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CHAPITRE PREMIER

Sonrenirs de jeunesse. — Mes premiers maîtres en histoire. — ^ancienne Constitution provençale et le problème actuel de la décentralisation. — Les inondations de 1856 et la question forestière. — Ma rencontre avec M. Le Play en mai 1857. — Son portrait. — Son programme : le relèvement de la famille. — Fondation de la Société internationale des étvdeè pratiques éPéconomie sociale.

Lprsqu'il y a un an, le 5 avril 1882, nous eûmes la douleur de perdre M. Le Play, je me trouvai frappé en même temps dans mes plus chères affections de famille. Profond fu^ le chagrin où me jeta ce double deuil. Alors, pour

adoucir mes tristesses, et aussi pour me récon-

forter, je me sentis pressé de relire les lettres où cet homme, excellent autant qu'éminent, m'avait si souvent et si vivement touché, en me donnant l'exemple d'une fermeté d'âme à toute épreuve, d'une inaltérable patience et d'un rare esprit de renoncement :

ce La vie entière est fort triste, me disaitil. Certaines gens s'efforcent de se la rendre supportable par des jouissances matérielles ; mais l'expérience m'apprend, de plus en plus, que ceux qui cherchent leurs satisfactions dans le dévouement au prochain sont encore les mieux avisés.

« Persévérez dans cette conduite. . J'espère que, pendant le temps qu'il me reste à passer sur la terre, nous nous rencontrerons souvent. Nous nous aiderons mutuellement à surmonter le découragement. 3)

Les lettres dans lesquelles il me traduisait de la sorte, avec des accents si pénétrants, le vrai but de la vie, et où, tout en traçant les peintures les plus affligeantes de notre décadence

d'après SA' cobrbspondancb il

morale et en jetant sans cesse des cris d'alarme an sujet du péril national et social/ il ne se lassait pas de pTêchér le travail, le dévouement, l'action, l'union, l'espérance, ces lettres étaient là sous mes yeux très nombreuses. Je les avais soigneusement collectionnées à mesure que je les avais reçues, je les conservais comme des reliques. Les relire maintenant qu'il venait de nous être enlevé, les embrasser dans leur ensemble, dans leur unité, n'était-ce pas le faire revivre ? De quel feu, de quelle flamme ne les avait-il pas remplies 1 Bien des années s'étaient écoulées depuis que la plupart d'entre elles avaient été écrites, et ce feu y brûlait toujours.

Avec elles, je goûtai une douceur extrême à remonter dans mes souvenirs. Je le revoyais tel qu'il m'apparut, lorsqu'il me fut donné de le rencontrer pour la première fois en mai 1857..

Commissaire général à l'Exposition univer- ' selle de 1855, naguère entré au conseil d'État, ayant au front le rayon de gloire que lui avaient valu ses Ouvriers européens, loin de se reposer dans la satisfaction du sucoês, il n'usait de sa renommée et de son crédit que pour se livrer

/ avec un surcroît de zélé & la <: recherche des hommes y>. Lui aussi, il avait besoin d'ouvriers qui travaillassent à porter leur pierre à la reconstruction d'une France intelligente^ morale, en paix avec, elle-même et au lieu d'être un objet d'eflfroi ou de pitié pour les autres nations, ses rivales, employant toutes ses forces vives à reprendre en Europe et dans le monde une situation à la hauteur de son passé (1). — Et, en

(1) Voici quelques chi&es de statistique comparée relatifs à la population. Nous les empruntons au docteur Bertillon, professeur de démographie à TÉcole d'anthropologie et chef des travaux de statistique municipale de la ville de Paris.

a A la fin du dix-septième siècle^ la France était, non pas la plus vaste en étendue, mais ^a plus peuplée de toutes les monarchies européennes. Sa population, comparée à l'ensemble de la'populationdes grandes puissances, en formait SS pour 100. Ce chiffre montre assez de quel poids était alors la volonté du roi Louis XIY ; car il représente, tontes choses égales d'ailleurs, notre force économique et plus exactement notre force militaire comparée à celle des États voisins. Notre roi était le plus puissant des monarques de son temps...

a: En 1789, la France avait un territoire plus considérable que sous Louis XTV, et elle comptait 26 millions d'habitants, soit 6 à 7 millions de plus qu'en 1698. Cet excès venait en partie de l'annexion de la Lorraine et de la Corse, mais surtout de l'augmentation spontanée de la population. Malheureusement, la population des autres nations augmentait plus vite encore, quelques-unes par des annexions plus importantes que celles de la

d'après sa correspondakce.

même temps, il y avait pour moi plus .d'un sujet de réflexion et de retour sur mon humble personne, dans cette correspondance d'un maître avec son disciple. J'étais, jeune ; j'avais la tête pleine d'idées de progrès vagues et confuses, ayant peine à se combiner avec celles que m'avaient données de beaux exemples domestiques et un respect inné de la tradition ; et, malgré mes aspirations vers un idéal de bien public à réaliser, malgré les ardeurs de mon âge, je n'étais pa« exempt d'un des maux les plus funestes de notre pays et de notre temps, le découragement. Or, un jour, à une date qui na'était • présente comme si elle était d'hier, accueilli par lui, et avec quelle bien-

France, et d'autres parce que leurs naissances étaient déjà, à cette époque, plus nombreuses que les nôtres... Sur un total de 96 millions, notre pays comptait pour â7 centièmes setUement, J>

En 1815, ce n'est plus que 20 pour 100.

ce Depuis lors, continue le docteur Bertillon, le mal n'a cessé d'empirer ; la France ne perd encore rien de son territoire, mais sa population s'accroît misérablement. Au contraire, nos voisins s'agrandissent et multiplient, peuplent des continents... En 1880, sur 270 millions , total de la population des six grandes puissances de l'Europe (l'Angleterre, l'Autriche, l'Empire allemand, la Russie d'Europe, l'Italie, la France y comprise), notre pays ne figure plus que pour IB sur 100. ]|> — La Statistique humaine de la France; Paris, Germer-Baillière, p. 28 et suiv. «

veillance, je me voyais et me sentais transporté an-dessus de moi-même.

