‹ Le Play, d'après sa correspondanceChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

'Hautes adhésions. — Becherche des yrais réformateurs. — Conditions de la réforme : Tesprit de dévouement, la recherche et la notion du vrai. — L'erreur des gens de bien. — H. de TocquevîUe et son livre de la démocratie en Amérique. — Double étude à faire : celle du passé et celle du présent. — Becrues dans la jeunesse. — Ce qu'a été depuis un siècle l'apostolat antlsociaL — Ce que doit être aujourd'hui, pour le salut, un réel apostolat sociaL

La Réforme sociale avait failli coûter la vie à M. Le Play. Lorsqu'il l'eut imprimée et lancée, quand il eut été témoin de l'accueil qu'elle recevait de quelques lecteurs d'élite, il en ressentit un soulagement, une joie indicibles.

Je trouve une satisfaction bien grande à être débarrassé du boulet qvsje tramais depuis trente 4ins, écrivait-il à ses amis.

Il faut l'avoir vu à ce moment, pour le bien peindre. Sainte-Beuve n'y réussit si parfeitement, comme je le marquais plus haut, qu'après

s'être réchauffé en quelque sorte à sa flan^me. a: Honneur à M. Le Play, d'avoir arboré toute sa pensée, concluait-il au sujet de son livre. Il ne se discréditera point pcrtlr cela. Il sera discuté, contredit, appuyé peut-être; et nul ne l'en considérera moiiW de ce qu'il aura tenté de relever parmi nous la statue du Respect. i> Quel malheuf que tant d'hommes puissants sur l^opînian aient eu alors, à l'égard de M. Le Play, des admirations plus stériles encore que celles de Sainte-Beuve I Sitôt une adhésion et un éloge donnés, ils l'oubliaient lui et son œuvre.

Mais, en compensation , d'autres et des plus éminents le comblaient au delà même de ses espérances. Ainsi, M. de Montalembert s'était mis à son école, et ne tarissait pas à son sujet.

« Je lis le livre de Le Play, disait-il à M. A. Cochin le 10 octobre 1864, et j'en suis émerveillé... Il faut que vous lui rendiez justice et que nous l'adoptions pour programme , sans nous arrêter aux dissentiments de détail qui pourront être assez nombreux. »

Le 8 janvier 1866, dans une autre lettre, il ajoutait à ces impressions de la première heur:e

d'apbés sa oobbespoitoance. 95

le témoignage d'une admiration presque sans réserve : « Sachez que je vis depuis plus d'un mois en communication intime avec Le Play.

Je me suis mis à relire & Réforme sociale,.,; je l'annote, je m'en imbibe goutte à goutte, à raison de quatre pages par jour. Je suis arrivé ainsi à la fin du premier volume, où j'ose croire que rien ne m'a échappé ; et, cette lecture achevée, je n'hésite pas à dire que Le Play a fiiit le livre le plus original, le plus utile, le plus courageux et , sons tous les rapports, le plus fort de ce siècle... Mais ce que j'admire surtout en lui, c'est le courage qui lui a permis de lutter à visage découvert centre la plupart des préjugés dominants de son temps et de son pays , comme il l'a fait très spécialement dans son excellent chapitre sur l'enseignement, et partout où il confesse si nettement la chute originelle de l'homme, cette doctrine qui répugne si profondément à l'orgueil servile de nos contemporains. j>

Il en était de même à l'étranger. Le docteur Schœffle, professeur à l'Université de Tubîngen et depuis ministre du commerce de l'empe-

reur d'Autriche, s'étonnait qu'une telle œuvre eût pour auteur un Français, a: Au lieu de théories enfantines, prétendant improviser le bonheur de l'humanité, de mots vides, de phrases brillantes, d'un plan de réforme bâclé en une heure, » on trouvait là, tout au contraire, <l le résultat mûri d'une foule d'études de détail, fondées sur l'expérience et sur les faits (1). »

Dans ce mouvement qui se faisait autour de lui, l'homme de cabinet s'était transfiguré chez M. Le Play. Un homme nouveau, tout de feu, tout d'action, venait de surgir ou plutôt de reparaître. ♦•

(1) Revue trimestrielle allemande^ 1865, Heft IV, 2, Nr. CXII.

