CHAPITRE IL
La caïadèie, le connge moral, l'esprit de p^x et la patience chei H. La PUy. — la liberté tectamenUire, point de départ de Bon œaTTe» -^ Ses aitidea dana la Pairie aa mjet du dénombiement de 1S5S. — la question de la population et les lois de BDceession. — Le paysan fiançais et le partage forcé.
— La rÉfocnW imale & rétanga-. — Id concprraioe entre les
natioiu Un pablicûle provençal M. Le Piaf et Sainte-
Beave. — La JU/orme tncialt en Fraace, publiée en ISM. — Le péril anomcé. — M. Le Plaj et J^-Juqnea Boiuaean.
— Lettre de H. de BntenraL
Ainsi se nonèrent et cotomeDcèreot nos relations, tel ftit le point de départ de notre corrcBpondsnce. Il me connaissait à peine ; et, bientôt après mon retour en Provence, loi, an si grand maître, il allait aa-devant du pins hnmble et du plus inexpérimenté des disciples. Snrchargé de bea(^ne, menant de front aea études, ses médi' tations sociales, et les rapports d'administration dont il a\^t le &rdeaa an Conseil L'ICiLit, ii, afin d'y suffire, levé arant le jour, d'Iioiit à hou
bureau dès quatre heures du matin (1), il trouvait le temps de m'adresser une lettre qui avait les proportions et l'importance d'un programme.
« Écrivez-moi, signalez-moi clairement vos doutes , vos difficultés , sous forme de questions précises; vous recevrez chaque fois, cent fois, si c'est nécessaire, réponse par le même courrier.
c( Mcxte anima. i>
n me stimulait au travail, et je m'efforçais de le suivre de loin, de très loin, dans la carrière. Et il me répondait avec l'enthousiasme qui vient du sentiment du devoir accompli, et avec le désir de me le faire partager :
« Travaillons avec ardeur pendant que tant d'autres s'attachent à des questions stériles qui nous agitent et nous énervent depuis soixante-dix ans. Notre heure ne viendra que trop tôt. Tâchons d'être prêts. y>
(1) Pins taid, snr les conseils de son médecin, il retarda quelque peu Theure de son lever ; mais, tont le temps que le sommeil ne prenait pas, ayant la première pointe du jour, il le donnait à la réflexion, et il repassait dans son esprit ce qui serait la matière des travaux de la matinée.
d'après sa. OOBEESPOin)ANCE. 47
A cette époque, son action ne s'exerçait guère que sur un petit public d'élite. « Ce cercle, me disait-il, n'est encore que trop restreint, mais j'y détruis chaque jour quelque préjugé dominant, et, si j'avais de l'aide, ce mouvement s'étendrait. Une publication périodique, qui laisserait toute liberté aux facultés de chacun, serait bien nécessaire. Par elle, nous pourrions arriver à frapper l'opinion révolutionnaire, établie chez presque tous les esprits, et qui mine sourdement notre pays. » Déjà, le plan de la Revue à créer était arrêté dans sa pensée. Il voulait éveiller l'attention en lui donnant pour épigraphe : La Jamille, la commune^ la province et VÈtat. — <r Elle pourrait, ajoutait-il, s'appeler la Réforme modale. i>
€ L'indécision et l'impotence, a dit M. Guizot, sont les caractères du temps actuel. Les hommes d'aujourd'hui n'ont ni idée arrêtée ni volonté efficace sur rien de ce qu'ils font. :?>
Sous ce rapport, M. Le Play, qui comprenait si bien son siècle, semblait ne pas lui appartenir.
Sa vie entière ne peut-elle pas en eflfet se résumer en un mot, en un fait? — Tout ce que
cet homme s'est proposé et a voulu, il Ta accompli ; tout ce qu'il a conçu, il l'a réalisé. La Société d'économie sociale comme centre d'études, les Unions de la paix sociale comme foyers locaux d'action, la revue la Réforme sociale comme instrument de propagande, tout est venu à son jour et à son heure. Jamais, depuis qu'il est entré dans la carrière, il n'a faibli; dans aucune circonstance, il n'a hésité et encore moins reculé un seul instant. Sans cesse, il y a fait de nouveaux pas ; sans cesse, il y a grandi.
Mettons en regard le point où il prit la science sociale et celui où il l'a conduite. Quel chemin parcouru !
Avant lui, quelle place les conservateurs les mieux intentionnés et les plus jaloux de défendre l'idée de la tradition, donnaient-ils dans leurs spéculations philosophiques ou politiques, dans leurs études morales ou économiques, à la famille envisagée en elle-même et dans son union naturelle et nécessaire avec le foyer où elle est établie ? Quelle notion pratique avaient-ils de la stabilité à donner à la propriété, si divisée qu'elle puisse' être, de l'organisjation tutélaire que réclamait le
d'après sa corbbspondance. 49
régime du travail, et des rapports qui devaient associer étroitement les ouvriers aux patrons? Comment les libéraux, même les plus éclairés, jngeaient-ils nos lois sur les successions, qui aboutissent à supprimer la liberté et jusqu'à l'usage du testament, dont le résultat est de détruire par un système de liquidation en permanence les petites familles, les petits héritages, les petits ateliers créés par le travail et l'épargne ?
Les uns et les autres se taisaient, ou, s'ils touchaient à ces questions, ils ignoraient trop les faits, ils obéissaient trop à des passions et partis pris politiques, pour être en état d'y porter la lumière. Ceux qui s'attaquaient au Code civil étaient accusés de n'avoir en vue que les intérêts de la grande propriété ; par un préjugé contraire, ceux qui en soutenaient les dispositions économiquement les moins défendables, croyaient prendre sous leur sauvegarde les intérêts de la petite. Seul, le droit d'aînesse occupait les esprits dans les deux camps adverses, comme l'objet du débat. Or, il n'était pas difficile d'en faire un épouvantail, en rappelant les vices des classes qui en avaient abusé, au dix-huitième siècle surtout. Personne ou
presque personne ne paraissait se douter que la liberté de tester n'avait rien de commun avec le droit d'aînesse, dont l'effet est d'enlever au père la plus importante de ses prérogatives. Personne ne semblait savoir que cette liberté, réglée et exercée d'une manière plus ou moins large quant à la quotité (1), avait formé le droit commun à toutes les classes, dans la partie de la France t ' la mieux dotée en fait d'institutions locales et
populaires et la plus avancée en civilisation; que, dès le douzième siècle, les statuts des principales villes du Midi la mettaient au pre-
(1) Le droit des KoveUes, qui régissait la Provence, fixait la légitime à un tiers des biens, s'il y avait quatre enfants ou nn nombre moindre, et à la moitié, s'il y en avait cinq ou un plus grand nombre. Les familles s'élevant le plus souvent à ce chiffre i il s'ensuivait que d'ordinaire le père pouvait disposer de la moitié.
Ce régime de la moitié subsiste en Italie , et U rend , sinon toujours facile, du moins possible aux paysans la conservation de leurs petits domaines par le travail et l'épargne. Un des fils prend à sa charge la terre, et peut, grftoe à une stricte économie, trouver dans les fruits de son labeur les moyens de payer successivement les soultes de ses frères et sœurs. Aujourd'hui, en France, la quotité disponible ayant été réduite au quart, lorsqu'il y a trois enfants et plus, aucun de ces enfants ne saurait, sans ime ruine totale, accepter et supporter un tel fardeau. V. let Familles, t. II, p. 820-21.