Il y a dans les Livres saints une pensée, une maxime, qui m'est venue plus d'une fois à l'esprit depuis ce jour-là, et je m'estime heureux et reconnaissant qu'il m'ait permis d'en faire à son égard une appUcation qui m'a été si profitable :

a: Retieantres-^u un sage, veille pour aller à lui, et qtie ton pied use le seuil de sa porte. Les pa^ rôles sortent de sa bouche comme une eau pro^ fonde; sa science est une eau qui déborde, et le conseil qu'il te donnera subsistera pour toi comme une source de vie (1). 3)

M. Le Play, bien qu'il n'eût pas encore atteint les sommets, où devait le porter son travail incessant de redressement et de réforme exercé sur ses premières opinions (2), était dès lors ua

(1) Ecd,, VI, 36 ; XXI, 16. — Prov,, xviii, 4. — Voir stir ces admirables textes bibliques l'étude que nous en arons faite, comme doctrine sodale, dans la Fie dometiigue, net modèles et 9€t règUê^ t. n.

(2) M. Le Play a raconté dans l'introduction de la Réforme todaîe, 1. 1, § 7, comment, dès le début de ses études, il s'imposa le devoir de vérifier souvent les mêmes faits et de soumettre à un contrôle i^ces8ant les conclusions à en tirer, a C'est ainsi,

d'apeès sa correspondance.

sage; et la science toute pratique, qu'il avait ptiisée dans ses voyages d'exploration et d'observation à travers TEurope, était vraiment une eau qui débordait, lorsqu'il traitait les problèmes ' vitaux de l'époque.

A cet égard, j'avais tout à lui demander ; mais qu'avais-je en retour à lui donner ?

Ici, je me sens fort embarrassé dans ce que je dois dire. Malgré mon désir de m'effacer, il me faut me mettre en scène ; mais on me le pardonnera à raison des motifs qui m'animent et du caractère même de ma publication.

Né dans une ville parlementaire et porté par

dit-il, que j'ai revu an moins à trois reprises chaque contrée de l'Europe et les régions contiguës de l'Asie, »

n ajoute que le principal obstacle ne fut pas tout d'abord pour lui dans les distances, dans la diversité des hommes et des langages, qu'il se trouvait surtout dans ses opinions préconçues, c: La réaction ne s'opéra pas sans résistance dans mon esprit, continue-t-il ; cependant l'évidence des faits ne tarda pa à triompher de mes préjugés. Dès que j'eus constaté l'inexactitudç de plusieurs opinions dans lesquelles j'avais été élevé, je m'habituai si bien à subir l'autorité de l'expérience que j'éprouvai bientôt plus de satisfaction & découvrir mes erreurs que je n'en avais précédemment & me croire en possession de la vérité. j>

mes goûts vers les travaux et observations d'histoire, je m'étais attaché, dès ma sortie de l'Ecole de droit, à nos vieux jurisconsultes. Il en existait encore près de moi qui étaient de vivants répertoires des us et coutumes du palais d'avant 1789, et, mieux que cela, dont la ph;^sionomie, la tournure d'esprit, la gravité et la simplicité, en un mot toute la personne rappelait les anciennes mœurs. Je me plaisais à cultiver leur société, je m'instruisais à leux école. Ces vénérables personnages ne me parlaient pas uniquement des magistrats et des avocats d'autrefois au point de vue professionnel; ils m'entretenaient du rôle considérable qu'ils avaient dans les affaires publiques, de leur grande religion, de leur désintéressement, de leur indépendance, de leur patriotisme ; et je recueillais ainsi bien des traits pour les études que je comptais leur consacrer (1); De là, embrassant des horizons plus étendus, ils s'élevaient jusqu'à la Constitu-

(1) J'ai essayé de retracer ces vieilles mœars da palais, au double point de vue judiciaire et domestique, dans un livre : L'ancien Barreau du parlement de Provence, Paris, Durand,

d'après sa COBBBSPONDANCB. 17

tion de la Provence. Seuls on presque seuls, ils n'avaient pas oublié que notre pays, avec ses cités municipales datant des Bomains, ses communes rurales successivement affranchies et depuis longtemps devenues maîtresses d'ellesmêmes, avec ses Etats particuliers tenus régulièrement jusqu'à Richelieu et ensuite remplacés par des Assemblées générales des communautés 'd'habitants, était célébré et proposé, il y avait moins d'un siècle, comme un modèle, lorsque furent établies ailleurs des Assemblées provinciales.

Ces glorieux souvenirs étaient l'objet de leur culte ; d'autres venaient s'y ajouter.