Dix ans après, en 1875, dans un livre intitulé : Geschichte der national Œconomik in DeuUcMand (Munich, chez Oldenbourg), M. W. Boscher, conseiller intime de la cour de Saxe, ancien recteur de TUniversité de Leipzig, où il professait depuis un demi-siècle Téconomie politique, rendait un bel hommage à ^ H. Le Play, en associant son nom à celui de Haller. ce C'est en vain, disait-il, qu'on chercherait aujourd'hui en Allemagne une œuvre de réforme aussi importante et aussi logique que celle qui fut accomplie par de Haller jusqu'en 1854. Les hommes de tradition n'y ont rien produit qui puisse être comparé à la Réforme sociale, publiée en 1864 par M. F. Le Play, qui est à la fois un esprit profond, modéré et pratique, j>

d'après sa cobbbspondancb. 97

Dès lors, ses lettres se mnltiplient au nom du prosélytisme à exercer. L'apostolat, un véritable apostolat social à remplir, au nom du salut, par les bons Français de tout rang et de toute origine, par le clergé lui-même, est recommandé par lui comme chose absolument pressante et urgente.

Pour y amener ses correspondants, il en donne le premier l'exemple :

« A partir de ce moment, je puis me livrer , avec le concours de tous les hommes de bonne volonté à la propagande de la réforme. Ma ligne va devenir désormais pratique et militante, et mon ancien régime de travail solitaire va changer par des rapports journaliers avec les vrais réformateurs. )) (6 juin 1864.)

« Mai^tenant, je passe ma vie à chercher des honmies, je cours d'un bout de la France à l'autre, pour aller causer quelques heures avec un homme de valeur...

« Cherchons des hommes, et groupons les véritables encyclopédistes sociaux du dix-neuvième siècle, afin d'entreprendre avec plus de

discernement ce que ne surent pas feire ceux du dix-huifcième siècle. 3> (14 août.)

« Signalez-moi donc les hommes que vous aurez le bonheur de rencontrer, et veuillez me mettre en rapport avec eux. Je n'épargnerai rien pour en former un faisceau qui puisse, le plus tôt possible, se passer de moi. Vous me trouverez toujours prêt, non seulement à correspondre avec eux, mais à aller personnellement visiter, à toutes les extrémités de la France, ceux qui seraieiit dignes de cette marque de sympathie et d'estime. y> (23 août.)

Être digne de la sympathie et de l'estime de M. Le Play était chose eisée, mais non vulgaire. Pour l'obtenir, il n'était pas besoin qu'on pensât en tout point comme lui ; loin de là, car ce qu'il demandait par-dessus tout à ses amis, c'était la critique. Il suffisait qu'on eût des inclinations, des dispositions d'esprit et de cœur à l'unisson des siennes, quant au but à atteindre, c'est-àdire qu'on recherchât sincèrement la vérité et qu'on eût l'amour du bien ; mais il ne feUait

d'après sa oobbespokdahce. 99

rien moins que cela. Anssi classait-il les hommes en deux catégories : « cenx qui savent se dé-' vouer, et ceux qui mettent avant tout leurs propres intérêts ». — € Je me tiens chaque jour en conmiimication avec les premiers, :» disait-il ; et bien que ses soixante ans ne lui permissent plus de reprendre £Ekcilement sa vie de voyageur, il déclarait avoir encore P ardeur nécessaire pour aller attrdetant deux, dans toute direction, à t extrémité du réseau ferré. — Quant aux seconds, « il s'en éloignait chaque jour davantage » ; et il ajoutait : « L'homme riche, intelligent, placé dans les corporations privilégiées, qui ne pense qu'à lui, qui prend sa personnalité pour mesure de son activité, pour règle de ses doctrines, est un fléau social; car il occupe la place d'un ouvrier utile, et il excite l'antagonisme des classes inférieures, qui ne respecteront la classe dirigeante que quand celle-ci fera son devoir. 3>