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d'apkês sa coeeespondance. 51
niier rang de celles qui sont inllé^e^te8 à la qualité de citoyen (1). On parlait beaucoup de la démocratie ; et nul ne voyait que la démocratie, entendue et appliquée comme elle l'est dans notre pays, renversait de ses propres mains Fédifice qu'elle prenait tant de peine à construire, en empêchant les familles du peuple de fonder quoi que ce soit de durable. Nul aussi ne pensait aux peuples étrangers, et, sauf de rares exceptions, on se souciait peu d'interroger l'Angleterre et les États-Unis, pour leur demander le secret de leur organisation sociale si solide et de leur vie politique si intense.
€ Je m'étonne, avait dit M. de Tocqueville, que les publicistes anciens et modernes n'aient pas attribué aux lois sur les successions une plus grande part dans la marche des affaires humaines. Ces lois appartiennent, il est vrai, à l'ordre civil ; mais elles devraient être placées en tête de toutes les institutions politiques ; car
(1) « Cam nUdl ait qnod magis hominibns debeatur quam nt snpiemie Yolttntatîfi libéra ait dispositio. 2> Statuts d! Avignon , Ht. I, rubriq. 59. — Consulter aussi les coutumes de Peipignan (1175), de Montpellier (1204), d'Albi (1220), d'Alais (1222), de Toulouse (1285), etc.
elles influent incroyablement sur l'état social des peuples dont les lois politiques ne sont que l'expressibn. i> Or, par crainte de compromettre sa popularité, ainsi que M. de Montalembert le lui reprochia trop justement plus tard, « M. de Tocqueville n'avait jamais osé braver un préjugé puissant 3> (1). Mieux que qui que ce soit, il eût pu et dû entreprendre ce qu'il demandait aux autres en un sujet si décisif; pour cela, il lui eût fallu s'élever au-dessus des passions soulevées au dix-huitième siècle par les vices de l'ancien
(1) Lettre à M. Augastin Gochin, 10 octobre 1864.
M, de Tocqueville était bien convainca du mal que &08 lois de succession faisaient à la France, et il l'ayait reconnu dans sa Démocratie en Amérique (t. II, chap. viii, note 1) : (C Les Américains n*ont point encore imaginé, comme nous l'avons fait en France, d'enlever aux pères un des principaux éléments de leur puissance, en leur ôtant la liberté de disposer, après la mort, de leur bien. j> Mais il s'était arrêté là, n'osant dire davantage.
a En 18Ô6, raconte M, Le Play, après avoir lu les Ouvriers eu" ropéent, sur le conseil qui lui en fut donné par la famille de Circourt et par Victor Lanjuinais, il vint adhérer aux conclusions de cet ouvrage. Avec la chaleur et la modestie qui don- ; naient tant de charme à son caractère, il m'exprima le regret de n'avoir pas écrit toute la vérité, et le désir de combler cette lacune. Montalembert avait reçu le même aveu, et il a souvent déploré avec moi que ce désir n'ait pu être rempli. j> — La Ques- i tion sociale et V Assemblée nationale, février 1878, une broch. in-18.
d'apeés sa correspokdakce. 53
régime, réagir contre les erreurs inoculées depuis lors & la nation par une révolution qui avait moins réformé d'abus que renversé de mœurs tutélaires et d'institutions nécessaires ; et c'est ce que pnidemment il s'était abstenu de faire.
M. Le Play, au contraire, montrait en tout point le courage qui manque le plus à nos contemporains, le courage moral. De là l'ascendant qu'il exerça dès le premier jour. « C'est par là, encore plus que par sa prodigieuse science des faits, et son rare talent d'exposition, continuait M. de Montalembert, interprète éloquent de notre admiration, c'est par la noble indépendance de son esprit et de son cœur, qu'il sera vraiment grand dans l'histoire intellectuelle du dix-neuvième siècle (1). 3>
Sa puissance de travail et son courage moral n'étaient égalés que par sa sérénité et son esprit de paix.
Avoir à coordonner la masse énorme de faits, d'observations et d'idées qu'il avait recueillie, était un rude labeur; mais réussir à en tirer,
(i) Lettre dn 8 janvier 1866.
au moment et dans la mesure voulus, la somme de vérités que pouvait accepter l'opinion publique, était chose peut-être plus difficile. Sa vigoureuse intelligence, ses convictions énergiques, les indignations de sa conscience, se subordonnaient à une loi qu'il s'était faite : celle de ne rien dire et surtout de ne rien écrire qui fût de nature à froisser son lecteur, à choquer des susceptibilités ou des opinions partant d'un fond sincère. Son effort constant était d'infuser la vérité plus que de l'imposer ; il s'appliquait à la montrer sans ferd; et, soucieux de ne pas l'altérer par les artifices ordinaires des lettrés (1),
(1) De semblables préoccapations remplissent le Journal d'un gitind observateur en métaphysique, Haine de Biran :
ce 15 janvier 1817. — La plupart des hommes ne cherchent à concevoir, connaître ou travailler d'une manière quelconque leur intelligence, que pour la produire au dehors. Alors qu'ils semblent penser le plus profondément, c'est encore l'effet extérieur qui les occupe. Aussi ont-ils besoin de communiquer, de donner à leurs conceptions l'appareil le plus brillant, le pluB propre à frapper, et n'ont-ils pas une idée sans l'habiller de signes, sans l'orner le plus richement et le plus élégamment qu'ils peuvent. L'emploi de leur vie est d'arranger des phrases, et ils tournent toujours leurs pensées dans le moule grammatical bu logique, bien plus occupés de la forme que du fond. J'observe -que les hommes ainsi disposés sont plus ou moins forts ou vifs.
d'après sa cobeespondancb. 55
il rejetait les ornements trop recherchés du style, pour concentrer la force, le trait de la pensée, dans des formules précises qui pénétrassent jusqu'au vif des esprits.
Ses livres et les dernières années de sa vie sont connus de tous ; il sufiSra d'en donner un aperçu rapide; mais les souvenirs qui s'attachent aux débuts de son action et de son œuvre méritent d'être notés plus particulièrement.
Ainsi rappellerai-je une des circonstances dans lesquelles il se servit avec succès de sa méthode, pour préparer le public à comprendre ce qu'est la vraie question sociale.
Le jour même où il ouvrait avec moi sa correspondance, il m'adressait une série d'articles qu'il avait commencé à insérer dans la Patrie (1).
qu'ils ont de bonne heure contracté l'habitude d'ezeicer Part de la parole et qu'ils sont aussi peu méditatifs.
a; Je me trouve contraster avec ces hommes... Je creuse en dedans..., je néglige les expressions, je ne fais jamais une phrase dans ma tête : j'étudie, j'approfondis les idées pour eUes-mêmes, ponr connaître ce qu'elles sont, ce qu'elles renferment, et avec le plus entier désintéressement d'amour-propre et de passion. D — Maine de ^iran, ta vie et ses pensées, |par H. Ernest KaviUe, Paris, 1867.