Il était peu de contrées où la famille eût été mieux organisée et réglée qu'en Provence. Nos dynasties consulaires, ces lignées de propriétaires fonciers dont la vie s'employait à administrer gratuitement et de la manière la plus économique les intérêts locaux, leur inspiraient des réflexions dont j'étais vivement frappé, sur la solidité d'institutions ainsi soutenues, coordonnées et fidèlement conservées par la piété des fils envers leurs pères. Ds ne tarissaient pas non plus

sur les vieilles races de a: paysans ménagers 2>, se transmettant de génération en génération leurs modestes foyers^ leurs petits domaineSî Us ne dissimulaient certes pas la corruption où. étaient tombées, au dix-huitième siècle, la noblesse de cour et une partie des classes riches des grandes villes, et leurs griefs contre elles s'exprimaient avec amertume ; car ils les accusaient d'avoir été les principaux auteurs de la Bévolution ; mais ils déclaraient que les classes moyennes et populaires avaient en général échappé & ces lamentables désordres, et ils déploraient d'enr voir les derniers représentants disparaître peu à peu, pour faire place à des existences instables et à des mœurs cosmopolites. Ils le déploraient, ai-je dit; mais je constatais avec peine qu'il n'y avait chez eux nulle propension à réagir contre le mal. Comment refaire des existences stables, des mœurs sévères et sérieuses, dans le tourbillon de nos sociétés modernes? Comment surtout changer les lois? Mes doctes amis n'avaient pas assurément le fétichisme du Code civil ; ils le regardaient înème, dans plusieurs de ses dispositions, comme s'attaquant par la bas0 à l'ordre na-

d'après sa cobrespoxbakce. 19

turel et nécessaire de tont État qui veut vivre et durer ; mais ils ne s'arrêtaient pas à la pensée (ju'il filt possible d'y toucher, particulièrement sur les points décisifs, la puissance paternelle, le régime des successions...

Mon commerce journalier avec ces héritiers des Portalis (1) et des Siméon me fit entreprendre mie étude sur la Constitution de la Provence et sur le mouvement réformateur dont elle fut l'objet aux approchea de 1789 (2).

(1) l^ppelons ici avec quelle îaison supérieure et quel esprit pratique Portalis s'efforça, dans Ici dificussions sur le projet de Code civil au conseil d'État, de faire prévaloir les grands prin* cipes sociaux à la démonstration et la iléfense desquels H. Le Play devait, cinquante ans après, attacher «on nom.

Sur l'autorité paternelle, il formula l'ordre essentiel : Là où le père ett législateur dans sa famille, la société est àéchargée d'une partie de sa sollicitude, Qvfon ne dise pas que (fest un droit aristO' craiigue. Il est tellement fondé sur la raison que c^est dans les classes inférieures que le pouvoir du père est le plus nécessaire- Créance du 20 janvier 1804.) — Sur la liberté de tester, de même : La loi ne peut régir que la masse des citoyens et non ^intérieur desfamiUes, Or, éUe ne doit tt occuper que de ce qtiiélU peut hien régler elle-même; donc, ne pouvant ici établir une règle générale, U est utile qi^elle s^en rapporte au père. Il y a plus d^enfants ingrats qv^il n'y a de pères injustes, (Séance du 10 février 1804.)

(2) Pascalis, Étude sur la fn delà Constitution provençale (1787-1790), Paris, Dentu, 1854 j un voL in-S».

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Malgré son économie essentiellement populaire, malgré les efforts et l'héroïsme de bons citoyens, dont le plus illustre, leur chef et leur maître à tous, Pascalîs, devait périr victime de son courage à la défendre, la Constitution provençale avait sombré dans un immense cataclysme, au point de ne plus laisser le souvenir même de ses bienfaits. Quelles avaient été les causes d'un si extraordinaire et irrémédiable effondrement? Les hommes, les idées, les lois, les formes d'administration et de gouvernement, étaient aujourd'hui bien changés ; mais, si peu qu'on voulût y réfléchir, le fond de nos problèmes contemporains et leur caractère presque insoluble demeuraient toujours les mêmes. La France ressemblait à un malade pour lequel il n'y a jamais de position où il trouve le repos. Après la Eévolution, elle n'était pas moins impuissante qu'avant à se régir librement et en paix; elle l'était à certains égards davantage.

Sous l'action des passions presque inextinguibles déchaînées entre les partis politiques et les diverses classes de la société, dans l'affaisse-

b'apbâs sa cobbespokdance. 21

ment des caractères et ramoindrissement de toutes les autorités sociales, de toutes les initiatives individuelles, la bureaucratie pénétrait de plus en plus jusqu'au cœur de la famille ; elle envahissait la vie privée et concentrait en elle les derniers restes de vie publique. Certes, on avait raison de s'attaquer à ses abus ; mais combien peu se demandaient s'ils n'en étaient pas responsables I Des gens qui se dispensaient de veiller à l'éducation de leurs enfants et de mettre le bon ordre dans leur maison, d'autres qui eussent reculé devant la peine d'avoir à organiser et à faiije aboutir le plus petit syndicat, parlaient comlme d'une chose facile de l'émancipation immédiate des communes et de la reconstitution des provinces. — La décentralisation I la génération qui nous avait précédés en avait eu les matériaux tout prêts, à une époque où les énergies ne manquaient pas à im tel labeur, matériaux à l'épreuve du temps et reliés les uns aux autres par des traditions séculaires. Maintenant qu'ils étaient à peu près détruits, sur la table rase et au milieu des ruines morales et matérielles faites par tant de bouleversements, où en

serait le législateur et le mettenr en œuvre? Qui eu formulerait uu programme sensé et pratique ? Et où prendrait-on des hommes aptes à l'appliquer, chacun dans sa sphère, selon l'état et les besoins des localités, et disposés à s'immoler pour rendre le bien suprême de la paix à un pays en proie à une si grande confusion d'idées et ^ un tel antagonisme entre les intérêts?

