‹ Le Platonisme pendant la Renaissance [microform]Chapitre 60 sur 77 · Discours au lecteur^ en tête de sa traduction du Banquet · texte numérisé non relu

Discours au lecteur^ en tête de sa traduction du Banquet

2. Ainsi le De Pace (où il fait intervenir entre deux citations U'Empëdocle et d'Aristote la théorie platonicienne des contraires), De Vex" cellence du gouvernement royal (1575), La Vicissitude ou variété des choses en Vunivers (1577), etc.

« C'est dire que le français du XYI» siècle était incapable de rendre une pareille langue dans son intégrité. » Faut-il cependant ne voir dans notre idiome, à ce moment si remarquable de son évolution, qu'un instrument absolument rebelle? Ce serait une erreur. Sans doute « au beau temps de la Renaissance, les interprètes s'attachent beaucoup au fond très peu à la forme. Alors l'équilibre et la majesté des périodes latines, comme l'atticisme de la bonne époque et l'affectation des derniers Alexandrins,tous ces styles si variés sont rendus par la seule naïveté et l'abondance exubérante communes à tous les écrivains de l'époque... Néanmoins cette mollesse de parier, ce je ne sais quoi d'indéterminé et de flottant dans les lignes permettra à Leroy de représenter exactement le dessin, la physionomie du texte, de conserver la suite des mots, Tordre des propositions, de reproduire les constructions mêmes » ; au risque, il est vrai, de donner assez souvent une allure lente et disgracieuse à telle phrase alerte et lumineuse de l'original.

Passe-t-on maintenant au commentateur ? il faut se souvenir qu'autant l'antiquité était encore ignorée de nos ancêtres au XVI* siècle, autant ils brûlaient de la connaître : lorsqu'à propos d'un terme tout nouveau ou d'une pensée particulièrement intéressante un savant d'une vaste lecture se complaît à étaler son érudition de fraîche date, il est assuré à l'avance de n'importuner personne, et même de se faire admirer du grand nombre. Nous sommes devenus plus sévères. Aussi, tout sympathique qu'il soit à Leroy, M. Becker écrit sans hésiter : « C'est un helléniste qui a le sentiment du beau ; mais son savoir manque de méthode et de mesure, son goût de sûreté et de finesse. »

Durant tout le moyen âge, le Timée avait été le seul document authentique et pour ainsi dire l'unique personnification de la sagesse platonicienne : aussi, même au Xyi*^ siècle, alors qu'ont été rendus à la lumière tous les écrits du maître, aucun n'est en possession d'une renommée aussi étendue. Ce fut naturellement le premier dialo-

gue que Leroy s'appliqua à mettre en français. Dès 1551 Michel Vascovan publiait un fort coquet volume en superbes caractères sous ce titre : Le Timée de Platon, traitant de la nature du monde et de V homme, et de ce qui concerne tant Nme gue le corps des deux, translaté de grec en françois, avec l'exposition des lieux plus obscurs et difficiles, par Loys le Roy dit Regius, addressé à Monseigneur le révérendissime Cardinal de Lorraine, archevêque et duc de Reims et premier pair de France». ~ La préface contient des déclarations d'un prix indiscutable pour Thistorien du platomsme : c'est la première fois sans doute que l'illustre philosophe recevait dans notre langue un hommage aussi explicite. Quelques extraits permettront d'en juger : « Entre tant qui ont mis la main à la plume par le passé et escrit de grandes choses, et fort profitables à la postérité, certainement il ne s'est trouvé homme depuis deux mille ans qui ait escrit plus doctement et élégamment ensemble que Platon , m qui ait mené vie plus honneste et plus chaste II a été tant sçavant que toute l'antiquité l'a estimé plus tost divin qu'humain, et est celuy entre tous les philosophes gentilz qui a le plus près approché de la religion chrestienne... Il y a tele maiesté en son parler qu'on a estimé que quand Dieu eust voulu user du langage des hommes il n'eust autrement parlé que Platon... mais surtout aima tant les lettres qu'en quatre vingtz ans qu'il demeura en ce monde il ne print jamais autre exercice fors d'apprendre et de chercher vérité... Entendant cest autheur estre tant excellent, je me l'étois entre tous despieca proposé pour 1 apprendre presque de mot à mot et le liVe diligemment • dont ambition, désir de voir le monde, et suite de la court m'avoyent aucunement estrangé... Véritablement je puis

Au'p?!^/^^^!T^^^^ ''"^ ^- ^""^^^^ ^"^ « ^*>«s«cré aux traductions du Phédonei du Banquet par Leroy deux longs chapitres d'un intérêt soutenu et d'un incontestable mérite, ait passé entièrement sous silenci ^o ni" J"* "^^ ^""*^' ""^^ P'-énaices de son activité philosophique.