(1) Us furent publiés dans ce journal les 8, 5, 7, 9 et 10 juin
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Les formes et les procédés du journalisme ne lui convenaient guère. Par exception, il en fit cette fois usage, et voici à quelle occasion.
On était sous l'impression produite par les résultats officiels du dénombrement de 1856. Au siècle dernier, d'après les données recueillies de nos jours par la statistique, le nombre des naissances françaises égalait au moins celui de l'Allemagne actuelle et s'élevait à 40 pour mille habitants. Dans la période de 1801 à 1810, il était de 32,90. Depuis lors, il n'avait cessé de décroître. Tandis que toutes les autres nations avaient beaucoup d'enfants (1), la France en avait très peu, de moins en moins, et même cette décroissance prenait les caractères d'une loi. En 1855, l'écart devint si considérable que les économistes jetèrent un cri d'alarme (2) : de 32,90, chiffre de 1801, les naissances étaient tombées à 24,7. Paris avait gagné 300,000 nouveaux
(1) Il naît en Prusse 38 enfants pour miUe habitants; en ItaUe, 87 ; en Angleterre, 85 ; en Suéde, 82 ; en Suisse, 30, etc.
(2) Léonce de Lavergne, Revue des Deux Mondes, avril 1857. — Legoyt, Annuaire de V économie politique pour 1867.
d'après sa COBRESPONDANCB. 57
Iiabitants, mais c'était au détriment des campagnes. N'était-il pas trop évident que le pays était frappé à la fois d'anémie et d'apoplexie ? M. Lé Play avait pu se rendre un compte exact des ressources des divers peuples européens qu'il avait visités. Il s'était particulièrement occupé de l'Allemagne, et c'est chez elle qu'il avait trouvé la famille organisée dans les conditions de stabilité et de durée les plus remarquables. Là, il avait pu contempler en action des races de paysans, ayant cinq et même huit cents ans d'existence, races des plus morales, des plus prospères et des plus fécondes (1)'. Les enfants y étaient nombreux, comme dans celles de l'ancienne France. Les Allemands pouvaient, dans leurs universités, se procurer le
(1) Une de ces familles de paysans vraiment typique a été décrite par H. Frédéric Monnier, dans le Bulletin de la Société d'économie sociale^ 17 mai 18Q8. Établie dans le Lnnebonrg (Hanovre), elle a gardé et garde depuis l'an 100(^ la propriété d'une ierme, sur la porte de laquelle est inscrite la maxime suivante :
La bénédiction de Dieu fera ta richesse,
Si, sans autre souci, tu restes
Laborieux et fidèle dans la condition où Dieu t'a mis,
T'appliqnant à y remplir tous tes devoirs. Amen.
passe-temps de disserter sur les théories hégéliennes ; mais^ en gens positifs, ils avaient le soin de garder dans leur état social, et notamment dans leur régime rural, les trois bases essentielles de tout ordre^ les éléments nécessaires de tout progrès : « la religion, la famille et la ' propriété ; y> et, par là, ils s'assuraient pour l'avenir, avec des forces morales toutes-puissantes, d'inépuisables réserves d'hommes bien dressés et disciplinés.
Voilà ce qu'avait vu M. Le Play. Aussi, lorsque des polémiques s'ouvrirent dans la presse au sujet du dénombrement de 1856, s'entenditil avec M. de la Quéronnière, afin d'avoir l'occasion de produire des observations plus sérieuses que celles qui avaient cours. Les circonstances étaient favorables ; il s'agissait de faire arriver quelques bonnes vérités à des oreilles peu accoutumées à les entendre, de montrer au pays qu'il était sur la pente de la décadence. On ne pouvait plus en douter : les sources de la vie étaient atteintes.
n s'exprimait ainsi sur la vie publique :
« Le fait le plus grave, et qui m'apparaît le
fe
d'apeès sa coeeespokdanCje. 59
plus vivement à mesure que je connais mieux les peuples étrangers et que je prends plus de part aux affaires de mon pays, est l'aifaiblissement chaque jour plus marqué chez nous de l'aptitude au self-govemmenL II ne se manifeste pas seulement depuis deux siècles dans le régime provincial et communal ; il se retrouve dans la gestion de tous les petits intérêts confiés ailleurs à l'initiative des populations. Les communautés et les syndicats, formés spontanément il y a plusieurs siècles pour diriger les entreprises locales d'industrie, de commerce et d'agriculture, se montrent impuissants à con» tinuer leur tâche dans une situation indépendante, et doivent journellement subir ou réclamer l'appui de l'autorité publique. j>
En regard de cette dépression des énergies chez les individus, il faisait ressortir un amoindrissement plus significatif encore dans les fa* milles. On constatait la stérilité croissante des mariages : combien de ménages n'ayant qu'un fils unique ! A en croire des écrivains accrédités, si la question de la décentralisation était purement administrative, celle de la population était
simplement économique ; elle était née des excès du luxe coïncidant avec les déficits des récoltes et avec les crises agricoles, et elle devrait cesser avec eux. M. Le Play, an contraire, voyait là les symptômes de tout un travail de dissolution, qui, s'étendant peu à peu jusqu'aux extrémités du corps social, s'y attaqimit aux forces morales, c'est-à-dire à la vie elle-même. Nos lois de succession eu étaient une des causes flagrantes. Si les mariages en France devenaient stériles, c'est que, pour sauver leurs foyers et leurs domaines des extrêmes conséquences du partage forcé, les petits propriétaires, les paysans aux races longtemps si fécondes, réduisaient systématiquement le nombre des copartageants,
La question occupait les esprits, non seulement chez nous, mais à l'étranger. M. Le Play a plus d'une fois rappelé un trait qu'en 1833, appelé à Madrid, sur la demande du gouvernement espagnol, pour étudier un projet de carte géologique de la Péninsule, il avait entendu raconter par M. le comte de Rayneval , ambassadeur de France. « Lors du Congrès de Vienne (1814-15), les diplomates anglais, "Wel-
d'après sa correspondance. 61
lington et Castlereagh, n'ayant pu obtenir qu'on reculât à leur gré les frontières françaises du dix-huitième siècle, s'en consolèrent en disant : ^ Après tout, les Français sont suflSsamment affaiblis par leur régime de succession, » En 1857, cet affaiblissement, mis hors de doute par le récent dénombrement, ne passa pas inaperçu en Angleterre ; un savant de ce pays, sir Henry Reeve, en écrivit à M* de Tocqueville, et la réponse qui lui fut faite prouve à quel point les hommes les plus éminents, et qui n'avaient pas de parti pris, étaient de l'avis de M. Le Play.