En 1856, survint une de ces calamités qui sont, dans le monde de la nature, ce que sont les révolutions dans l'ordre des sociétés.

Le Rhône, grossi par le débordement subit de milliers de torrents, inonda et ravagea les riches plaines de son embouchure. Il j eut beaucoup de victimes; et les dégâts, en j comprenant ceux occasionnés par la Loire , dépassèrent deux cents millions. De tels spectacles m'émurent. Je me dis que l'histoire était appelée de nos jours à enregistrer autre chose que des batailles et des émeutes, qu'elle devait se rendre utile aux grands intérêts actuels et économiques du pays.

La question forestière était posée par le fait même de la catastrophe. Le déboisement des

d'après sa coeebspcwîdancb. 23

Alpes avait produit le mal dont venait de souffrir la Provence ; leur reboisement et la protection des bois existants étaient un des remèdes indiqués et nécessaires.

J'étudiai Tbistoire fort triste du travail de dévastation, qui s'était poursuivi trop impunément depuis un siècle. Je comptai, canton par canton, la quantité de sol cultivable et le nombre des habitants qui avaient disparu dans les Basses- Alpes; et muni de l'arsenal de faits, fourni par les anciennes archives et par la connaissance de l'état présent des lieux (1), je partis pour Paris avec l'ambition désintéressée, mais quelque peu téméraire, de soumettre aux pouvoirs pubUcs les résultats de mes observations, en vue de mesures de salut pubhc à édicter.

Ce sont les forêts, ces grandes conservatrices de l'ordre et de la vie dans Téconomie de nos champs, ces représentants de la tradition au sein de la variété et dans la succession de nos cultures annuelles, ce sont elles qui m'ont procuré

(1) La Provence au point de vue des bois, des torrents et d^s inondations avant et après 1789 j Paris, Gtiillaumin, 1858, un vol. in-8».

l'honneur d'aborder pour la première fois M. Le Play.

C'était en mai 1857. La Société internationale des études pratiçties cC économie sociale venait à peine de naître. Sa fondation répondait au voeu émis par l'Académie des sciences, à l'occasion du prix décerné aux Ouvriers européens, et elle était un des fruits de l'Exposition universelle de 1865. Avec elle, je vis s'ouvrir à moi un nouveau théâtre d'études, de nouveaux et plus larges horizons.

« Comment vit l'immense majorité de l'espèce humaine ? était-il dit dans une de ses publications de cette époque. Quelles institutions, quelles coutumes agissent sur l'obscure destinée de l'ouvrier? Quels maux pèsent sur son intérieur et sa personne ? Quels biens influent sur sa santé, sur sa conscience, sur son intelligence, sur son bonheur ? A mesure que l'égalité des droits et l'universalité des lumières pénètrent dans ces familles innombrables, qu'on se borne à appeler de ce nom sommaire : les masses j à quels éléments de progrès et de péril doivent s'at-

D^APBàS SA COBBESPOKDAKCE. 25

tendre et se préparer les sociétés modernes?

« Grandes questions, soit qu'on les examine avec la curiosité du simple observateur, soit n

qu'on y consacre les méditations de l'homme politique, soit qu'on se sente attiré vers elles» par la chaleur d'une âme chrétienne I Questions qui dépassent les étroites préoccupations d'une école ou d'un parti I Questions vraiment nationales dans chaque contrée et que l'on appelle d'un nom plus large : les questions sociales.

« Tous les bons esprits sont d'avis depuis longtemps qu'il faut étudier avec ardeur et résoudre ces questions, qu'on ne saurait les éluder, mais qu^il/aut les étudier et les résoudre à taide des faits, en se tetuint en garde contre les déclamations et les systèmes imaginaires... j>

Des savants, des ingénieurs, des propriétaires fonciers, des manufacturiers s'étaient groupés sous cette inspiration et en vue de ce but à réaliser. Il avaient rédigé leurs statuts le 11 avril 1856, et ils avaient ouvert leur première session le 27 novembre de la même année. Les séances se tenaient mensuellement, un jour de dimanche, quai Malaquais, 3, et il n'est pas besoin d'ajouter

que M. Le Play, promoteur de l'entreprise , en était l'âme. Le sujet qui fut traité par la Société, le dimanche où j'y fus introduit, m'occupa médiocrement. Toute mon attention, tous mes yeux se concentraient sur l'homme placé devant moi au bureau, et dont l'ami chargé de ma présentation m'avait dit que nul ne pouvait lui être comparé pour la connaissance précise de la société moderne, de ses problèmes, de ses besoins, de ses misères et des solutions pratiques réclamées par son état d'instabilité.

Essaierai-je de le peindre ?

M, Jules Lacointa nous en a donné un crayon qui nous le représente dans sa vieillesse :

« Petit, d'un tempérament nerveux, courbé, amaigri, modestement vêtu, à la parole brève et saccadée, il ne fixait pas tout d'abord l'attention ; mais, dès qu'on l'avait observé, on était frappé de la délicatesse de ses traits. Le front était haut, découvert, fortement bombé, les yeux enfoncés sous d'épais sourcils et affaiblis par une longue vie d'études, étaient souvent baissés vers la terre et même fermés ; la tête penchée, les bras pendants, il paraissait maintes fois absorbé en

d'aprAs sa correspondance. 27

Ini-même ; mais, dès qn'il voulait exprimer une pensée, prendre part à un entretien, la clarté du regard révélait la pénétration et la fermeté; le sourire courait volontiei*s sur ses lèvres ; lorsqu'il recevait un ami, son visage calme et austère s'illuminait dans un épanouissement q.ui disait mieux que le plus affectueux langage la sincérité de son accueil. Dans sa parole, dans toute sa personne, se manifestait le repos intérieur procuré par d'inébranlables convictions. H recevait avec reconnaissance l'avis du nioindre fait, du moindre indice favorable ; il daignait attacher du prix au concours le plus humble (1). »

Ceci, c'est Le Play des dernières années saisi au sein de son intérieur de famille, dans ce salon de la place Saint-Sulpice où nous le visitions comme dans une religieuse retraite. La maladie à laquelle il devait succomber l'avait condamné à n'en plus sortir.