. Ses vrais amis, il les reconnaîtrait « au degré de renoncement chrétien > dont ils donneraient des preuves effectives. — « Conservez votre dévouement, à mesure que votre réputation gran-

dira, et vous ponrrez compter sur ma vive amitié qui croîtra avec vos mérites. »

Il voulait qu'on lui appliquât la même règle à lui-même. « Si, de mon côté, je me corrompais, si je cessais de refuser certaines hautes situations où je ne pourrais travailler utilement à la réforme, si la petite renommée qui m'arrive me perdait en me rendant orgueilleux, ne manquez pas de m'en dire vertement votre avis. i>

. Savoir se dévouer est beaucoup ; mais apprendre à discerner dans quelle direction, par quels moyens efficaces, on peut et l'on doit aujourd'hui agir sur les intelligences, en vue de la guérison des maladies sociales, n'est pas moins nécessaire ; et il constatait avec douleur qu'une foule de gens très recommandables semblaient n'avoir pas conscience de cette nécessité, de ce devoir. Ces hommes voulaient le bien; avaient-ils également la notion du vrai?

« Je recrute des adhérents, répondait-il quand on le pressait de précipiter le mouvement ; mais la plupart n'étudient pas , et je ne

d'après sa correspondance. 101

puis suppléer à la rareté des opinions justes. » Aussi engageait-il ses amis à se faire, avant tout, un Credo hien arrêté, et il leur citait son propre exemple. « En 1838, je refusai d'entrer à la Chambre des députés avec l'appui de M. le ministre du commerce qui m'aimait beaucoup, et je motivai mon refus sur ce que, avant d'entrer dans la vie publique, ^> voulais voir clair en mes actiom. Je me suis toujours félicité de ma résolution; car elle m'a empêché de me fourvoyer comme l'ont fait la plupart de mes contemporains, et j'ai beaucoup gagné en étudiant, tandis que je me serais annulé comme homme public sans plan et sans boussole. »

Parmi les publicistes de notre temps, qui à ses yeux avaient le plus failli sous ce rapport, il nommait M. de Tocqueville. Il avait eu pour lui une vive amitié , il avait goûté le charme attaché à ses belles qualités de cœur et à toute sa personne ; mais il déplorait amèrement le mal que sa Démocratie en Amérique avait fait aux 'hommes politiques de sa génération; et, après nos désastres, voyant les traces funestes

de cette influence se reproduire dans TAsseniblée de 1871, il s'imposa le devoir de relever tout particulièrement ses erreurs dans les dernières éditions de la Réforme sociale (1). Lorsque son livre sur t Ancien régime et la Révolution avait paru en 1856, tout en Tadmirant, il lui avait adressé toujours, pour le fond des choses, un semblable reproche : M, de Tooqueville, il Vamue lui-même, ne voit poè où il faut aller; il doute, il ne conclut pas.

Et en eflfet M. de Tocqueville douta toute sa vie, au moins sur des points essentiels ; ses lettres renferment à cet égard sa confession pleine et entière; et il ne sera pas sans intérêt de les mettre en regard de celles de M. Le Play.

On n'eût pu trouver chez deux hommes , ayant également pour but le bien de l'humanité et surtout celui de leur pays, des natures plus dissemblables. Autant M. Le Play, avec sa forte trempe morale, savait joindre l'action à la méditation et se livrait passionnément à

(1) Bapprocher la note 1, p. 224, t. II (1*^ édition)) des pages 31-41, t. rV (6« édition).

d'après sa gobbespondance. 103

la recherche des hommes, autant M. de Tocqueville se concentrait et s'isolait en lui-môme. <L La grandeur des affaires ou des sensations me rend en général tranquille, disait-il ; mais les tiraillements journaliers de la vie pratique et le contact habituel avec les hommes me mettent hors de moi (1). » Autant le premier réconfortait et relevait ceux qui l'approchaient par son • inaltérable sérénité, et par l'expression de paix intérieure que lui donnaient des convictions établies sur « une inébranlable certitude d, autant le second souffrait et «e plaignait de ce qu'il appelait « son mal philosophique y> (2). L'auteur de la Démocratie en Amérique, choyé par le public, n'avait pas lieu de se plaindre. Il devait à son livre une grande renommée, et il en voyait s'épuiser chaque année une édi-

tion. Quoi donc le tourmentait?