« Dans tous les pays que je connais, disait M. de Tocqueville, le paysan est mieux nourri, mieux logé, mieux vêtu qu'il y a vingt ans, plus industrieux, plus riche... Comment se fait-il donc qu'une population, dont la prospérité est incon- ;testable, se soit à peine accrue depuis cinq ans? Quelques causes accidentelles, les mauvaises récoltes, la guerre..., me paraissent insuffisautes à expliquer complètement un tel phénomène... La raison en est dans la disposition où sont un grand nombre de Français d'avoir un très petit nombre d'enfants. Sans entrer dans les détails de ce
fait, il faat reconnaître qa'il existe et qu'il a ddc grande pnisBance. Dn moment oïl une lamille commence à s'enricMr, où l'esprit d'industrie, le désir de faire fortune y pénètre , le nombre des enfants y est moins grand. On veut alors laisser à ses en&nts les avantages dont on jouit soimôme, et que cliacan ait nne fortane à peu près égale h celle qu'on a acquise (1). »
Ici, comme au sujet des lois de succession, M. de Tocqueville n'osa conclure. C'est ce qui explique la sévérité de qnelques-nnes des lettres ■ de M. Le Play à son égard, a Le défaut radical de Tocqueville est d'avoir manqué de courage pour dire la vérité qu'il savait, et pour attaquer l'erreur qu'il apercevait, » écrivaiWlplns tard, à son sujet, en août 1870. C'est parce que ses hommes d'État n'avaient pas eu ce courage, nécessaire entre tous, que la France s'était jetée de plus en plus dans des voies de perdition. Alors, dn moiuB, M. Le Play eut la consolation de penser qu'il n'avait pas mérité de semblables reproches.
(1) Œmru tt correipondanct inédUa d'Alexit de TocjiKville, t. n, p. 371-7t. — Lettredall janrier 1867.
d'après sa GOBBESPOlTDAinK. / 63
En 1867, il fut seul ou presque seul à remplir ce qui était à ses yeux un devoir commandé par le patriotisme, et il y mit de grands ménagements; mais telle était la tyrannie des préjugés, si invétérées étaient les défiances contre toute apparence de retour à « l'ancien régime j> , qu'il sembla ne rencontrer que des contradictions ou le silence.
Aujourd'hui, il n'est presque plus un esprit éclairé qui ne lui donne raison (1). Il s'est même
(1) Bien de pins saisissant que Tétnde d'ensemble présentée naguère, sur ce sujet, à l'assemblée annueUe des Unions de la paix sociale^ par M. E. Cheysson, ingénieur en chef des ponts et chaussées et président de la Société de statistique de Paris (^Revue de la Réforme sociale, 1^ juillet 1888). On y trourera, sous la forme graphique de diagrammes et de cartogrammes , le mouvement de la population en France et à r étranger, depuis 1806 fusqt^en 1881. n en résulte que la France est au dernier rang pour la natalité.
n Nous n'avons aujourd'hui pas plus d'enfants qu'il y a soixante-quinze ans, 4it M. Cheysson, bien que la population se soit accrue de près de neuf millions. Le nombre des naissances est tombé dans ce siècle de 4 à 3, et a toujours été en déclinant. Gomme l'on compte en France un contingent de 250,000 à 800,000 mariages, chacun d'eux nous fait tort d'un enfant, soit par an de 140,000 à 150,000 garçons, qui nous donneraient, à 20 ans, 80 à 90,000 adultes en état de porter les armes. Si nos femmes avaient la fécondité des Allemandes, la France aurait
trouvé des hommes, aussi étrangers que possible à sa doctrine, qui, prétendant sous le nom « de démographie y> extraire de la statistique une science toute matérielle de la vie des sociétés, ont conclu à peu près comme lui, mais sans tempérer en rien leur langage.
« Le lecteur voit la gravité du mal, écrit M. J. Bertillon ; elle est attestée par des chiffres irréfutables. Notre patrie est menacée d'une chute irrémédiable. L'infécondité des mariages menace la France de n'être un jour qu'un coin imperceptible dans un grand univers anglo-saxon... Le docteur Bertillon, mon père, en a recherché les causes autant que le lui ont permis les documents officiels. Il a trouvé que généralement, dans les départemei;its où la propriété est très divisée, la mortalité est moindre, ce qui est assez naturel, mais que la natalité est moindre aussi. Les départements où la propriété est peu divisée donnent au contraire plus de morts et plus de naissances. Ces chiffres sont assez probants : ils montrent que c'est l'aisance qui res-
par an on effectif supplémentaire de 5 à 600,000 enfants, soit de 160,000 conscrits à vingt ans. j>
d'apbès sa gobbespondakce. 65
treint la natalité. L'individu qni possède quelque chose calcule sur ses doigts le nombre de ses enfants. H voit d'avance partager entre plusieurs ce lopin de terre qu'il s'est donné tant de mal pour arrondir,,. D'avance, il voit l'impitoyable arpenteur détruire son ouvrage et planter des termes au beau milieu du champ, et le notaire en tirer au sort les lambeaux.
Heureusement, il est un moyen bien simple d'échapper à ce tourment posthume : c'est de n'avoir qu'un enfant... (1). »
L'aisance, c'est-à-dire la vertu et le travail individuels récompensés parle succès, l'épargne bien assise et consolidée, un foyer bien établi, une petit domaine bien constitué et unifié, tout cela pour aboutir à l'amoindrissement, peut-être à l'extinction, et en tout cas au renversement
(1) (£ Les prolétaires français, dit encore M. Bertillon, ont probablement an nombre suffisant d*enfants. Ce sont an contraire les propriétaires, les bourgeois, ceux qui peuvent parfaitement élever des enfants, qui n'en ont pas et qni n'en veulent pas avoir. liCur raison n'est pas le prix des mois de nourrice ni même des années d'école ; leur raison, du moins cela est infiniment probable, car id les chiflEres nous manquent, c'est qu'il faudrait partager l'héritage, et c'est à quoi ils ne peuvent penser sans souffrir horriblement, d
mural de la famille elle-même I Quel spectacle I Où. est le remède? Il est intéressant de saisir sur le fait, à vingt-cinq ans de distance, et au pôle opposé, réclosion des vérités émises par M. Le Play dès 1857 :
« Un esprit radical voyant cela, continue M. J. Bertillon, proposerait la suppression des lois de partage égal et le rétablissement du droit d'aînesse. Mais c'est là une réforme impraticable ; les Français ont rangé le droit d'aînesse parmi les € injustices y>, sans trop se demander si, à ce compte, ce n'est pas l'héritage lui-même qui est i;ne € injustice », puisque c'est lui qui crée l'inégalité entre les hommes. Laissons ces subtilités inutiles. Dans l'état, le rétablissement du droit d'aînesse obligatoire est une chimère à peu près aussi irréalisable que la suppression de l'héritage lui-même. La € liberté de tester » doit à son nom une popularité un peu plus grande ; on pourrait donc essayer de ce palliatif, en ayant soin toutefois que les héritages ne sortent pas des familles. Le mieux serait, je crois, de se rapprocher, s'il est possible, des lois qui réussissent
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D^APBÉS &X GOBBESPONDANCE. 67
si étonnamment & nos voisins les Anglais (1). y>
L'anteur de ces lignes eût pn citer à cet égard des faits qni donnent à réfléchir.
Un des premiers actes du gouvernement allemand, à peine entré en possession de FAlsace- Lorraine, a été d'y réaliser nn grand nombre des réformes, en vain demandées par M. Le Play, de 1855 à 1870, aux gouvernants de son pays.