L'homme qui m'admit à l'honneur d'un entretien, rue Saint-Dominique, 17, où il demeurait alors, était non tout autre , mais différent.

Alerte, agile, d'une physionomie des plus ex-

(1) Correspondant, 25 avril 1882.

pressives, il n'avait de frêle que les apparences de sa petite et mince stature.

n n'était pas moins bien trempé dans son «orps que dans son âme celui qui, en 1829, à peine sorti de l'Écple des mines, avait pu dans la compagnie de Jean Baynaud parcourir à pied, «ans aucune interruption et en deux cents journées, 6,800 kilomètres à tj'avers les pays ailemands, afin d'étudier de près les coutumes de leurs ateliers, en même temps que leurs exploitations agricoles, foncières, minières et métallurgiques (1), et qui plus tard, en 1855, après Tine série de voyages renouvelés annuellement, se trouvait avoir revu à trois reprises chaque contrée de l'Europe.

(1) d Nos observations portèrent surtout sur les mineurs, les fondeurs, les bûcherons, les charbonniers et les charretiers des ' montagnes du Hartz. Cette étude fut menée de front avec celle des exoeUentes populations rurales de la plaine saxonne qui s^étend au pied de ces montagnes. Nous visitâmes souvent les foyers domestiques des familles attachées aux exploitations minérales et forestières comprises, au midi de la plaine, entre l'Elbe et le Bhin. Enfin nos recherches s'étendirent également aux pêcheurs côtiers du Hanovre, de l'Oldenbourg et des Pays>Bas, ainsi qu'aux populations manufacturières de la Westphalie, de la Belgique et du bassin rhénan. 2> Ouvriers européens, 2* édit«, 1. 1, p. 88.

d'apeés sa correspondance, 29

Dès sa première jennesse (1), sa droite et ferme raison, ses mœurs pures, avaient été un sujet d'admiration pour ses camarades. Dans sa vieillesse, il racontait à un ami que, depuis le jour où il avait senti et compris ce qu'est la responsabilité morale, il s'était tracé comme règle : Tu ne feras jamais rien sans raison suffisante, — Q?^ de fautes j'ai ainsi évitées! disait-il.

Ses deux mains frappaient par leur aspect desséché. Eevenu de ses explorations en Ailemagne, il avait failli les perdre dans un accident de laboratoire ; et la blessure qui lui était restée était comme une glorieuse cicatrice, elle marquait pour lui une date mémorable : celle où, dans des nuits d'insomnie, entouré des soins de ses compagnons d'étude, il avait entendu de loin gronder l'émeute, pendant les journées de juillet 1830. Autour de lui, on discutait avec passion sur les formes nouvelles d'organisation politique et sociale qui devaient être données à

(1) M. Le Play nous a laissé de bien attachants détails sur son enfance, snr son éducation et sur ses maîtres, sur le temps qn*il passa àTÉcole polytechnique et à l'École des mines, sur ses voyages et les événements importants de sa vie, dans le tome I*' de la nouvelle édition des Ouvriers ewcpéens,

la France. Quant à lui, repassant dans son esprit ce qu'il avait vu chez les peuples étrangers, mais encore inhabile à coordonner les résultats de ses observations et à en tirer des conclusions, pratiques, il se promettait bien, lorsque la santé lui serait rendue, de consacrer sa vie à ce travail, pour son profit et pour le bien de son pays. Bientôt, il fut mis dans le cas d'appliquer le principe qu'il s'était posé comme ligne de conduite. On voulut l'emmener à Mé* nilmontant, où s'élaboraient les théories et se produisaient les manifestations saint-siiaoniennes ; mais, fidèle à ses engagements, il réfléchit et répondit : Je n'ai pas de raison siif^ Jisante,

Ajoutons à ces traits anecdotiques que tonjours il fut d'une extrême sobriété. De là, dans toute sa personne, une élasticité physique et morale qui lui permit de supporter, sans fléchir, les plus rudes fatigues. Rarement, on vit mieux réalisé le mens sana in corpore sano des anciens.

Jusqu'à ce moment, ipa société de prédilection avait été celle de graves magistrats, au lan-

d'après sa correspondance. 31

gage et au maintien, tin peu solennels ; maintenant, j'avais affaire à un ingénieur dont la parole pressante, et brève avec bienveillance, allait droit au but sans périphrases et même y courait en m'entraînant après lui.

Il suflSt d'avoir approché une seule fois de M. Le Play pour savoir avec quelle conscience et quel zèle il pratiquait journellement les procédés d'enquête, tant recommandés par lui comme la condition préparatoire de toute étucje sociale, de toute' réforme. On venait le visiter pour s'instruire; mais il renversait les rôles, et il ne perdait pas une occasion, il ne laissait pas énoncer un fait, passer un mot, sans se fixer absolument sur eux et sans en tirer profit dans l'intérêt de l'œuvre qui remplissait son esprit. Rechercher la vérité, toute la vérité, était le but constant de son activité, de ses efforts. Il ne croyait jamais l'avoir saisie assez complète ; à ses yeux, les plus petits détails avaient leur importance ; il y trouvait la pierre de touche de l'exactitude des observations émises. Heureux était-il, quand il mettait la main sur un de ces observateurs bien informés, sur un éclaireur!

