‹ Le Platonisme pendant la Renaissance [microform]Chapitre 7 sur 77 · Épilogue · texte numérisé non relu

Épilogue

Ainsi dès l'époque où s'arrête cette introduction, la semence est jetée pour la moisson future. Hàtons-nous de tirer des pages qui précèdent les conclusions les plus saillantes qu'elles comportent.

Tout d'abord, il est à remarquer que vers le milieu du XV' siècle, l'Italie seule, et encore à la suite de son contact avec les Grecs du Bas-Empire^ paraît sérieusement gagnée à l'esprit nouveau. Partout ailleurs, dans les universités espagnoles, allemandes, françaises se poursuit, quoique traversant une lente décadence, le règne incontesté de la scolastique. En France notamment le nominalisme d'Occam était aussi peu fait que possible pour frayer la voie à la théorie des idées. Aussi, en dehors de l'Italie, dans le reste de r'Occident le platonisme ou ne fit que de leiits progrès ou du moins n'excita nulle part semblable explosion d'enthousiasme. Le terrain y était évidemment très peu préparé.

En Italie même, cet entraînement destiné à grandir derant les deux ou trois générations qui vont suivre f^emble affaire de mode et de vanité beaucoup plus que de con-

' i In calumniatorem Platonis, II, 12.

vicdon. 11 sera de bon ton de se dire platonicien : on se montrera lier de l'être ou tout au moins de le paraître. L'attrait pour la philosophie, un certain dilettantisme esthétique tient lieu d'une culture réellement philosophique. On confond la virtuosité avec la science, l'instinct du beau et du vrai avec leur compréhension raisonnée ^ Au fort du moyen âge les études sérieuses ne faisaient pas peur à des intelligences vigoureusement trempées: au contraire on s'attachait en quelque sorte de préférence à ce que la dialectique a de plus ardu, la métaphysique de plus scientifique. L'Italie de la Renaissance est trop frivole, trop amie des plaisirs pour s'astreindre à un pareil labeur. Tel commentaire publié sur Aristote au XIII** siècle a presque la valeur d'une œuvre originale : au XV* et même au XV1« siècle je ne connais pas beaucoup d'études platoniciennes auxquelles puisse s'appliquer un jugement aussi flatteur. Parmi les divers écrits que nous avons dû passer en revue, celui de Bessarion, le plus remarquable à coup sur, inspire le désir de connaître Platon bien plus qu'il ne le fait réellement connaître. 11 est vrai que dans le domaine de la poésie, de l'art et de la vie sociale on verra ce platonisme tout de surface enfanter des inspirations surprenantes, opérer des transformations inattendues.

Une autre remarque explique en partie la suspicion, la défaveur même jetée de divers côtés sur le platonisme renaissant. Etait-ce la pure doctrine du maître puisée avec soin dans ses dialogues les plus authentiques ? Rarement, jamais peut-être ; mais bien, comme on l'a vu chez Gémiste Pléthon, comme on le constatera chez Ficin et Pic de la Mirandole, un compromis singulier entre cette doctrine et le néo-platonisme, voire la cabale et Talchimie. Ni la raison

I. C*est ce qo*a fort bien élabli M. G. Boissier dans la Revue des Deux- Mondes du 1c' décembre 1882. Le moyen âge a pour caractères indiscutables un amour passionné de la science, une énergie de travail incomparable, une liberté de discussion et d'examen presque sans limites. Ainsi Tessor pris par les études littéraires à la Renaissance s^explique moins par la découverte d'auteurs nouveaux que par un changement dans le plan des écoles et par la substitution de l'étude de la forme, c'est-à-dire de la rhétorique, à celle du fond. La philosophie, ajoute fmement M. Boissier, ne devait guère y trouver son compte.

ni la foi ne trouvaient grand profit à un aussi étrange amalgame fait pour déconcerter l'imagination elle-même.

Enfin on sera moins étonné du danger réel qu'offrait à certains égards cette restauration bruyante du platonisme, si l'on réfléchit qu'au lieu de se produire, comme celle de Taristotélisme au XI IP siècle dans une société profondément attachée à ses croyances, respectueuse des lois de la morale et des exigences du devoir, elle s'adressait à un milieu plus ou moins sceptique et frondeur, en révolte latente contre. l'Eglise en même temps qu'en admiration devant les grandeurs du paganisme. L'évolution philosophique qui a trouvé son apogée dans les œuvres d'Albert-le-Grand et de S. Thomas s'est accomplie sans péril pour les âmes et tout à l'honneur de la foi chrétienne : celle qui va s'achever à la cour tles Médicis et des papes de la Renaissance aura ses côtés brillants et heureux sans doute : mais après avoir interrogé l'histoire, qui oserait affirmer qu'au point de vue religieux et moral de même qu'au point de vue artistique et intellectuel tout ici mérite une égale approbation * ?

(A suivre) Ch. Huit,

Docteur ès-lettres,

Lauréat de rAcadémie des sciences morales

et politiques.

i. A la tête de ce mouvement on aperçoit, à côté de quelques croyants sincères, tout un cortège de beaux esprits sceptiques, et l'on se rappelle involontairement ce qu'écrivait C, Marlha à propos de la première transplantation de la philosophie grecque en Italie au temps des Scipions et des Cœlius : « Sans doute une fois la digue rompue, Tinvasion subite des idées grecques ne fut pas en tout heureuse. Ces sortes d'inondations morales ne vont pas sans dommage. Si dans la suite elles fécondent les esprits, elles commencent par les bouleverser ». Mais dans la seconde Rome il n'y a plus comme dans la première un Caton, ennemi juré de toutes les élégances : philosophes et rhéteurs hellènes n'ont pas à redouter le retour de la sentence d'expulsion qui les frappa en 473 avant notre ère. Ils rencontrent sans doute quelques adversaires ; mais la faveur publique est la plus forte.

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