« Une série de lois ont modifié, conformément à la pratique des peuples libres et prospères, le régime provincial, l'organisation judiciaire, la juridiction administrative, la législation minière, la procédure des ventes judiciaires et surtout ces lois de contrainte qui détruisent chez nous le patrinioine des familles-souches et spécialement les foyers de l'ouvrier et du paysan. Le principe du partage forcé n'a pas été supprimé ; mais plusieurs dispositions législatives le battent en brèche ; elles constituent déjà une amélioration sérieuse, et elles préludent à une réforme plus complète (2). »
(1) La StatitHque humaine de la France, p. 85-86, 178-176.
(2) Claodîo Januet. — Document annexé à la deuxième édition du livre de M. Le Play sni V Organisation de lafamUle, 1875.
L'Allemagne, elle aussi, en ce qui la concerne, sous la pression des paysans secondés par les classes dirigeantes et par les notabilités politiques des divers Etats, achève la grande réforme inaugurée par Stein et Hardenberg, en 1807, après lèna, en consolidant la classe des paysans libres (Batier), souverains à leur foyer et dans leur petit domaine (le Hqf). Le Cîode général de Prusse, édicté en 1794, et qui forme encore la base de la législation du royaume, avait établi comme droit commun l'égalité des partages ab intestat (1). Le Code civil français continuait à régir les provinces rhénanes. Il résultait de cet état de choses que les paysans voyaient se morceler, à l'excès, leurs anciennes tenures dont ils étaient devenus pleins propriétaires. Ils s'organisèrent en 1874 dans le Hanovre, pour résister à la loi prussienne, et l'énergie qu'ils déployèrent
(1) <ï En Prusse, la liberté de disposition du père de famille est restreinte par des droits de légitime au profit des enfants. Ces légitimes sont semblables à ceUes du droit romain , et calculées suivant leur nombre ; elles constituent un droit de créance à prélever sur la succession en valeur, et non en nature comme la réserve du droit civil français. D Claudio Jannet. — C'est à peu près le régime qui existait autrefois dans le midi de la France.
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d'après sa cobbesponbakce.
fat telle que le gouvernement dut donner satisfaction à leurs Yœux. Ce mouvement s'est propagé rapidement, les années suivantes, en WestphaUe (1), en Hesse-Cassel, en Brandebourg, dans les provinces rhénanes, etc., et il en est sorti une grande réforme législative, dont l'esprit et le but sont de maintenir l'union de la famille avec la terre qui la fait vivre, d'étendre la liberté du père dans la disposition de ses biens, de mettre en jeu sa responsabilité (2). Une semblable campagne est entreprise et se. poursuit en Autriche.
Même mouvement réformateur aux Etats- Unis. Les Américains, eux aussi, ont senti la nécessité de réagir contre les funestes atteintes portées, depuis un siècle, à la moyenne et à la petite propriété par la loi ai intestat que fit pré-
(1) Voir, dans la Revue de la Réforme sociale (15 mai 1883), une étude de M. Aidant sur [Tne ligue de paysans contre h partage forcé en Wes^haîie,
(2) Ces quelques traits sont empruntés à un travail des plus complets et lumineux que M. Claudio Jannet vient de publier sons ce titre : Le mouvement pour la réforme des lois de succession en Allemagne. — Revue de la Réforme sociale, 1" juillet
valoiï Jeflfereon, contrairement à l'opinioa de Washington. Leur législation dn domaine patrimonial, VSomestead exemption, est devenue mie de leurs lois fondamentales, et, depuis 1849, quinze États l'ont Buccessivement adoptée dans un intérêt social de conservation pour les petits héritages, aux prises avec l'hypothèque, l'usure, les ventea judiciaires (1).
Dans un temps où toutes les nations s'organisent et s'outillent pour la concurrence, de tels faits pourraient-Us nous trouver indifférents ?
Mais revenons à la date, déjà éloignée, où de aï redoutables problèmes furent abordés pour la première fois par la presse ; et bornons-nous h. dire que les observations émises par l'auteur des Ouvriers européera, par un homme de science et par un homme nouveau, malgré les
(1) Le docteur SndoU Meyer, après un voyage d'étnflea ftut âanB l'Amérique du Sorà, eu compagnie du comte Andcassy, a lésmné ses obserratiana sur ce sujet d&aa deux volumes qui ont p:iru & Beilin en 1883, l'on Intitulé : Cauta de la cenairrence aiaériaiine, et rButre : Ligitlatitm du doTnaine patrimonial el outra lois êconomigmi det ÉlaU-Unit d'Améiigut, du Canada, de la Rvetie, de la Chine, dte Indei, de la Roumanie, de la Serbie etâeVATigUterre.
d'après sa OOBRESPOïTDAkCB, 71
réserves avec lesquelles elles furent accueillies, laissèrent après elles des traces profondes, qu'elles ouvrirent la brèche par laquelle allait pénétrer le véritable esprit critique, appliqué expérimentalement à la réforme de notre société. Cette réforme ne devait pas consister, comme le répétaient des contradicteurs obstinés, à conserver par le privilège quelques familles aristocratiques; elle avait encore moins pour but de combattre la petite propriété. Bien au contraire, il s'agissait de venir à son secours, de sauver en elle une des grandes forces du pays. C'était le sort de millions de familles populaires qui était en question; c'étaient les conditions de plus en plus précaires et instables de leur existence auxquelles il était urgent de porter remède; c'était notre race à retremper pour la mettre en situation de retrouver et de reprendre les éléments nécessaires de sa vie, au milieu de l'accroissement de toutes les races européennes. Non seulement les classes supérieures, les familles riches ne poussaient pas à la réforme ; mais beaucoup d'entre celles-ci y faisaient obstacle. Aussi, M. Le Play disait-il que
si elles persistaient à maintenir, pour ellesmêmes, un ordre de choses ou plutôt un état de désordre et de désorganisation qui leur est absolument meurtrier (les faits en fournissent des preuves sans réplique), elles ne pouvaient refuser au peuple des campagnes, aux paysans, encore si jaloux en certaines régions de leurs bonnes coutumes, la liberté et les moyens de défendre, avec elles et par elles, leurs foyers, leurs champs paternels (1).
Et c'est ce qu'il exprimait dans les lignes suivantes :
« Si un parti politique, sacrifiant son intérêt à ses rancunes, voulait encore combattre avec les armes du Code civil une certaine minorité de grands propriétaires, on pourrait lui laisser provisoirement cette satisfaction, en maintenant le régime actuel pour toute la grande propriété et en rendant la liberté testamentaire aux paysans.
- (1) L'enquête à laquelle se livre depuis vingt-cinq ans la Société d'économie sociale a établi que, dans les contrées montagneuses surtout (les Alpes, les Pyrénées, TAuvergne, etc.), là où subsistent des familles de paysans vivant sur le sol qui les nourrit, tous les efforts des chefs de ces familles s'emploient à lutter contre la loi pour la conservation de leurs petits domaines.
d'après sa oobbespondance. 73
Ijes grands propriétaires continueraient à se défendre par la stérilité du mariage ; les petits retrouveraient la force et la fécondité dès qu'on leur rendrait l'autorité paternelle ; et l'on commencerait ainsi la réorganisation de notre société, sans détruire aucun droit acquis, sans porter ombrage à des opinions invétérées, et en laissant toute liberté aux familles qui voudraient pratiquer le partage forcé. »
— « Je ne comprends pas bien, je l'avoue, répondait à cela M. Léonce de Lavergne (1), comment serait faite la loi qui donnerait aux paysans une liberté testamentaire qu'elle refuserait aux autres propriétaires. Si M. Le Play veut dire qu'au-dessous d'un certain minimum de valeur, on pourrait laisser au père de famille le droit de ne pas diviser sa propriété, je serais assez porté à être de son avis ; mais cette règle même présente dans la pratique de grandes difficultés... »
N'est-il pas remarquable de voir aujourd'hui réalisé en Allemagne ce dont l'auteur des Owloriers européens ^ à la grande surprise de M. de
(1) U Agriculture et la population, p. 8ô0.