Avec lui, il ne ménageait pas un temps dont il se montrait, à l'égard des importuns, fort avare, et il le remerciait de ses communications, comme d'un immense service rendu. Souvent, il rencontrait de la timidité, une réserve difficile à vaincre. Alors, prenant l'initiative, sa bonne grâce aplanissait si bien les obstacles qu'il arrivait toujours à son but.

Tel fut mon cas. Assurément, rien de plus encourageant que son accueil ; mais comme ses questions, pleuvant drues et serrées, m'embarrassaient !

Quelle était l'organisation de la famille en Provence ? Quelle situation y avaient le père, la femme, les subordonnés? Quels y étaient les rapports des enfants avec leurs parents ? Et le foyer, et la propriété, comment y étaient-ils traités ? Et le régime conamunal, avec quel personnel et quels' éléments fonctionnait-il? Les principaux propriétaires fonciers résidaient-ils dans leur terres ? Y faisaient-ils acte de bien public?...

Il parlait avec un feu, une animation extraordinaires, il me pressait vivement. Je lui avouai

d'apsès sa corbespondange.

que ces redoutables sujets m'effrayaient, que je les avais quelque peu abordés, mais que, de Tavis d'autorités très supérieures à la mienne, le Midi comme le Nord subissait une transformation dont nul ne pouvait déterminer le résultat final.

Une heure après, rentré chez moi, et sous l'influence toute chaude de ce qu'il, m'avait dit, je voulus le mettre par écrit. J'ai recherché ces notes, et j'en résume ici la substance. L'homme et la partie de son œuvre qui se déroulera bientôt sous nos yeux, s'y dessinent déjà dans tout leur relief.

C'était une question spéciale, celle du reboisement qui m'avait conduit près de lui. Il en prit texte pour me pousser dans mes retranchements.

« Vous faites une bonne action; mais, vous êtes obligé de le confesser vous-même, en dehors des travaux que l'État, cet Etat auquel vous faites appel comme à la seule force restée debout et qui ait un lendemain, aura le pouvoir et les moyens d'accomplir (1), vous ne réussirez

(1) 0r&ce aux lois de 1860 snr le reboisement et de 1864 sur

pas à empêcher les intérêts et égoïsmes individuels de perpétuer des abus qui leur profitent et que notre désorganisation communale rend impunis. Là où les souches humaines sont fa> talement déracinées à chaque génération,, com^ ment les souches végétales seraient-elles sauves? y>

Et me retraçant le tableau de ce qu'il avait constaté dans les contrées pourvues d'uja ré« gime forestier réellement tutélaire, il m'indiquait les liens étroits qui rattachent ce régime à celui de la famille d'abord, puis à celui de la commune et de la province, au pouvoir effectif et efficace dont sont investies les Autorités s(h

le regazonnement, .ces espérances se sont réalisées, et dix à douze millions ont été utilement dépensés à protéger quelques centres de population, des vallées et des routes particulièrement menacées. 85,000 hectares^ sur 1,200,000, ont été restaurés dans les périmètres de défense, mais au prix de quelles difficultés, de 'quelles luttes contre les résistances des populations intéressées ! La nouvelle loi du 2 avril 1882, tout en donnant satisfaction à ces intérêts locaux, a dû rendre TÉtat absolument maître dans Taccomplissement de son œuvre, partout où elle est déclarée d'utilité publique; et, pour cela, elle l'a obligé à acquérir et à payer tous les terrains, quel que loit le propriétaire, sur lesquels des travaux seront effectués, à solder de même une indemnité pour la mise en défena temporaire des pâturages.

d'aprê^ sa corbbspondance. 35

<yiales (1), au respect dont sont entourés les magistrats élus et non élus... Rien de plus in-;' téressant que sa conversation. L'étendue et la sûreté absolue de ses observations m'émerveillaient : elles portaient sur les forêts en elles-* mêmes et sur leur, rôle dans l'économie des sociétés ; et, à ce propos, il me dit que, pendant ses longs séjours en Russie, il avait consacré tout un travail à celles de ce vaste empi^re (2).

(1) C*est un mot que Ton drtt à M. Le Play. Il Ta heureçisexaent introduit dans la langue, pour désigner, en dehors de toute •distinction exclusive de caste ou de classe, les vrais auteurs du progrès et conservateurs de l'ordre dans un pays.

Les Autorités tociales sont les hommes qui, adonnés au travail, •étroitement unis à leurs serviteurs et subordonnés par l'affection •et le respect, ont la richesse, le talent et la vertu nécessaires pour maintenir les bonnes coutumes, 6oit au foyer domestique, soit dans l'atelier qu'ils dirigent ou dans la localité qu'ils habitent, pour les faire observer par la puissance de l'exemple et les transmettre à leurs descendants.

. Tandis que les lettrés et les politiciens de profession, ignorant les faits, aboutissent le plus souvent à des idées fausses, de tels hommes, en contact journalier avec les réalités, vont droit aux solutions justes ; et les interroger, recueillir leurs réponses partout identiques^ c'est reconstituer expérimentalement et sûrement la vraie science sociale.

