivants : blasphème, sédition, exposition de livres prohibés et damnés : dans le nombre en est-il un, et lequel, visant spécialement le délit commis par lui dans sa traduction de VAxiochus ? Faute de documents explicites, la réponse ne laisse pas d'être quelque peu embarrassante. Voici d'ailleurs ce qui s'était passé. A peine sorti de presse, le livre avait été déféré à la faculté de théologie en Sorbonne, laquelle le là novembre 1544 prononça la censuresuivante : « Quant à ce dialogue mis en français intitulé Acochius {sic), ce lieu et passage, c'est àsçavoir, attendu que tu ne seras plus rien du tout^ est mal traduit et est contre l'intention de Platon, auquel il n*y a ni en grec ni en latin ces mots rien du tout. » La proposition
1. Un peu plus loin le même titre se trouve ainsi résumé : De la convoitise et affection de gaigner.
2. Aux deux dialogues dont nous avons parlé font suite trois pages de réflexions sous ce titre : Aulcuns dicls et sentences notables de Platon,
ainsi rédigée fut jugée « hérétique et conforme à Topinion des saducéens et épicuriens ».
Si maintenant Ton se reporte au texte i, il est aisé de s'assurer qu'en effet rien n'y répond aux trois mots incriminés, mais en même temps que ceux-ci, loin de modifier profondément la portée de la phrase, ne font que lui donner un sens plus plein et plus complet. Il est à remarquer en outre que Tensemble de ce passage ne reproduit nullement la thèse véritable de l'auteur, quel qu'il soit, du dialogue : tout au contraire, Socrate déclare un peu plus haut qu'il se borne dans cette sorte de discussion préliminaire à emprunter à Prodicus la forme d'une argumentation familière dès lors à toute l'antiquité, à savoir que la mort ne doit et ne peut être un sujet d'eff'roi, ni pour les vivants, ni pour ceux qui ne sont plus *. La conviction de Socrate et, conséquemment, de l'auteur qui le met en scène, se révèle une page plus loin », où l'immortalité de l'âme est appuyée sur une éloquente énumération des conquêtes du génie de l'homme*. Les faits ainsi établis, au point de vue de nos idées et de nos mœurs modernes il y a quelque chose d'inadmissible dans
1. Axiochus, 31)9 c : Oùre si ri Traôoeç, serrai Tvspî o-e (ô ôovaToç)' ou yàp oùx etret. — D'ailleurs, ainsi que le fait remarquer M. Christie, le plus récent biographe et apologiste de Dolet, rien ne prouve que cet érudit fût en état de lire Platon et surtout de le traduire sur Toriginal. Dolet dut vraisemblablement s'inspirer des versions latines déjà nombreuses du dialogue.
2. Cette pensée se retrouve exprimée en termes équivalents dans une poésie latine de Dolet, insérée par Gaspard Domavius sous le titre Expetendam mortem à la fin du tome second de son Amphitheatrum philosophiœjoco-serise (Hanovre, 1619). La strophe suivante en donnera la preuve :
Ne mortis horre spicula, qus dabit Sensu carere, vel melioribus Locis tegi et statu esse laeto, Elysii est nisi spes inanis.
3. Le passage est ainsi rendu dans la traduction qui nous occupe t « Laissant là toutes ces resveries et subtilités superflues, je te veulx informer et prouver qu'il y a plusieurs belles raisons et démonstrations évidentes par lesquelles nous pouvons congnoistre à l'œil l'immortalité de Pâme. »
4. On sait avec quelle force de raisonnement, avec quelle brillante et solide imagination Bossuet dans son Sermon sur la mort développe cette argumentation dont je ne retrouve l'équivalent dans aucun dialogue platonicien d'une authenticité incontestée.
cette prétention de la Sorbonne de rendre un traducteur responsable d'une doctrine contenue incidemment dans le texte original*. Au reste, si mal connu que soit pour nous le procès criminel d'où Dolet sortit frappé d'une sentence capitale, nous en savons cependant assez pour affirmer que d'autres considérants, apparemment plus graves, jouèrent un rôle décisif dans sa condamnation.