Larergne, parlait en 1857 comme d'un expédient?
Alors également, M. Le Play lança un mot qui, aux yeux de plus d'un lecteur superficiel, dut inspirer quelque ombrage. « Je pose ainsi, disait-il, la question de la réforme sociale : la triste situation de l'agriculture n'engendre pas seule la désorganisation de la famille, de la commune et de^l'État... » Ce mot, il a feUu sa puissance pour le donner comme drapeau à toute une école, pour l'établir comme l'expression pratique de l'idée de tradition et de celle de progrès. Il ne l'adopta définitivement lui-même qu'après y avoir mûrement réfiéchi. Bientôt après, ayant entrepris de développer la synthèse de ses observations, il comptait l'appeler :. la Ré/orme au XIX^ siècle ; mais il fut conduit à prendre pour titre : la Réforme sociale en Fratice, déduite de l'observation comparée des peuples européens. Les divers partis, dans leurs revendications, ne poursuivaient que des réformes politiques ou administratives ; pour lui, il tenait à marquer qu'au-dessus de la politique et de l'administration il y avait Dieu, la famille, la
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propriété, la société dans son principe, dans son essence, et que, si cet ordre fondamental n'était relevé, des réformes mal conçues et mal assises ne remédieraient à rien, qu'elles se changeraient même en révolutions.
Ici, à mes souvenirs sur M, Le Play s'en mêlent d'autres sur un grave personnage, qui lut les articles de la Patrie dans des dispositions d'esprit toutes particulières.
M. Eouchon était un magistrat de la vieille rckîhe (1), un penseur s'inspirant en même temps de Montesquieu et de Jean-Jacques Eousseau, et de plus un érudit. Il était nourri de la sul>stance des écrivains politiques de l'antiquité et du dix-huitième siède, et il savait si bien notre ancien droit municipal, il était tellement au &it des moindres détails de nos annales provençales que nous le nommions « le dernier des Provençaux 3). Combien de fois ne m'avait-il pas ex-
(1) Bouchon (Etienne-Charles), conseiUer-doyen de la conr d'Aix, auteur d'un excelleat Rétumé de l'histoire d^ l'État et Comté souverain de Provence, et d'autres travaux pleins d'une rare émditiôn, mort, le 1«^ avrîl 1861.
primé sa peine, au sujet des résultats que l'application de certains articles du Code entraînait dans nos campagnes ! Il m'énumérait, pour des villages de lui connus, les noms et le nombre des familles de bourgeois ruraux et de paysans aisés, dont les représentants figuraient encore il y a cent ans dans les conseils généraux de la commune, et dont les fils et petit-fils, après la Eévolution, avaient continué, grâce à leur résidence dans le pays et au respect des populations, à gérer avec succès les intérêts locaux. Maintenant, ces familles étaient fatalement condamnées à la dispersion et à la raine. La mort des parents était suivie de la liquidation forcée de l'héritage : la maison paternelle, le petit domaine étaient vendus et passaient entre les mains de quelque enrichi, âpre au gain et souvent vide de sentiments délicats, prétendant dominer seul dans le village, ou se désintéressant absolument du soin d'y garder le bon accord, l'union et la paix. Le parlement de Provence, répondant le 17 février 1774 au roi, avait dit : Chique cowr munauté est pour nomune/amille qui se gouverne elle-même j qui s'impose ses lois, qui veille à ses
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intérêts; to^er municipal en est le père (1). Anjonrd'lim, cette famille communale ne pouvait plus se gouverner, parce qu'elle avait perdu ce qui constituait son autonomie ; et, si la digue momentanément opposée aux passions révolu tionnaires venait à être emportée, elle était menacée de devenir la proie de gens sans aveu qui feraient peser sur elle la pire des tyrannies.
Les lettres de M. Le Play qui m'arrivaient s'ajoutaient à ses articles de la Patrie, pour achever de mettre à nu ces conséquences de notre régime du partage forcé. Mon vénérable ami admirait la pleine sincérité et les patrioti-, ques accents de leur auteur ; mais, à ses yeux, M. Le Play était presque un Titan : pas plus que ceux de la Fable il ne réussirait à escalader le ciel. Quant à lui, il n'osait croire que le mal &it à la famille fût guérissable ; et, s'isolant de ces trop embarrassants problèmes, il se réfugiait dans de hautes spéculations, où il se «sentait plus à l'aise pour travailler à faire jaillir de son cerveau des lumières nouvelles sur la Politique.
(1) V. le» FamUU» et la Société en France avant h, Révolution, t. I, p. 92; Maine, Tonrs, 1879, 4« édition.
Lui aussi , il avait en un jour l'ambition de publier ses idées en matière sociale. Son objectif était de trouver « les grandes formules, un type commun, une mesure générale ». C'étaient la méthode et les procédés du dix-huitième siècle, et il avait failli y perdre la vie. n Je suis épuisé, écrivaiWl en terminant son livre, mes forces sont à bout, et je ne puis y revenir. J'ai été amené à créer une langue particulière pour la science... Je serais heureux si quelque homme de. bien, dont le sentiment diflKrerait avec le mien sur l'ensemble et quelques points de mon œuvre, prenait la peine de me combattre. Cela^ me donnerait le courage de mieux établir une idée, de m'amender le cas échéant... ï>
Ses espérances, hélas I furent trompées. Nul ne le combattit. Le livre (1) demeura même complètement inaperçu, et cependant il méritait un meiUeur sort.
Je l'ai relu depuis la publication de la Réforme sociale y et, rapprochant les deux ouvrages, j'ai mieux compris quel service M. Le Play a
(1) De la Politique, lUO.
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rendu & la véritable science des sociétés, en la faisant sortir du chaos des conceptions arbitraires pour la poser sur le terrain et à la pleine Inmière des faits. Si M. Bouchon, au lieu de prendre Jean-Jacques Rousseau pour modèle, eût eu seulement la pensée de tirer parti de sa vaste et solide érudition, de sa profonde connaissance des textes, pour pénétrer jusqu'au cœur de l'ancienne France, il y aurait puisé le sujet d'un livre bien autrement curieux, intéressant et profitable à tous, que aon traité plein d'abstractions de quintessence.