On comprendra dès lors ce que "M., Le Play entendait par c< la doctrine des autorités sociales D , et l'importance qu'il lui attachait.

(2) Ce travaU n'a pas été publié ; mais les Ouvriers européenê

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Relever la famille de sa décadence par le ré— tablissement de Tantorité paternelle, et la remettre à la place qne Dien, la conscience humaine, la tradition universelle et la pratiq[Tie de tons les peuples lui ont assignée, était donc la condition sine qud non de la réforme que je poursuivais ; là était la clé de la question forestière conmie de toutes les autres.

L'agriculture, disait-on de toute part, était en souffrance, notamment dans les régions montagneuses; et je venais de prouver, pour mon compte, à quel point était vrai à l'égard des Alpes le mot de l'économiste Blanqui : <£ Les

nous ont conservé, du moins, bien des aperçus intéres^Mf USf," a a sujet des forêts qu'il avait visitées dans les diverse^^gions chx Nord, objet de ses études. ^jg^

Citons notamment ses notices : V* Sur la végétation fmreftière de la contrée de TachU, dans les steppes d' Orenbourg (Russie mé. ridionale), t. II, p. 90-91 ; — Sur lindustrie du charpentier <?g. V Oural, et sur la constitution physique et les richesses forestière» du nord de V Oural , où il avait trouvé d'admirables massifs demélèzes et de pins sylvestres, aux dimensions colossales, et âgésde plus de quatre siècles (Sibérie occidentale), t. II, p. 90-91 ,. 171-174; — Sur hs forêts des Alpes Scandinaves et des collines contiguës, comparées à celles des monts Oural, t. III, p. 34-96 ; — Sur le principe de la propriété et V administration des forêts dans: le Haut'Harfz (Hanovre), t. III, p. 130 et suiv., etc.

d'après sa correspondance. 37

pays riches deviennent toujours plus riches, les pays pauvres s'appauvrissent chaque jour davantage. 2> Quelles en étaient les causes ? Jusqu'à notre temps, l'homme, à force de travail, de ténacité, et grâce à un esprit de suite qui l'avait soutenu dans ses entreprises, avait pu dans nos contrées alpestres lutter contre une nature marâtre. Comment, aujourd'hui, lui abandonnait-il ses conquêtes héréditaires et plusieurs fois séculaires! (1) ? Ou, pour mieux dire, ce n'était pas lui qui délaissait le sol ; c'était le sol qui se dérobait à lui. La couche plus ou moins profonde d'humus, créée et fécondée par les sueurs de plusieurs générations, maintenant livrée en j^iv.!. /TiLvtorrents, allait grossir le delta du Rhône. Deuxt^fc^^nâ^^'-v/artements se transformaient en Arabie Pétrée : tel était le triste spectacle que je déroulais. M. Le Play en reconnaissait la navrante exactitude ; mais il me demandait s'il était possible qu'il en fût autrement, sous

(1) Le département des Basses- Alpes, où Ton comptait 218,000 habitants en 1790, n'en avait plus que 149,600 en 1856 : fioit, dans soixante-cinq ans, une perte de 70,000 habitants. Depuis lors, le mouvement de décroissance n'a fait que s'aggraver. Il en a été de même dans les Hautes-Alpes.

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un régime qui enlève à la propriété son caractère moral et social, qui la considère et la traite uniquement comme un objet de jouissance individuelle et immédiate. Des mariages d'argent permettaient à quelques familles opulentes de conserver un petit nombre de grands domaines. Quant aux innombrables familles du peuple, entre lesquelles se répartissaient une multitude de parcelles n'ayant plus aucune cohésion, elles n'avaient pas à leur service de tels moyens de défense; et, si le malheur les frappait, elles étaient impuissantes à réparer les maux produits par leurs abus de jouissance et leur imprévoyance.

Les populations riveraines des cours d'eau se préservent de leurs ravages par des levées de terre, par des digues ou fortifications que des racinages, lorsqu'ils sont anciens, rendent inattaquables.

Et M. Le Play de me représenter ]& famille'souche comme la seule fortification et force capable de maintenir non seulement le sol végétal, mais les mœurs et la race elle-même. Le mot m'étonna quelque peu. Si, à cette époque, j'eusse

- d'après sa correspondance. 39

mieux connu notre langue provençale, j'aurais su qu'il y était employé, depuis des siècles, pour caractériser les coutumes, grâce auxquelles se conservaient chez nous les familles de paysans ( 1 ). Pour lui, ajouta-t-il, il voulait prêcher d'exemple. Il venait d'acquérir dans le Limousin, à Ligoure, une terre et un vieux château. Le château serait à reconstruire selon les exigences de la vie moderne, et la terre à mettre en valeur avec les procédés d'une culture intensive. Cette œuvre qu'il allait commencer, son fils l'achèverait, il fonderait à Ligoure une famille-souche; et, en un temps où la propriété foncière était sacrifiée à un insatiable amour de l'argent, qui

(1) En Provence^ il n'est pas rare encore de rencontrer des paysans qui, parlant de celui de leurs fils auquel incombera la charge de conserver la maison paternelle et la terre de famille, disent de lui : Aqueau sara lou cepaun de Foustaou, — Traduction littérale : a Celui-ci sera le tronc de chêne de la maison. T> C'était autrefois un proverbe.

