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Voiries Annales de juillet 1895 à novembre

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à leur insu et d'une façon très détournée, l'influence de cette science maîtresse et privilégiée. « En dehors de son domaine propre, la philosophie subsiste à Fétat d'esprit philosophique : à ce point de vue elle est partout : dans la science, dans la littérature et dans Fart '. »

J'accorde que la France du XVI*' siècle paraît peu faite au premier abord pour donner <j;ain de cause à cette théorie. Sculpteurs, architectes etdécoratfnjrsdeméritey abondent : Hlois, (!hambord, Fontainebleau et tant d'autres résidences royales ou princières n'ont pas cessé depuis trois siècles et demi d^attester leur merveilleux talent : quels chefs-d'œuvre de goût, de grâce, d'élégance ! Cependant, il faut le reconnaître, ceux qui ont élevé ou embelli ces palais étaient des artistes peu lettrés, peu érudits, tranchons le mot, très peu philosophes, indifférents à tout ce qui ne se rattache pas immédiatement à leur art, et auxquels il ne faut pas demander, comme à Vinci, comme à Michel-Ange des échappées vers les hauteurs de l'esthétique et la contemplation du beau éternel 2.

Mais examinons ce qui passe dans un domaine à la fois analogue et différent. ÎJ t jnctura poesis , si nous en croyons Horace. Or sur ce nouveau terrain le XVr siècle (suivi d'ailleurs avec une étonnante fidélité par le XYII') nous offre un exemple curieux, étranger en apparence à mon sujet, et que je demande néanmoins la permission de rappeler en passant. Il s'agit de l'autorité grandissante d'Aristote, en ce qui touche les théories dramatiques.

En vain s'était-on insurgé contre certaines sécheresses de sa logique : en vain de perspicaces adversaires avaient-ils signalé les lacunes de sa psychologie ou les erreurs de sa métaphysique : en matière de théâtre il semblait qu'il fut désormais interdit de consulter ou de suivre un autre oracle, et la Poétique fut entourée au XVI* et au XVII® siècle de la

1. M. Paul Janet, Principes de métaphysique et de psychologie (1897), t. 1, p. 31.

2. Voir notre étude sur ie platonisme dans la poésie el Fart italien au .XVI* siècle {Annales, novembre 1896).

même vénération que VOrganon au XU« et au XIIP*. On soutient que « ses règles sont toutes calculées pour le plus grand effet tragique » : notre Corneille quia fait des efforts si méritoires pour s'y plier s'entend reprocher amèrement de les avoir présentées sous un jour faux et équivoque, uniquement pour en avoir cherché ([U(n((ue favorable et équilablr int(;rprétation. 150 ans plus tard, Lessingdanssa Dramatîtryle de Hambourg proclame la Poétique aussi infaillible en son genre (iug\g^ Elé??ients d'Euclide, sans laisser au poète le droit de s'écarter d'un pas de la ligne tracée ^ Un volume entier suffirait à peine à raconter l'histoire de ce petit ouvrage d'Aristote et de son influence sur les diverses littératures modernes : mais nous avons hâte de revenir à l'objet propre de nos recherches.

Platon qui a si souvent parlé de la poésie et de son action sur les âmes, n'a nulle part tenté comme son disciple d'assigner à cha(pie genre des règles de composition inviolables ; mais par d'autres côtés, il avait tout ce qu'il fallait pour attirer sur lui l'attention des lettrés. Aussi tandis que dans notre France, au XVI' siècle, son crédit est nul ou â

1. « Elle fut expliquée dans les cours publics, discutée quel(fuefois, mais toujours avec respect par des critiques enthousiastes. De là ces longs commentaires de Vettori, de Castel-Vetro, de Paul Béni, qui rappellent la science un peu prolixe et l'admiration complaisante des commentateurs Alexandrins. Loin de s'affaiblir par les progrès du libre penser, ce culte pour Aristole devint plus superstitieux encore dans les premières années du XV1I« siècle ; l'esprit français, naturellement ami de la mesure et de la méthode dans les compositions littéraires, s attacha minutieusement à ce code poétique. Force était bien d'en abandonner quelques détails, puisque les spectacles de Paris ne ressemblaient guère aux fêles athéniennes de Bacchus ; mais en revanche, on prêta par induction à notre philosophe plus d'un précepte auquel il n'avait jamais pensé » (E. Bgger, Essai sur V histoire de la cHtique). Le malheur est qu'on n'arrivait pas à s'entendre sur le sens véritable de l'original, par exemple en ce qui a rapport à la xàÔa/sTt;, Au XV1« siècle, cette vexatissima qiiœstio avait déjà été résolue de quinze ou vingt manières différentes : aujourd'hui, comme chacun le sait, on ne les compte plus.

2. « Qu'on me cite une pièce du grand Corneille que je ne me charge de refaire mieux que lui », s'écriait orgueilleusement Lessing, el comme il prévoyait l'explosion de rire qui devait accueillir au moins de ce côté du Rhin une aussi ridicule gageure, il ajoutait : « C'est ce dont tgut homme est capable, pourvu qu'il croie aussi fermement à Aristote quemoi. »

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peu près chez les philosophes de profession, n'éprouvonsnous aucune surprise de voir citer ses dialogues par des écrivains fort étrangers aux controverses métaphysiques. Les Universités se ferment à ses doctrines, quand elles ne leur font pas une guerre ouverte : le grand public, celui qui s'intéresse à Rabelais et à Montaigne, aura mainte occasion de rencontrer sur ses pas une citation ou tout au moins une allusion platonicieime.