Dans le livre tel qu'il l'avait conçu et écrit, il y avait des qualités maîtresses et des jalons plantés marquant la voie droite à suivre. Ainsi, à ses yeux, la famille était « la société parfaite 3), type primordial et fondement de toutes les autres ; et la plus parfaite des familles était d la grande famille composée des^ ascendants et des descendants d. Quant à la commune, a: elle est, observait-il, cette cité de laquelle les Grecs disaient que ses membres avaient été nourris du même lait. Elle est cette bourgade d'Aristote fondée par de petites colonies, sorties du sein
de la famille. En effet, sans rechercher les temps anciens, en prenant autour de nous nos paroisses rurales (c'était bien le mot propre, et en cela il devançait M. Le Play), nous remontons souvent, sans trop de peine, à un premier habitant duquel la plupart sont descendus, tellement que le nom y demeure encore, et que, parmi ceux qui ne le portent pas, un grand nombre s'y rattachent par leurs mères ou par leurs aïeux. j> Puis, arrivé au gouvernement local, s'inspirant de la tradition provençale et de la pratique séculaire de tous les peuples, il posait en principe que <r le droit de vote , dans la commune rurale, appartient seulement aux chefs de famille ». De là, il s'élevait jusqu'à la cité et à l'État ; mais, à mesure qu'il gravissait un non- ' vel échelon, sa vue se troublait, et il laissait son lecteur ne sachant plus où reprendre terre, tant ses abstractions l'ayaient porté loin des réalités. On me pardonnera cette digression. Il m'a semblé intéressant de caractériser en deux hommes éminents, aux bontés desquels j'ai été sous tant de rapports redevable, les résultats et le contraste des deux méthodes.
d'après sa. correspondance. 81
M, Ronchon avait de belles parties dans son esprit j et l'on raconte qne M. Thiers, doijt il avait été le condisciple, disait de Ini : « Il était notre maître à tons, i» Antant M. Thiers se sondait pen de la tradition, antant M. Eonchon en &isait l'âme dn patriotisme et se plaisait à en rechercher les traces dans les vienx textes ; mais il ne connaissait gnère qne des textes, et, dn fond de son cabinet, il ne pouvait voir qne très incomplètement la charpente sociale. La pratique presque exclusive des livres ne l'avait pas initié à celle des hommes.
M. Le Play, avec les mêmes mœurs et un non moins grand respect de la tradition, mais avec une compréhension bien plus étendue et profonde des besoins de notre temps, avait suivi une voie très différente. De bonne heure, il avait fait comme Descartes.*
€ Sitôt qne l'âge me permit de sortir de la sujétion -de mes précepteurs, je quittai entièrement l'étude des lettres; et, me résolvant à ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait acquérir en moi-même ou bien dans
le grand livre du inonde, j'employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et de» armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions. Car il me semblait que je pourrais rencontrer beaucoup plus de vérités dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, que dans ceux que £iit un homme de lettres dans son cabinet, touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet et qui ne lui sont d'autre conséquence, sinon que peut-être il en tirera d'autant plus de vanité qu'elles sont plus éloignées du sens commun. Ut /avais un extrême désir (Rapprendre à distingtier le vrai davec îe faux, pour voir clair en mes actions et marcher avec assurance en cette vie. »
M. Le Play aimait à citer cette page du Dis^ cours de la wÀthode, quand l'occasion se présentait à lui de raconter ses voyages. Or, il nous a dit et Ton sait comment, de 1829 à 1853, il se fit voyageur, non pour voir des cours et des armées, mais pour étudier de près les ouvriers, l'hiver à Paris enseignant la métallurgie à l'École des mines, et, l'été venu, partant pour
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aller se mettre directement en rapport avec les populations. Il avait visité de la sorte, trois fois en moyenne, chaque partie de l'Europe ; et, plus il s'était instruit sur les procédés techniques de chaque industrie, plus il avait reconnu que ces procédés sont chose secondaire, que la première condition du succès était dans le ressort moral, dans le principe moral auquel les populations devaient leur bien-être. Il avait constaté qu'il n'y a pas de travail productif et fécond sans la vertu; que le fondement de la vertu est dans la religion; que la véritable unité sociale est dans la famille ; que le bonheur des hommes est dans le foyer ; que le secret de la paix des ateliers est dans le dévouement des patrons; que, là où ceux-ci et les classes ayant en partage la richesse, les talents et la naissance, font leur devoir, les problèmes en apparence les plus insolubles se résolvent d'euxmêmes ; enfin, qu'en dehors des textes de loi il y a partout, sauf en France où les vices du dixhuitième siècle et les faux dogmes révolutionnaires ont sapé les mœurs à la base, un fonds de coutumes non écrites et d'institutions tradi-
tionnelles qui protègent le faible, la femme, l'enfant, organisent les foyers domestiques, les ateliers et les localités, et sont les solides points d'appui de Tordre politique.
Sainte-Beuve eut deux conférences avec lui au sortir de cette période de sa vie, en novembre 1864; il voulut le voir et l'entendre. Ce qui l'attirait à lui, c'était surtout sa personne. Pour ce lettré raflSné, un tel « document j>
était d'une espèce rare. Il fut de suite si captivé qu'il oublia un instant son scepticisme, et nous devons à sa curiosité un portrait de M. Le Play qui est un de ses chefs-d'œuvre et qui restera une de ses meilleures actions (1), « M. Le Play est d'une génération toute nouvelle. Il est l'homme de la société moderne par excellence, nourri de sa vie, élevé dans ses progrès, dans ses sciences et dans leurs applications, de la lignée des fils de Monge et de BerthoUet; et, s'il a conçu la pensée d'une réforme, ce n'est qu'à la suite de l'expérience,
(1) Constitutionnel, 5, 12 et 13 décembre 186-^. Cette étude sur M. Le Play a été insérée par lui dans les Nouveaux Lundis^ t. IX, p. 161-201.
d'après sa correspondance. ^ 85
et en combinant les voies et moyens qu'il propose avec toutes les forces vives de la civilisation actuelle, sans prétendre en étouffer ni refouler les développements. Toutefois, il a vu des plaies, il les a sondées ; il a cru découvrir des dangers pour l'avenir, et à certains égards des principes de décadence, si l'on n'y avisait et si l'on n'y portait remède. Et non seulement il avertit ; mais en savant, en homme pratique, muni de toutes les lumières de son temps et de tous les matériaux qu'il a rassemblés, au fait de tous les ingrédients et de tous les mobiles sociaux, sachant tous les rouages et tous les ressorts, il propose les moyens précis de se corriger et de s'arrêter à temps. »
Or, après tant de pérégrinations et de travaux, M. Le Play s'était-il pressé de conclure ? Après ses Ouvriers européens j qu'il avait présentés au public comme matière à former ses convictions, avait-il prétendu s'ériger en tout point le guérisseur infaillible de nos maladies sociales ? Non ; pendant huit ans, de 1856 à 1863, il avait poursuivi son enquête. Le livre qu'il méditait lui pesait à écrire. Sévère et exi-
géant pour lui-même, il le faisait et le refaisait ; il lui consacrait ses matinées qui commençaient, nous l'avons dit, à quatte heures.
Il l'avait mis en train dans l'année 1859, Survinrent en 1860 r Enquête sur les commerces du blé, de la farine et du pain, dont il fiit chargé par le Conseil d'État; en 1862, l'Exposition universelle de Londres où il eut la direction de l'Exposition française. Il dut l'interrompre et ne put le reprendre qu'en 1863. Alors, il s'y absorba tout entier, au point d'y compromettre ce qu'il lui restait de forces physiques.
J*ai fini mon ouvrage, m'écrivait-il le 7 novembre, mais/ ai manqué finir en même temps.