2. Déjà dans son discours latin De pack, Leroy répétait ce bel éloge ' décerné par Cicéron a son philosophe de prédilection : « Plato longe omnium quicumque scripserunt aut loculi sunt et gravitate sententiarum et eleganlia verborum facile prjnceps. »

dire n'avoir jamais leu autheur qui m'ait tant apporté de profit ny plus donné de consolation que luy en tous mes affaires... Ainsi ayant leu plusieurs beaux livres de luy, finalement je tombai en celui ou il traicte de la création du monde et de lanature de Tunivers, qu'il nous a laissé le plus accompli de tous, et l'a intitulé du nom de Timée Pythagorique, qui parle plus longuement au dialogue. Lequel livre je me suis ingéré rendre en notre langue pour en avoir plus parfaicte intelligence, pour accoutrer mon style et dresser le jugement. Sans doute le travail a été grand, pour la difficulté de la matière et pour ce que personne jusque a présent n'a traité de la philosophie en françois... » Et après avoir fait cette remarque singulièrement hasardée, que « seize cents ans sont passez qu'il y avait grand nombre de sçavants hommes en Gaulle qu'on nommait Druydes, qui tenoyent opinions semblables à celles de Pythagoras et de Platon en ce livre », Leroy déplore avec autant de conviction que nos celtomanes contemporains les plus déterminés le coup irréparable porté à notre première civilisation par la conquête romaine *.

Et comme si de tels éloges lui paraissaient encore insuffisants, il répétera sans hésiter dans V Argument qui fait suite immédiatement à cette préface : « Le Timée de Platon, comme il soit le plus élégant et le plus perfect livre qu'il escrivit onques, voire le plus excellent et le plus beau que nous ayons en toutes les lettres : il a tousjours esté estimé fort difficile, pour la haute matière qu'il traicte... Encore est-il jugé obscur pour les raisons subtiles qu'il

1. Cette préface a été littéralement reproduite dans une réédition posthume de l'ouvrage, accru de l'addition suivante : Plutarque, de la création de lame que Platon descrit en son Timée, Paris, par Abel TAngeUer, MDLXXXI. Dans l'épître dédicatoire adressée par l'éditeur à Messire Augustin de Thou, je relève ces lignes : « Etans presque deux ans passez que Monsieur Régius décéda, lequel ayant laissé beaucoup de bons livres prêts à mettre sur {sic) la presse, je fis diligence d'en recouvrer quelque partie, entre autres une grande part des traductions de Platon avec leurs commentaires, desquels je n'ay voulu laisser perdre la lumière, et selon l'avis de quelques gens doctes, j'ay commencé à l'impression du Timée, comme à l'un des principaux et plus requis traictez de toute l'œuvre. »

gue que Leroy s'appliqua à mettre en français. Dès 1551 Michel Vascovan publiait un fort coquet volume en superbes caractères sous ce titre : Le Timée de Platon, traitant de la nature du monde et de l'homme, et de ce qui concerne tant l*âme que le corps des deux, translaté de grec en françoîs, avec l'exposition des lieux plus obscurs et difficiles, par Loys le Roy dit Regius, addressé à Monseigneur le révérendissime Cardinal de Lorraine, archevêque et duc de Reims et premier pair de France ^ - La préface contient des déclarations d'un prix indiscutable pour Thistorien du platomsme : c'est la première fois sans doute que l'illustre philosophe recevait dans notre langue un hommage aussi explicite. Quelques extraits permettront d'en juger : « Entre tant qui ont mis la main à la plume par le passé et escrît de grandes choses, et fort profitables à la postérité, certainement il ne s'est trouvé homme depuis deux mille ans qui ait escrit plus doctement et élégamment ensemble que Platon , m qui ait mené vie plus honneste et plus chaste. 11 a été tant sçavant que toute l'antiquité l'a estimé plus tost divin qu'humain, et est celuy entre tous les philosophes gentilz qui a le plus près approché de la religion chrestienne... Il y a tele maiesté en son parler qu'on a estimé que quand Dieu eust voulu user du langage des hommes Il n eust autrement parlé que Platon... mais surtout aima tant les ettres qu'en quatre vingtz ans qu'il demeura en ce monde il ne print jamais autre exercice fors d'apprendre et de chercher vérité... Entendant cest autheur estre tant excellent, je me Pétois entre tous despieça proposé pour 1 apprendre presque de mot à mot et le lire diligemment • dont ambition, désir de voir le monde, et suite de la court mavoyent aucunement estrangé... Véritablement je puis