Il s'est même passé à ce propos un fait assez singulier au premier abord, et relevé avec raison par iM. Lefranc * en termes que je m'empresse de transcrire. « Après {5/|0, un double courant se manifesta dans la propagation du platonisme : le premier, d'essence philosophique et érudite, inclinant davantage vers les questions spéciales de méthode et de métaphysique pure : c'est celui auquel se rattachent Dolet, Uamus et Le Koy ; le second, d'une nature plus vague, d'une signification plus large, plus universelle : cest celui des poètes et des littérateurs On

pourrait presque le définir : une manière de penser et de sentir, une conception générale des choses et de la vie, qui s'applique à l'homme tout entier. Ses sources sont aussi moins exclusives : aux théories proprement platoniciennes, qui en forment le fonds essentiel, se mélangent des idées d'une origine moins pure telles que celles qui sont empruntées au mysticisme alexandrin ou au Trismégiste

Mais si les deux courants, pris dans leur ensemble, se complétèrent utilement, si même ils se confondirent chez quelques esprits plus compréhensifs, on est frappé de constater combien est différent le sort de leurs représentants respectifs. Pendant qu'un Ramus endura de longues et dangereuses persécutions, officiellement motivées par ses attaques contre Aristote, mais où sa foi, hautement confessée, en la doctrine socratique et platonicienne, « le salut, le port entrevu », fut certainement pour quelque chose ; pendant qu'un Dolet paya de sa vie la traduction risquée d'un passage de VAxiockus, les poètes et les con-

i. Dans l'ai licle déjà cité de lu Revue d'histoire littéraire de la France, p. 12 et 13.

teurs qui demandaient surtout à la philosophie académique des inspirations nouvelles, un idéal particulier dans les choses de Part et de littérature, des notions plus élevées sur la nature des affections humaines, n'eurent pas à souffrir de leurs tentatives \ Quelques-uns même, Du Val, Fléroët et Scève, par exemple, n'en recueillirent que des honneurs ou de la gloire. »

Des trois auteurs ici nommés, le premier ne nous intéresse que par sa traduction du Crùon publiée en 1547 ^ Héroët, d'origine parisienne, d'abord attaché à la cour de Navairc,' et plus tard évêquc de Digne, dut très probablement à son adhésion aux doctrines nouvelles la protection persévérarjte de la reine Marguerite. Dans un poème en trois chants intitulé fM Parfaite Amye (J542), il s'était fait, au dire d'un contemporain, « l'heureux illustrateur du haut sens de Platon )) ; éloge qui n'a rien d'excessif, si l'on en juge par des vers tels que les suivants :

11 me souvient luy avoir ouj»^ dire

Que la beauté, que nous voyons reluyre

Es corps humains, n'estoît qu'une estincelle.

De ceste là quMl nommoit immortelle;

Que ceste cy, bien qu'elle fust sortie

De la céleste, et d'elle une partie,

Si toutesfoys entre nous perissoit,

Si s'augmentoit, ou s'elle decroissoit,

Que l'aultre estoit entière et immobile.

VAndrogyne du même poète, « aultre invention extraicte de Platon », traduit dans une langue poétique remarquable pour l'époque une des pages les plus étranges du Ban-^

guet. C'^ L r^lki <l' Ar^i-rkh^,^ ,

1. C'est ce que nous voyons se reproduire en tant de circonstances au moyen âge, alors que l'autorité religieuse, si indulgente en face de la satire même la plus mordante, même la plus injuste, se montrait si sreyere au contraire envers tout ce qui ressemblait à une erreur doctrinale, susceptible de pervertir les esprits et de ruiner les croyances

2. Fans Vascosan. - On cite une traduction antérieure (1542) du même dialogue par Vattambert. Evidemment les lecteurs d'alors (nous avons d^ia eu occasion de le constater) montraient beaucoup plus de goût pour ces compositions de courte haleine, plus gracieuses que profondes le Cnlon \e Lysis, le Theagès (traduit en vers français par Trédehan, 1564), VEuthyphron (traduit par Jean Martin, 1579) etc., que pour les longues et savantes discussions du Théétète ou de la République

Des allusions aisément reconnaissables aux théories de ce même dialogue se rencontrent dans les dernières poésies de Marguerite de Navarre, récemment publiées par M. Lefranc *. Cette princesse, (|ui lisait de préférence à tout le reste, nous dit-on, Platon, S. Paul et Dante, rêva après tant d'autres de fondre ses rêveiies platoniciennes avec les enseignements du christianisme et de chercher dans la contemplation des choses divines un contrepoids aux inquiétudes et aux regrets d'une mondaine. « Dans ce mysticisme le platonisme entre comme un élément considérable ; il me paraît semr surtout à légitimer pour l'intelligence le procédé téméraire du sentiment, et fournir à l'amour le point d'appui de certaines doctrines précises '. «

Les prisons, chant de délivrance et d'affranchissement moral ', nous montrent Marguerite dans une sorte d'intimité intellectuelle avec ses philosophes de prédilection. C'est ainsi (pour me borner à cet exemple) qu'après avoir décrit la mort si pathétique de Socrate, elle ajoute :

Platon très bien a suyvi su doctrine

Qui est si très subtile et si très fine

Que l'on voyt bien, et de tous ses semblables

Par leurs escriptz tant grans et admirables

Que chair et sang ne les ont pas apris.

Mais ung esprit seul parle en leurs espritz *.

Pour en revenir à Hcroët, deux vers à lui adressés ^ par son ami Du Bellay ont fait penser que Lyon possédait à cette

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