Le 6 juin 1864, paraissait la Bé/orme sociale, et voici avec quels accents il s'exprimait dès les premières pages :
« La France, à la vérité, continue à jouir d'une prospérité matérielle et d'une prépondérance politique que, depuis longtemps, elle ne connaissait plus ; mais les esprits clairvoyants ne se font point illusion sur la cause de cette grandeur et ne la considèrent point comme une conséquence de nos institutions sociales. Les
d'après sa COfiBESPONBANCE. 87
erreurs qui, depuis 1789, ont amené dix révolutions continuent à miner sourdement le corps social... En présence de tant de ruines accumulées, tout bon citoyen a le devoir d'apporter sa pierre à l'œuvre de reconstruction. J'ai pensé que le moment était venu de placer la mienne... « Éloigné par les habitudes de ma vie et par la spécialité de mes travaux de toute connexion systématique avec les partis qui divisent si malheureusement notre pays, je signale, en toute liberté, ' les erreurs et les préjugés que je crois rencontrer chez chacun d'eux... Je ne me dissimule point les répulsions auxquelles s'expose un auteur qui va ainsi droit au but... J'ai confiance toutefois dans la force de la vérité et dans les épreuves salutaires qui frappent les pays livrés à l'erreur. Je compte sur le concours des hommes de bien qui cherchent la vérité dans la voie où je me suis engagé. Je fonde quelque espoir sur ces amis inconnus qu'un livre, inspiré par une pensée de bien public, va trouver là où l'auteur n'aurait pu les découvrir. Je me confie au patriotisme qui avait été fixé dans notre race par dix siècles d'efforts intellectuels et moraux. J'aime à croire
surtout que ce sentiment se maintient dans les cœurs, malgré les haines sociales et politiques. Je me persuade qu'il nous portera bientôt à réagir sur nous-mêmes, pour rester au moins à la hauteur de nos rivaux. »
Telle fut l'entrée en matière, et, pour ainsi dire, l'entrée en campagne, longuement préparée^ profondément réfléchie, animée et émue d'un sentiment national des plus vifs, toute inspirée par d'énergiques convictions acquises au contact de tant d'hommes et de tant de choses.
L'Exposition de Londres, nous le savons, avait empêché M. Le Play de terminer son ouvrage en
En 1864, on lui fit remarquer que, sans cette circonstance, la publication de la Réforme sociale aurait coïncidé avec le centenaire du Contrat sociaL Effectivement, il eût été piquant qu'à un siècle de distance, année pour année, le programme de réédification fît face en quelque sorte au progranmie de démolition; mais l'intérêt sérieux était dans le fond des choses. Ce n'étaient pas seulement deux livres qui étaient en présence.
c'étaient les deux pôles extrêmes du monde moral personnifiés dans deux hommes. Aussi aije souvent souhaité qu^il nous fût donné de voir un grand écrivain, ayant, avec une haute impartialité, une de ces plumes qui gravent, tirer de l'étude comparée de ces deux hommes la matière d'un tableau où leurs doctrines seraient éclairées et expliquées par le sinïple exposé de leur vie. J.-Jacques Rousseau et Frédéric Le Play y seraient peints par eux-mêmes ; l'un représentant ce qu'il y a eu de plus fatal pour notre pays, c'est-à-dire la théorie qui sacrifie l'individu à l'Etat, en lui retirant tous ses droits, celui de la famille, celui de la propriété , et lui ôte jusqu'au droit d'établir un rapport permanent entre Dieu et lui (1) ; et l'autre, ce qui, en tout temps et partout, a constitué l'ordre des sociétés et seul peut relever l'individu, en restaurant selon les principes et la pratique des peuples les plus libres, les plus stables et les plus prospères, la religion, la propriété et la famille.
(1) Saint-Marc Girardin, J.-J, Rousseau, sa vie et ses ouvra' ges {Revue des Deux^Mondes, 15 septembre 1856).
Et maintenant, au point de vae de l'étude à laquelle nous nous livrons, et avant d'aller plus loin, il convient d'ajouter cseci.
Le monde n'a jamais manqué de rêveurs qui ont cru pouvoir le régénérer par la seule puissauce de leurs écrits. Tels n'étaient certes pas l'état d'esprit ni les prétentions de M. Le Play, et bientôt on le jugera là-dessus par ses lettres.
Lors donc qu'en tête de son Kvre il inscrivait le mot de « réforme sociale », que voulait-il exprimer ? Deux choses. — Pour lui, « la réforme 3), c'était une impulsion nouvelle à donner à l'opinion publique ; c'était le moral de la nation à renouveler, par le concours de tous les esprits droits et de tous les cœurs honnêtes, sans distinction de partis. — Quant aux a: réformes » à opérer dans la famille et ailleurs par des améliorations lentes et régulières, elles .devaient dépendre de ce renouvellement.
« Dans une société qui croule de toute part, me disait-il le 15 février 1865, il faut tout rebâtir à la fois, si l'on prétend tout réformer d'un coup. Il m'a semblé qu'il y avait d'abord à redresser les idées. Ce qu'il faut, c'est changer le
d'apbès 8A oobbespokdance. 91
moral et rintelKgence des classes élevées, c'est améliorer le fond des choses à la lumière des princij^s, et c'est à quoi j'ai visé. 7>
Quelle serait l'issue de sa tentative? Et même trouverait-il des lecteurs?
Plus tard, après nos désastres, M. de Butenval, un de ses collègues du conseil d'État, lui adressa la lettre suivante qui fat rendue publique (1) : « Il y a quelques années, vous m'a-» vez prié de revoir les épreuves de la Réforme modale que vous veniez d'achever. Nous siégions alors, côte h côte, au conseil d'État. Je corrigeai avec un soin scrupuleux les épreuves envoyées, et lorsque je vous remis la dernière : « Me voici « assuré, me dites-vous en riant, que mon livre c aura au moins un lecteur (2). »
« Vous vous trompiez, mon ami, je né vous avais pas lu, j'entends lu comme il est besoin qu'on vous lise, pour profiter de vous...
(1) L* Urgence de V union en France, l®"^ mai 1872, brochure in-18.
(2) ce J'ai en beaucoup d'acheteurs, mais jusqu'à ces derniers temps je n'avais trouvé que peu de lecteurs et d'adhérents convamcnsD. (La çuedion sociale et V Assemblée nationale, iéYt, 1878.)
92 LE PLAY d'après SA COBB£SPOin)AKC£.
« Aujourd'hui, je crois vous avoir lu et compris. Savez-vous quel maître m'a fait reprendre vos ouvrages et me les a expliqués ? Le malheur,
« Encore mal revenu de la stupeur que m'ont causée nos désastres, je me suis souvenu que, lorsque l'horizon était serein et sur quelques points radieux, vous aviez, par une sorte de prévision scientifique appuyée sur l'observation et sur les déductions de la logique, annoncé l'apparition prochaine et infaillible des phénomènes sociaux et politiques dont les ravages sont aujourd'hui consommés...
« C'est bien par les côtés où vous dénonciez les menaces, de ruine que l'édifice a croulé. Les. bulletins de nos défaites et les « Moniteurs de la Commune » pourraient servir de pièces justificatives à vos ouvrages. »