Hn^w/"^»"^^"''^ ^"^ ^- ^^^^''' ^"^ « <^*>"«»<^»'é «"^ traductions du PhedoneX du Banquet par Leroy deux longs chapitres d'un intérêt

soutenu et d'un incontestable mérite, ait passé entièrement sous si"rnce ^% nx" îf " ^"'J^^' ""^^ prémices de son activité philosophique.

2. Déjà dans son discours latin De pace, Leroy répétait ce bel éloge ' décerné par Cicéron a son philosophe de prédilection : « Plato longe

rZr ?"*""?*'"' 'TP?.«"'«' ««* *o<^"« «unt et gravitate sentenliarum et eleganlia verborum facile princeps. »

dire n'avoir jamais leu autheur qui m'ait tant apporté de profit ny plus donné de consolation que luy en tous mes affaires... Ainsi ayant leu plusieurs beaux livres de luy, finalement je tombai en celui ou il traicte de la création du monde et de lanature de Tunivers, qu'il nous a laissé le plus accompli de tous, et l'a intitulé du nom de Timée Pythagorique, qui parle plus longuement au dialogue. Lequel livre je me suis ingéré rendre en notre langue pour en avoir plus parfaicte intelligence, pour accoutrer mon style et dresser le jugement. Sans doute le travail a été grand, pour la difficulté de la matière et pour ce que personne jusque a présent n'a traité de la philosophie en françois... » Et après avoir fait cette remarque singulièrement hasardée, que « seize cents ans sont passez qu'il y avait grand nombre de sçavants hommes en Gaulle qu'on nommait Druydes, qui tenoyent opinions semblables à celles de Pythagoras et de Platon en ce livre », Leroy déplore avec autant de conviction que nos celtomanes contemporains les plus déterminés le coup irréparable porté à notre première civilisation par la conquête romaine*.

Et comme si de tels éloges lui paraissaient encore insuffisants, il répétera sans hésiter dans V Argument qui fait suite immédiatement à cette préface : « Le Timée de Platon, comme il soit le plus élégant et le plus perfect livre qu'il escrivit onques, voire le plus excellent et le plus beau que nous ayons en toutes les lettres : il a tousjours esté estimé fort difficile, pour la haute matière qu'il traicte... Encore est-il jugé obscur pour les raisons subtiles qu'il

1. Cette préface a été littéralement reproduite dans une réédition posthume de l'ouvrage, accru de l'addition suivante : Plutarque, de la création de lame que Platon descrit en son Timée, Paris, par Abel TAngelier, MDLXXXI. Dans Tépître dédicatoire adressée par l'éditeur à Messire Augustin de Thou, je relève ces lignes : « Etans presque deux ans passez que Monsieur Régius décéda, lequel ayant laissé beaucoup de bons livres prêts à mettre sur {sic) la presse, je fis diligence d'en recouvrer quelque partie, entre autres une grande part des traductions de Platon avec leurs commentaires, desquels je n'ay voulu laisser perdre la lumière, et selon l'avis de quelques gens doctes, j'ay commencé à l'impression du Ttmee, comme à l'un des principaux et plus requis traictez de toute l'œuvre. >