Était-il très assuré d'avoir rendu service à la France, de lui avoir offert des idées nettes sur cette démocratie à laquelle il liait indissolublement son avenir? Il venait d'obtenir un bril-

(1) Œuvres et Correspondance inédites, t. II, p. 106.

(2) Ibid,, p. 117. Lettre à J.-J. Ampère, 10 août 1841.

lant succès dans le monde de la philosophie politique ; croyait-il avoir fait une œuvre utile ? Au fond, il en doutait. S'expliquant là-dessus avec J. Stuart Mill, il reconnaissait que, « lorsqu'il s'était agi de conclure, il avait tracé des sociétés démocratiques, à propos des États-Unis et de la France, un portrait dont aucun complet modèle n'existait encore. — « Seuls, des hommes très habitués à la recherche des vérités générales et spéculatives, ajoutait-il, aiment à me suivre dans une pareille voie (1). »

M. Eoyer-CoUard, très bon juge, ne s'y était pas trompé et lui avait dit : « Dans votre société démocratique que vous nous vantez, il n'y a pas dix personnes qui comprendront complètement le sens de votre livre (2). d

La première condition, pour éclairer de tels sujets aux yeux de se§ contemporains, est d'y voir clair soi-même. Or, il n'y voyait i)as clair, et, dix ans après, le 24 juillet 1850, il le confessait à une de ses doctes amies et correspon-

(1) Œuvres et Correspondance inédites, t. II, p. 109. Lettre du 18 décembre 1840.

(2) Ihid., p. 104. Lettre à J.-J. Ampère, 27 septembre 1840.

B^APBSS Sa. OOBBBSPOSDABrK. 105

dantes, nne Anglaise fermement attachée à la

tradition, M™' Giote :

c Yons défendez les principes constitutifs snr lesquels repose notre vieiUe société eoropéenne , la liberté et la responsabilité individnelle qui en est la conséquence, surtout la propriété. . Tous avez bien raison, vous ne sauriez concevoir les hommes vivant hors de ces lois primordiales, ni moi non plus. Cependant, je vous l'avoue, je trouve que ce vieux monde , au delà duquel nous ne voyons rien ni l'un ni l'autre, semble bien usé, que sa grande et respectable machine se détraque un peu tous les jours, et, sans comprendre ce qui pourrait être, ma confiance en la durée de ce qui est s'ébranle. L'histoire m'apprend que pas un des hommes qui ont assisté à la destruction des organisations religieuses et sociales qu'a déjà vues le monde, n'a pu deviner ni même imaginer ce qui devait suivre... Qfii peut donc affirmer qu! une forme de société soit nécessaire et qiiune autre ne puisse exister (1) ? s^ n déclare, il est vrai, « que le devoir do»

(1) Œwres et Cinretpcndance inédUei, i» II, p« \hO'b\.

honhêtes gens n'est pas moins de défendre la sénlê fonne de société qu'ils comprennent, et même de se feire tuer pour elle, en attendant qu'on leur en ait démontré une meilleure. 7> •

Cette satisfaction une fois donnée au devoir du moment, il reste cependant certain, il est manifeste pour lui que le monde est en travail d'enfantement d'un ordre nouveau, lequel sera radicalement diiOférent de l'ancien ; et, dans cette même année 1850, ayant à faire une douzième édition de sa Démocratie en Amérique, il annonce en termes exprès, dans un suprême avertissement au lecteur, quel sera, quel va être ce monde nouveau.