Cepoun signifie la partie du tronc sciée au-dessus de la racine, et qui est établie auprès du foyer pour les divers besoins du ménage. Je ne puis qu'indiquer, au sujet de l'organisation de la famille chez les meilleures races de paysans, ce que M. Le Play a mis en pleine lumière dans les tomes I et II de sa Eéfcrme sociale y et aussi ce que les Livres de raison et testaments m'ont permis de constater dans les Familles et la Société en I^Yance avant la Eévolutiony t. II, liv. m.

enlève à l'homme, avec la conscience de ses premiers devoirs privés et publics, les meilleures satisfactions de la vie, il n'avait d'autre ambition que de procurer le bonheur aux siens en y fixant leur destinée.

Quant à la décentralisation, dont je lui sembiais un champion mal assuré et marchant à l'aventure, il me la montra subordonnée précisément au retour des principaux intéressés dans le milieu où elle devait être tout d'abord ajppliquée. Il en serra de près les réalités (1) et les dif-

(X) Une de ces réalités dont noas sommes presque le seul peuple à ne pas tenir compte, est la différence de régime qu'exigent les villes et les campagnes. Aujourd'hui, sur 86,056 communes, 16,588 n'ont pas cinq cents habitants ; 27,890 n*en ont pas mille; '84,771 n'en ont pas trois mille. Les communes de plus de trois mille habitants ne sont qu'au nombre de 1,217. L'unité de législation et de réglementation, imposée à des corps si dissemblables, a été une des conceptions les plus funestes de l'Assemblée constituante.

Partout ailleurs, en Angleterre, en Prusse, dans presque tons les États d'Allemagne^ dans une partie de la Suisse et de l'Antriche-Hongrie, en Russie, en Danemark, en Suède et Norwège, aux Etats-Unis^ une distinction est établie, sous des formes variées, entre les communes urbaines et les communes rurales. — V. Le Play, la Réforme sociale, t. IV, § 65 ; — J. Ferrand, les Instittaions administratives en France et à V Étranger (Paris, Guillaumin, 1859), p. 92.

d'aprâs sa cobrebpondakge. 41

ficultés pratiques. Il me marqua brièvement ce snr quoi il fut amené, plus tard et souvent, à insister avec moi dans ses lettres, ce qui est devenu la grande et fortifiante doctrine de ses livres : — la nécessité de former au préalable des hommes et des familles aptes à y jouer un rôle utile, faute de quoi on n'organiserait que l'oppression, le désordre et l'anarchie. Sa haute clairvoyance, les faits ne l'ont que trop prouvé, dominait les entraînements inconsidérés de beaucoup de gens de bien, prétendant arriver de suite au but sans prendre la seule voie qui pût y conduire. Du reste, qu'attendre d'un changement dans les institutions, s'il ne s'en produisait un semblable) dans les mœurs ? En l'état^ disait-il, les jeunes cens pauvres sont seuls disposés à travailler j les riches ne veulent rien faire et ne soncent qu'à jouir du bien paternel. Dès lors, où le pays trouverait-il les éléments de stabilité et l'esprit de direction nécessaires à sa réorganisation?

Il m'exprimait cela en 1857. Malgré les succès de la guerre de Crimée, il ne se dissimulait en rien que cet affaissement des forces mo-

Pâles, se prodmsant au milieu du débordement des appétits matériels, à tous les degrés, dau» toutes les classes, préparait de nouvelles catastrophes. Les révoltes de la rue étaient comprimées; les intérêts, compromis par les perturbations de 1848, nuisaient plus pour le quart d'heure à craindre d'être troublés; chacun s'endormait dans la quiétude, et c'est ce qui l'alarmait pour l'avenir. Aussi m'exhortaiMl à « secouer l'inertie provinciale », pour l'aider à réagir contre le mal.

Une de ses espérances, sous ce rapport, était dans les jeunes recrues qui commençaient à constituer le groupe des travailleurs de la Société d'économie sociale :

« Si, comme je le crains, nous ne sommes pas sortis des épreuves que mérite tout peuple qui a abandonné la religion et la famille, il j aura, au premier cataclysme, tendance à chercher les moyens de salut. La Société d'économie sociale reliera, au moment critique, beaucoup d'hommes qui ferment encore les yeux au danger dont nous sommes menacés, i^

Enfin, lorsque je pris congé de lui, il me résuma

d'après sa correspondance. 43

sa pensée et me fit ses adieux en ces termes : « Il ne 8* agit pas seulement de refaire des forets^ il s'agit de refaire des hommes et des familles. Songez-y, écrivez-moi IJ^essus à loisir, et je VOUS répondrai. y>

Vingt-cinq années ont passé depuis cet entretien avec M. Le Play, et je suis toujours sous l'impression qu'il me laissa, comme s'il n'était que d'hier. Ce fut pour moi une révélation, et, qu'on me permette le mot, il me produisit l'effet d'un lever de rideau.

Assurément, il m'avait été donné d'approcher de près.des hommes éminents par l'élévation et l'éclat de leur esprit, renommés pour leur éloquence. Je ne me rappelais pas sans en être ému ce que m'avait dit, au sujet des problèmes que la nouvelle génération aurait à résoudre, un des plus illustres entre tous, M. de Tocqueville, lorsqu'il se préparait à écrire son livre sur V Ancien régime et la Révolution; mais, jusqu'alors, je n'avais vu et entendu que des philosophes et orateurs, préoccupés du point de vue politique. M. Le Play venait de m'émouvoir et de me remuer bien autrement.

Avec lui, je rencontrais nn homme, nourri d'une science toute positive et supérieur à tous par l'éloquence la plus utile, la plus nécessaire à notre temps, celle des faits, qui allait jusqu'au fond des choses, se rendait un compte exact du mal et ne reculait pas devant le remède à lui apporter.

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