baille d'arithmétique, géométrie, musique, astrologie et médecine en plusieurs passages. » Et plus loin insistant sur ce dernier point il ajoute : « Tout le propos enseignant des élémens est enveloppé de métaphores fort obscures suy vaut la coutume des pythagoriciens, et faut estimer que Platon aye expliqué tcles matières à ses disciples plus clairement *. D Pour la commodité des lecteurs, Leroy divise le dialogue d'une façon d'ailleurs assez arbitraire en quatre parties, ajoutant à la suite de chaque passage d'une compréhension un peu difficile un commentaire où éclate tantôt son inexpérience philosophique, tantôt et plus souvent son ingénieuse et incontestable érudition. S'il ne possède pas tout Platon, il est certain du moins qu'il Ta lu, ainsi que nous en instruit sa préface : et les dialogues les plus divers [Phédon, République^ Théétète, Parménide, Epinomide (sic), etc.) lui fournissent successivement des rapprochements que ne désavouerait pas un platonicien de profession '. De même il sait ce que les auteurs anciens les plus considérables nous ont laissé sur les sujets les plus graves ou les plus intéressants traités dans le TiméCy et les citer est pour lui un prétexte avidement saisi de refaire l'éloge du génie de Platon. C'est ainsi qu'après avoir rappelé l'admiration ressentie et exprimée par Cicéron, Lactance et Celse, en face des merveilles du corps humain, il ajoute : « Toutefois, quiconque voudra conférer ce qu'ils en ont escrit avec le discours présent, il trouvera qu'ils n'ont atteint à la gravité de sentences, sublimité de parole, ornement exquis dont Platon a icy usé. »

La traduction française du Timée était à coup sûr un

1. Cette dernière réflexion, assez naïve d'ailleurs, ne prouve nullement, cela va de soi. que Leroy crût à rexistcnce d'une doctrine platonicienne secrète, différente de celle qui s'offre à tous dans ses dialogues et non pas plus simple, mais bien au contraire plus profonde.

2. Eu veut-on un exemple? on lit presque au début de Touvrage : « Platon commence son discours par la création du monde et le finit à rhomme, pour tant que Thomme est un petit monde ayant tout en luy particulièrement qu'a le monde universellement, comme Socrate démontre très bien au dialogue intitulé le Philèbe. »

premier et précieux service rendu à la cause platonicienne, mais pour les raisons que nous avons fait connaître cette cause continuait k être suspecte au plus grand nombre. Leroy ne l'ignorait pas et la préface de son livre contenait un écho de ses légitimes appréhensions : « Il est fort à craindre que Tœuvre pour sa nouveauté ne trouve beaucoup d'envieux et détracteurs. » Heureusement cette considération, si grave qu'elle fut, n'était pas pour l'arrêter ni pour refroidir son zèle, et il se remit incontinent à l'œuvre. Chacun accordera d'ailleurs que dans le choix d'un second dialogue, il eut la main particulièrement heureuse. En effet, de tous les écrits de Platon, le Phédon est peut-être celui où son spiritualisme s'affirjne avec le plus d'énergie et en même temps avec la chaleur la plus communicative, celui où le côté mystique et religieux de l'àme platonicienne se manifeste avec le plus intime abandon. « La première partie est une discussion entre philosophes, la seconde est un hymne, un fragment d'épopée : c'est, en quelque sorte, un accompagnement doux et gracieux, destiné à relever l'effet des démonstrations précédentes, et à charmer le cœur et l'imagination, après que l'intelligence est satisfaite *. » Tout l'ensemble est dominé par une foi radieuse à l'immortalité, à cette vie à venir où la justice et la bonté divines se chargent de rendre au centuple à Fàme vertueuse ce que lui a refusé ici-bas l'aveuglement ou la méchanceté des hommes. Sans doute l'argumentation çà et là est parfois bien subtile, au point de déconcerter en apparence notre logique moderne. Mais le drame si pathétique décrit dans le Phédon^ la noblesse de sentiments, l'élévation de pensée qui régnent d'un bout à l'autre de ce mémorable entretien entre Socrate mourant et ses disciples en pleurs, tout cela est pour être admiré dans tous les temps, même par les ignorants de la métaphysique.

Aucune autre œuvre platonicienne ne semblait donc plus propre, d'une part à faire tomber les préjugés auxquels se heurtait la diffusion de l'hellénisme % de l'autre à ramener

Page 1