« Ce livre a été écrit, il y a quinze ans, sous la préoccupation constante d'une seule pensée : l'avènement prochain, irrésistible, universel, de la démocratie dans le monde. Qu'on le relise ; on y rencontrera à chaque page un avertissement solennel qui rappelle que la société change de formés, l'humanité dé condition, et que de nouvelles destinées s'approchent.

<L En tête, étaient tracés ces mots :

« Le développement graduel de légalité est

d'après sa pORRESPONDANCB. 107

wi/aitpravidentieL II en à les principaux carac^ tères : il est universel, il est durable, il échappe chaque jour à la puissance humaine; tous les événements, tous les hommes ont servi à son développemenL Serait-il soffe de croire qu^un mouvement social qtd vient de si loin puisse être suspendu par une génération ? Pense-t-on qu^ après avoir détruit la féodalité et vaincu les rois, la démocratie reculera devant les bourgeois et les riches? S'drréterort-elle Tnaintenant qt^elle est devenue si forte et ses adversaires si faibles (1 ) ? »

Combien de fois n'avons-nous pas entendu M. Le Play, lorsqu^bn l'interrogeait sur ce qu'il pensait du présent et de l'avenir, rappeler cette fameuse «prophétie» 1 Avec l'accent du plus profond chagrin, il demandait s'il allait s'étonner que les intelligences et les caractères se ftissent abaissés, que tout eût fléchi , moeurs, lois, insti-p tutions, dans un pays où, en présence d'un mode de suffrage anarchique imposé par la violence, tant d'hommes politiques, tant d'écrivains, et une partie considérable des classes dirigeantes, pro?

(1) Ces lignes sont soulignées par M. de TooqaeyiUe lôi-

pageaient de telles idées comme chose providentielle et supérienre aux volontés humaines et les prenaient pour règle de conduite. N'y avait-il pas là une des raisons de l'impuissance de ce pays à se réformer, de l'incroyable résignation avec laquelle il subissait toutes les oppressions, de sa soumission passive devant toutes les révoltes? Et, du reste, M. de Tocqueville, tout le premier, n'en avait-il pas fait encore l'aveu en cette même année 1850?

« Nous vivons ici (à Tocqueville) dans une grande solitude ; les bruits mêmes de la politique y arrivent à peine, et je m'étonne du peu d'émotion que me causent ceux qui par hasard y pénètrent,.. Serait-ce que je deviens un mauvais citoyen? J'en ai peur quelquefois; mais je me rassure en pensant que je suis un Français très découragé. Je confesse humblement (cela peut paraître humiliant pour un homme qui s'est mêlé parfois défaire le prophète) que je ne vois absolument goutte dans la nuit où nous sommes... Je me vois sans boussole, sans voiles et sans rames, sur une mer dont je n'aperçois nulle part le rivage ; et, fatigué de m'agiter en vain.

d'après sa cobbespondance. 109

je me couche au fond dn bateau, et j'attends l'avenir... (1). 7>

M. Le Play a lutté, toute sa vie, contre l'état intellectuel et moral qu'accusent ces douloureuses confidences de M. de Tocqueville ; et c'est ce qui lui faisait écrire dans ses lettres, non pas à un seul de ses amis, mais à tous sous des formes variées et qui dépendaient des circonstances, ce qu'il exprimait en mai 1861 :

« Il faut parier haut et ferme ; il faut montrer l'abîme ouvert et crier « gare » ; mais il faut, en même temps, conserver une foi inébranlable dans le retour au bien, dans l'énergie vitale de la France. Nous avons le travail des idées, la libre discussion, l'association volontaire. Sachons en profiter. y>

Et, en 1865, au sujet d'un livre à sensation, où le mélange du vrai et du faux lui avait fait reconnaître encore le retour d'idées fatales :

« L'erreur des gens de bien est plus dange-

(1) Œuvres et Correspondance inédites, p. 149. Lettre à Mœe la comtesse de Circourt, 19 juin 1850.

reuse que celle des coquins ; c'est elle qui perd la France depuis soixante-quinze ans...