Pierre la Ramée (ou Ramus) eut une fin presque aussi tragique que celle de Dolet, mais si sa hardiesse philosophique fut égale, sa vie fut moins irrégulière et sa persormalité bien autrement sympathique. Passionné pour l'étude, il avait fait à pied, presque sans vêtements et sans ressources, les cinquante lieues qui séparaient de Paris son pays natal. Entré comme domestique au collège de Navarre, sa tâche quotidienne achevée, il passe une grande partie de la nuit penché sur les livres et les grimoires du temps. Mais ni ce savoir indigeste et stérile, ni l'enseignement des maîtres ne satisfont sa vive et ardente intelligence. Ecoutons-le plutôt dressant au sortir de la Faculté le bilan de ses progrès dans la culture de son esprit : « Non in historia et antiquiute rerum prudentiorem, non in dicendo disertiorera, non in poesi promptiorem, non denique ulla in re talibus logicis me sapientiorem factum deprehendi. Heu miserô mihi ! ut obstupui I ut ingemui ! »
On comprend l'indignation que lui inspire un système pédagogique jugé et condamné par de tels résultats. En 45/i3 ses Institutiones dialecticœ inaugureront une logique
1. Je dois à ce propos faire observer qu'après avoir cité les lignes suivantes du commentaire de Leroy sur le Phédon : « C'est merveille que Ton puisse trouver aujourd'hui entre les fidelles aucuns tant infidelles qui révoquent en doute ce qui est approuvé par les raisons des philosophes excellents : toutefois l'on voit assez qu'ils ne s'adonnent à telle impiété sinon pour oster la crainte de Dieu et du dernier jugement, norrir leurs meschancetés exécrables avec licence plus desréglée », M. Beckern'a pu résister à la tentation d'ajouter celte remarque : « S'af irait-il de Dolet? »
noiivelle : mais sous ce titre significatif : Animadversiones Aristotelicœ, il en avait écrit auparavant la préface et pour ainsi dire l'introduction naturelle. Jamais en France Aristote n'avait encore été l'objet d'une attaque aussi violente. Ramus y dénonçait et y attaquait avec une vivacité extrême l'obscurité, la confusion de la logique péripatéticienne, avec ses définitions et ses divisions à l'infini. Sait-on quelle thèse le jeune étudiant présenta lors de sa réception au degré de maître-ès arts ? « Quœcumque ab Aristoteledicta sint commentitia esse », tout ce qu'enseigne Aristote n'est que fausseté * . La Sorbonne dut être d'autant plus scandalisée d'une telle audace que Ramus, s'avisant le premier d'une arme de guerre dont Patrizzi en Italie allait user après lui, déclarait VOrganon purement et simplement un recueil apocryphe. Comment ! cette logique pour laquelle on professait une telle vénération qu'on lui sacrifiait en quelque sorte tout le reste de la philosophie était une œuvre aussi bâtarde dans ses origines que fausse dans ses conclusions I Le métaphysicien irréfutable devant lequel on s'inclinait au nom même de la théologie chrétienne serait convaincu de s'être tronipé foncièrement sur les principes mêmes de toute dialectique ! Une telle insolence ne pouvait rester impunie. Bientôt un arrêt de François I«r stigmatisera Ramus comme « téméraire, arrogant, impudent, ignorant, homme de mauvaise volonté, médisant et menteur », le tout pour avoir osé (( condamner le train et art de logique reçu de toutes les nations ». Il était interdit au coupable de jamais reparaître dans une chaire publique.
1. Pour excuser pareille outrecuidance, il est opportun de se souvenir que M. Lefranc, par exemple, après avoir compulsé toutes les délibérations de la Sorbonne durant la première moitié du XVI» siècle, résume comme suit son opinion : « Nuile part il n'y a plus triste monument de la sottise humaine ».— On lit dans une lettre de ValentinTschudi à Zwingle (datée de Paris 22 juin 1518) : « Ces personnages (il s'agit des professeurs d'alors) ont dépouillé toute sagesse. Il faut voir de quelle misérable manière ils traitent leur auteur préféré (apparemment Aristote). L'un l'envoie à la croix, l'autre à Minos, un autre aux gémonies ; puis soudain il est promu au rang de chef, d'oracle, de roi... Platon n'a guère plus de chance : il est voué aux mêmes honneurs et aux mêmes supplices. »
NOUV. sélUE, T. XXXVU. — N«» 2. 3 '
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Heureusement pour Ramus, au milieu de Tincroyable agitation intellectuelle de la Renaissance les sévérités de la veille n'excluaient pas les faveurs du lendemain. Grâce à l'intervention empressée du cardinal de Lorraine son protecteur, non seulement l'arrêt précité fut révoqué, mais luimême fut nommé principal du collège de Presles. Sous le règne de Henri H qui lui avait accordé toute sa confiance, il est même promu à une chaire de philosophie et d'éloquence au Collège de France, où l'on vit se renouveler autour de sa chaire l'affluence extraordinaire qui avait jadis applaudi aux premières leçons des humanistes italiens. Platon devint un des objets de prédilection de son enseignement.
C'est qu'en effet en attaquant Aristote dès son entrée dans la carrière Ramus avait obéi tout à la fois à un vif instinct de nouveauté et aux convictions ardentes qu'il avait puisées dans la lecture des dialogues socratiques ou platoniciens. Ses premiers écrits avaient une allure en apparence exclusivement négative. « Néanmoins si Ton examine de plus près non seulement les Animadversiones Aristotelicœ^ mais aussi les ouvrages si nombreux où le philosophe picard a abordé des questions analogues, on s'aperçoit rapidement que le culte de Platon et de son maître domine sa pensée et qu'il s'élève chez lui à lahauteur d une véritable religion... Son but était moins de détruire le prestige du Stagirite que de régénérer l'enseignement de la logique dans TEcole par l'action de la dialectique platonicienne u *.
