Ouvrage cité, p
véritable idolâtrie, ne pouvait manquer de séduire les beaux esprits français an XVf* siècle, en ce temps de pleine ferveur italienne : dans ce précurseur lointain de la Renaissance ils saluaient un ancêtre, leur guide et leur modèle désigné dans la carrière poétique, à l'heure où la cour de
François I" semblait vouloir remettre en honneur les mœurs
chevaleresques. Ainsi s'expliquent les vers bien connus de Du Bellay :
Quel siècle éteindra ta mémoire, O Boccace ? et quels durs hivers Pourront jamais sécher la gloire, Pétrarque, de tes lauriers verts ?
Mais de quelque source que dérive le courant nouveau, peut-être convient-il de se féliciter avec M. Lefranc que la Pléiade se soit appliquée « à soustraire la passion aux plaisanteries faciles, au persiflage séculaire deTesprit gaulois ». Ainsi s'introduisait graduellement dans quelques esprits la conception d'une vie plus noble, moins matérielle, moins grossière, ouverte enfin à de graves et sérieuses réflexions.
Gardons-nous toutefois de penser, à l'exemple de tant de dilettantes de toute époque, que le platonisme est tout entier contenu dans les effusions mystiques du Banquet : il s'offre à nous non seulement comme une théorie de l'amour, maïs comme une dialectique, une politique, une morale, une cosmologie, une métaphysique surtout, en un mot, un vaste ensemble doctrinal dont les plus platoniciens d'entre nos poètes du XVP siècle paraissent ne s'être jamais avisés. Le même reproche ne saurait être adressé à deux prosateurs célèbres dont nous avons maintenant à nous occuper : Rabelais et Montaigne.
Rabelais î quel champion décidé des réformes et des conquêtes de la Renaissance! avec quelle vivacité il s'empoite contre les ennemis des lettres antiques ! comme il s'applaudit de voir autour de lui « toutes disciplines restituées, les langues instaurées, grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se die sçavant : hébraïque, chaldaïcque, latine » !
Mais de toutes ces littératures, il en est une qui a pour lui un attrait tout particulier : c'est celle de la Grèce. Lucien, Hippocrate et Platon font ses déliccîs : il les a perpétuellement sur sa table : indice non équivoque de la trempe personnelle de son esprit. Pour ne parler ici que de Platon, il le cite en tant de passages qu'il semble le posséder par cœur. Ce nom revient par trois fois < dans sa lettre célèbre adressée par (Gargantua à son fils, lettre qu'on a qualifiée « d'hymne triomphal de la Renaissance ». Pantagruel devra écrire en grec comme Platon : la tâche n'est pas aisée, il faut le reconnaître. Gargantua lui-même, sous les traits duquel Rabelais s'est manifestement personnifié, a appris le grec sur ses vieux jours, avec le regret d'avoir puisé si tard à cette source féconde : « Volontiers me délecte à lire les Moraulx de Plutarque, les beaux dialogues de Platon, les monuments de Pausanias et antiquitez de Atheneus ^ » : rapprochements qui, pour le dire en passant, attestent une curiosité plus étendue que sagement dirigée. Dans cette même lettre, il y a plus d'une allusion aux pages de la Bé publique et du Timée où Platon, corrigeant son idéalisme habituel par les conseils d'un remarquable bon sens, recommande avec tant d'instance de maintenir en nous un sage équilibre entre Pâme et le corps.
N'allons pas croire pour autant que Rabelais partage Taversion injuste de quelques-uns de ses contemporains à l'endroit d'Aristote : ce qu'il tourne en ridicule ^ on Ta dit très justement, c'est non pas le grand philosophe ni même la scolastique en général, mais les innombrables et puéri-
1 . « C'est là le signe d'une évolution décisive, non seulement dans Véducation, mais dans le progrès même de l'esprit humain. L'Europe lettrée a retrouvé enfin la pure lumière de la Grèce. » Jugement tiré de l'étude si curieuse et si documentée sur Rabelais, due à la plume de M. Gebhart. Nous nous en sommes plus d'une fois inspiré dans les pages qui vont suivre.
2. II, 8. — A une de ses épltres les plus bouffonnes, Rabelais ajoute le post-scriptum suivant : « Je prierai M. le Scelleur me envoyer le Platon lequel il m'avoist preste : je le lui renvoyrui bien tosl. »
3. Par exemple V, 31 : « En un coing là près vismes Aristoteles tenant une lanterne, espiant, considérant, le tout rédigeant par escript. »
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les subtilités Où Ton se perdait alors ^ Il avait sur ce pointun discernement très supérieur à celui de maint novateur de 1 époque. On l'aperçoit tour à tour, écrit M. Gebhart au camp des platoniciens et parmi les derniers tenants du pénpatilisme. Et de même que par un effort puissant il se dégage des illusions et des préjugés enfantins qui troublaient tant de grands esprits du temps, de même, contrarié de ne rencontrer dans le néoplatonisme italien que des vues confuses et incomplètes sur les choses de la nature, c'est à Aristotede préférence qu'il ira emprunter une explication de lumvers, comme Murillo en Espagne, comme Mazzoni et Bernardi en Italie.
Le joyeux Rabelais, il est superflu de l'ajouter, n'a qu'un faible très restreint pour la métaphysique, et sur ce terrain Flaton lui-même, bien que par lui piwlamé « divin » et « prince des philosophes » \ ne trouve pas grâce devant ses piquantes railleries. Ici, c'est Epistémon qui sur le port de île fantastique de Médamothi achète un tableau « auquel estoient au vif painctes les idées de Platon et les atomesdeEpicure »3: là, c'est Pantagruel qui voit figurer dans ce la chresmephilosophalledes questions enciclopédiques >> 1 étrange problème que voici : « Utrum une idée platonique voltigeant dextrement sur l'orifice du chaos pourrait chasser les esquadrons des atomes Democrites ».
Se demande-t-on maintenant dans quels passages Rabelais paraît s'être inspiré le plus directement de la lecture des Dialoguesl}!. Gebhart estime que le début même du Gargantua est une imitation du discours d'Alcibiade dans le Banquet, reproduit ici de mémoire, avec cette verve personnelle et pnmesautière qui est la caractéristique la plus saillante de l'auteur \ Rabelais cite le Cratyle, le Philèbe,
Scoti^»^ *^"^ Rabelais appelle d'un mot resté célèbre : « BrouiUamenta