« Je ne connais rien de plus dangereux que les gens qui propagent des idées fausses,. sous prétexte que la nation ne voudra jamais y renoncer. Si elle n'y renonce pas, elle périra ; mais ce n'est pas un motif pour accélérer la décadence, en adoptant l'erreur. H ri y a dF antre règle de réforme que de chercher le vrai et de le con-- /esser sans réserve, quoi qu'il arrive. Je conçois qu'un homme prudent se taise momentanément sur le vrai, bien que je condamne cette prudence ; mais je repousse tout homme qui se rallie par politique à l'erreur, »

Suivait cet admirable acte de modestie :

m Je ne sais si j'ai réussi moi-même à pratiquer ce précepte : Vitam impendere vero; mais je l'ai voulu sincèrement. »

Dans sa recherche des hommes,, il était ravi quand il trouvait quelque Français de la vieille roche par le caractère et les mœurs, travailleur, instruit des choses anciennes et actuelles de son pays, zélé pour le bien public. Il le consultait

d'apbès sa COKBBBPONDANCB. 111

comme une antorîté gardienne du plus précieux des trésors, celui des vérités sociales auxquelles s'identifie la tradition nationale, et ayant le haut mérite de le faire valoir pour le présent et l'avenir. n lui fut donné d'avoir, sous ce rapport, bien des satis&ctions de la part d'individualités éminentes ; mais il ajoutait : <c Dans le cours de mon existence, j'ai vu singulièrement diminuer le nombre et la qualité de ces hommes dévoués au vrai ; et je constate que les impressions utiles, que j'ai reçues du milieu ambiant, étaient plus nombreuses autrefois qu'elles ne le sont aujourd'hui. 3> Combien de conservateurs dont les idées n'étaient souvent rien moins que conservatrices I Combien étaient attachés nominalement à la tradition, mais, en feit et au fond, n'avaient presque plus rien de ce qui la constitue réellement, et n'en tenaient plus compte dans l'économie de leur viel Combien, s'ils avaient la lumière pour eux-mêmes, ne se souciaient pas de la faire briller au dehors ou ne savaient en prendre les moyens I Us n'étudiaient pas, ils ne se trempaient pas dans la réflexion, et leur inertie était d'autant plus funeste qu'il y avait tout à faire pour

redresser, à leur endroit, une opinion absolument faussée.

Chez tous les grands peuples européens qu'il avait visités, M. Le Play avait été témoin de l'action exercée, non seulement par les érudits de profession, mais par l'élite des classes dirigeantes, pour asseoir sur la connaissance ^dn passé l'œuvre de l'avenir. Là-dessus, il se trouva pleinement d'accord avec M. de Tocqueville, lorsque celui-ci, dans ses dernières années, hélas! bien désabusé sur les résultats de ses abstractions politiques, eut été ramené à la vérité par l'observation.

Installé à Tours, pour y rechercher les matériaux de son livre sur P Ancien régime et la Révolutiorij M. de Tocqueville écrivait, le 22 novembre 1853, à W^ Grote : « En considérant toutes les choses que m'apprend mon étude préliminaire, je crois m'apercevoir que ce qui a le plus manqué à ceux qui ont voulu parler de la Kévolution française et même du temps présent, ce sont des idées vraies et justes sur ce qui avait précédé (1). » M. Le Play a consa-

(1) Œuvres et Corretpondance inédites^ t. II, p. 243.

d'après sa correspondance. 113

cré à ce sujet qnelqnes-nnes des plus belles pages qui servent d'introduction à sa Réforme sociale. Le temps lui manquant pour fouiller les archives, il s'adressait à ses amis de Paris et de province ; et ses lettres , on en jugera bientôt, attestent quel intérêt, quelle passion même, il portait à l'examen des textes qui lui étaient communiqués. Beaucoup sont pleines de réflexions où se révèle toute son âme , et elles se terminent par cet appel sans cesse renouvelé : « Signalez-moi des hommes et des livres. »