Aussi bien, à la fin du V« livre de ses Institutiones, Ramus nous a lui-même révélé grâce à quelles circonstances il fut mis sur la voie d'une philosophie plus humaine, d'une méthode bien autrement pratique et intéressante pour atteindre à la vérité. « Durant les nuits je dévorais au hasard les livres ou débris de livres qui me tombaient sous la main. Comme conduit par quelque bon ange, je fis la rencontre
1. M. Lefranc. —Encore convient-il de remarquer avec M. Bouillier que « Ramus n'emprunte à Platon que la forme extérieure de la méthode, et non la dialectique elle-même, car à proprement parler il n'a point de métaphysique ».
LE PLAtONISME PENDANT LA nENAISSANCI;: 16S
des Mémorables de Xénophoii d'abord, puis des Dialogues de Platon. C'est là que je trouvai le port tant désiré... Ce que j'y goûtais particulièrement, ce qui m'attirait, c'était la façon dont Socrate réfutait l'erreur, se proposant avant tout d'élever ses auditeurs au-dessus des données des sens, des préjuges de l'opinion et du témoignage d'autrui, afin de les rendre à la justesse naturelle de leur esprit et à la liberté de leur jugement. » Et il conclut en ces termes : « Quid plura ? cœpi egomet sic mecum cogitaro : quid votât paulisper <twx/>aTîÇ6tv * ?» De fait il se mit non seulement à socratiser, mais à platoniser, et cela avec un tel zèle que durant un court séjour en Allemagne vers 1569, il fut publiquement salué du titre de « Platon français » ^ On le voit publier successivement le Songe de Scipion en 15/i6 et une traduction latine des Lettres platoniciennes en 1549 ^ Chose bizarre et qui trahit la préoccupation pour ainsi dire universelle de l'époque, chaque lettre est ramenée par lui à un syllogisme : au prix de quelles subtilités d'interprétation, on le devine sans
peine.
En face du platonisme et de ses séductions, Ramus a sans doute affiché d'abord le louable dessein de sauvegar-
1. Dans V Hellénisme en France (I, 330) E. Egger parle avej un enthousiasme nuUement dissimulé de cet épisode de notre histoire philosophique : « Quand Ramus eut connu les Mémorables, il lui sembla que les murailles de l'Ecole tombaient autour de lui et qu'à ses yeux s'ouvrait un pur et lumineux horizon. Rien n'est beau, je dirais presque rien n'est poétique comme cet épanouissement d'une âme de penseur qui se sent enhn maîtresse d'elle-même après avoir secoué de lourdes entraves et qui se livre sous la lumière du soleil, au milieu des richesses de la nature, à une nouvelle étude des mystères du monde. »
2. Il est à remarquer que Ramus trouva beaucoup plus d'écho dans les pays du Nord (Allemagne, Angleterre, Hollande, Danemark) que dans sa propre patrie. D'ailleurs il y eut aussi des adversaires : c'est ainsi que Christian I de Saxe interdit l'enseignement de sa 'doctrine à r Université de Witlemberg. Eu Italie, Muret prit la méthode nouvelle sous sa protection.
3. Parisii8,extypisMath8eiDavidis.—Lorsqu'en 1552 Ramus réédita cette traduction entreprise avec le concours de Jacques de Thou, il la dédia au cardinal de Lorraine : « Quas epistolas tibi non solum tanti philosophi nomine, sed etiam rorum ipsarum dignitate gratissimas fore confido. Ego vero hac politicœ disciplina particula sic incensus sum, ut totam et Aristotelis et Platonis Tro^trstav hoc dialecticœ et rhetoricœ exercitationis génère persequi cuperem. »
der son indépendance. « Nullam sententiam Platonis probandam existimo quia Platonis fuit. Si quid Platonis rectius veriusque bajulus mihi denuntiavit, Platoni quidem erranti non dubitabo bajulum recte sentientem proponere *. » Mais peu à peu cette réserve fait place à une admiration de plus en plus confiante, et même à un respect de plus en plus excessif. Faut-il se persuader pour autant que Ramus a étudié et approfondi résolument sous toutes ses faces, ou tout au moins parfaitement saisi dans ses parties maîtresses la philosophie nouvelle dont il se fait le héraut? Rien de moins démontré. « José assurer, écrit Saisset, qu'il n'a jamais soupçonné la véritable portée de la dialectique platonicienne. »
On sait que l'infortuné professeur perdit la vie au milieu du fatal massacre de la St-Barthélemy. Fut-il recherché comme fauteur du platonisme, ainsi que l'insinue Cousin, ou voulut-on se venger de Thérétique qui avait brisé les images des saints dans son collège de Presles?La réponse est douteuse. Mais dans les études que nous poursuivons, une place revenait de droit à celui qui jaloux, à l'exemple du fondateur de l'Académie, de donner à la philosophie l'éclat de la beauté littéraire, intitulait un de ses discours d'introduction : De studiis philosophiœ et eloquentim conjungendis. Une telle pensée était bien étrangère à Taride formalisme scolastique.
IIÏ
Malgré une sympathie évidente pour Platon, faite d'ailleurs en partie de l'aversion qu'ils ressentaient pour TAristote de la scolastique, les deux savants dont nous venons de parler n'ont eu ni la pensée ni le loisir de s'occuper sérieusement des écrits platoniciens. C'est au contraire précisément à cette tâche que Leroy ' devra le meilleur de sa réputation.