« Il est navrant , s'écriait-il , de voir l'opinion s'acharner depuis deux siècles, et surtout depuis 1 789, à renier ce qu'il y a de plus respectable dans notre nationalité. Disposé, plus que ces déplorables critiques, à flétrir les abus qui ont pu exister à d'autres époques, je suis honteux quand j'entends abaisser par une stupide prévention contre l'ancien régime les plus grandes gloires de notre pays, et je me persuade que ce peuple intelligent se rangera à la fin avec ceux qui auront le courage de combattre le préjugé et de respecter le passé, comme ce qui sera toujours actuel 2 Dieu, la famille, la propriété. j>

St il tenuinaît par cette belle pensée : c: Le progrès de notre traips^aitéeflaFair comprendre le passé. »

Mais il ne fallait pas^^n s'attaqnant aux erreur» du jour, oublier leur point d'origine ; et même, force était de reconnaître qu'il y a cent ans l'obscurcissement était complet.

« Si l'ancien régime est tombé, continuait-ily c'est d'abord qu'il s'était corrompu, et ensuite qu'il ne se comprenait plus lui-même. Songez que, dans le grand siècle de Louis XIV, il n'y avait pas un honame qui comprît la valeur de la cathédrale de Chartres ou de celle d'Amiens, que ceux qui ont détruit les corporations en 1776 et 1791 ignoraient absolument l'existence de vos pêcheurs (1). ]d

Et il concluait de là que les hommes de tradition, sous l'impression des maux dont nous souffrions, ne devaient pas perdre courage ; qu'ils ne devaient pas « se laisser aller à la pensée que tout était perdu 3> ; qu'à eux incombait la mission, dans l'ordre moral, de faire renaître l'esprit

(1) Voir, ci-dessons, la note mise aa bas de la lettre du 14 décembre 1857.

D'APBilS SA COBBESPOKDANGE. ^115

de respect an sein de lenrs familles, aux yenx et dans le cœur de .leurs enfants, serviteurs et subordonnés, et, en ce qui touche les idées, d'y ramener un pays qui en avait perdu le sens, par une double étude : celle du passé et du présent. Louer le passé sans critique et en bloc était mal servir la tradition ; car elle avait été altérée au point de devenir méconnaissable. Ce qui importait, ce qui était urgent, c'était de la dégager de ces scories appartenant à une époque de dissolution, et de rétablir les fondements de la certitude sur le terrain social, en déterminant à la lumière des faits les principes nécessaires dont on n'a jamais pu s'écarter sans péril.

Un jour, au sujet d'un article de journal rendant compte de h Réforme sociale, il traduisait ses peines sur la manière trop exclusive avec laquelle on l'avait loué, sans en lire les premières lignes (1) :

(1) L'avertissement de la première édition dn livre, en 1864, débutait ainsi : « Le moment est venu, pour la France, de substituer atix luttes stériles, suscitées pair les vices de l'ancien régime et par l'erreur des révolutions, une entente féconde, fondée sur l'observation méthodique des faits sociaux, d

« Remerciez les rédacteurs. Us sont trop éclairés pour ne pas comprendre que l'élog-e, adressé à l'ancien régime dans mon livre, a pour contrepoids la critique des vices et de la corruption, du siècle dernier. On ne concevrait pas, en effet, qu'un régime aussi parfait eût pu aboutir à la catastrophe de 1789.

« Il est donc à regretter que les lecteurs du journal soient encore assez exclusifs pour ne pas tolérer cette contre-partie nécessaire. Malheureusement, tous les partis en sont là chez nous ; et c'est pour cela que la Révolution ne finit pas et que l'antagonisme social augmente... j>

En 1867, TExposition universelle lui fournit l'occasion de réaliser, en ce qui touche l'étude du passé, une conception des plus originales. Sous le nom à^ Histoire du travail^ il y ouvrit une galerie où furent classées et coordonnées, contrée par contrée, époque par époque, les principales œuvres de la pensée, de l'art et de l'industrie. L'idée, telle qu'elle fut conçue et appliquée, était digne de lui, de son génie de classification et de méthode, et cette partie de

d'après sa œBBESPONDAirCE. 117

l'Exposition fat considérée presque comme un événement scientifique. Dans sa pensée, c'était un spécimen, un type destiné à devenir le point de départ d'établissements du même genre, qui eussent été autant d'institutions provinciales; et, bientôt après, il en traça le plan. Des musées généraux d'histoire eussent été créés pour conserver « les vrais monuments positifs de rhistoire locale », et on y eût groupé les documents et objets , représentés soit par euxmêmes, soit par des dessins, yo^-amzfe' et copies.

Mais revenons à son Kvre et à sa grande œuvre de réforme.

Le concours actif et effectif qu'il ne pouvait s'attendre à trouver chez des hommes mûrs, dont l'esprit avait reçu un pli difficile à corriger, la jeunesse conmiençait à le .lui donner. Aussitôt après avoir pubKé sa Réforme sodale/ûkcïVf^Àk : « Pour nous sauver de la catastrophe qui nous menace, il faut entreprendre un véritable apostolat dont la JRevîie sociale sera le principal moyen d'action ; mais cela ne sera possible qu'en groupant autour d'idées communes une jeunesse dé-

118 LE PLÂ.Y

vouée... 3> Deux, trois mois s'écoulent, et les recrues qui lui arrivent le comblent de joie : « Je ne désesipère point de l'avenir de mon pays. Je rencontre dès jeunes gens pénétrés de la nécessité de réformer notre société malade ; j'entrevois de plus en plus l'avènement d'une association de gens de bien, composée de vieillards portés au dévouement et au patronage, et déjeunes gens désireux de se créer avec leur appui une légitime renommée. Dans ce temps de prospérité apparente, cette association ne réussira peut-être pas à triompher de l'aveuglement et de l'égoïsme des classes dirigeantes ; mais elle agira, dès que la catastrophe que cet aveuglement nous prépare aura éclaté, et, si elle ne conjure pas une nouvelle révolution, elle la rendra plus féconde que celles qui ont précédé. »

Dès son entrée dans la carrière, il avait vu quelle influence prolongée et profondément meurtrière un livre peut exercer sur une, deux, trois générations. A cette époque, qui déjà datait de quarante ans, Rousseau continuait à être une idole pour quiconque s'occupait de choses politiques et sociales; le Contrat social de Rous-

d'après sa OOBBESPONDANCE. 119

sean était presque nn livre de méditations (1) pour une multitude d'esprits, qui poussaient l'aberration jusqu'à vouloir faire sortir d'une théorie essentiellement jacobine de nouvelles applications libérales.

Entre autres feits , M. Le Play racontait que, dès son arrivée à Paris, en 1824, et lorsqu'il était à la veille d'entrer à l'École polytechnique, la première eri^ur dont il avait eu à se défendre, de la part de deux de ses camarades, avait été celle qu'il a si bien nommée depuis € l'erreur fondamentale du dix-huitième siècle et du nôtre i> , et dont Bousseau avait été le plus ardent apôtre. Il s'agit de la &meuse doctrine sur « la perfection originelle de l'homme », Les croyances et l'expérience de tous les siècles établissent le fitit que les jeunes générations portent

(1) Je puis en citer un exemple. Le rénérable magistrat provençal dont il a été parlé pltus hant avait en nne telle admiration pour le Contrat social que, pendant la première moitié de sa vie, U Tavait oonstannnent porté sur Ini, en faisant son livre d'études, àon compagnon de promenade. Dans sa vieiUesse, il en était qnelqne peu revenu, et, dn reste, il n'en avait en aucun temps adopté toutes les idées ; mais il avait gardé de ce long commeroe avec Bousseau nue empreinte ineffaçable.

avec elles, dès leur naissance, de mauvais penchants, et que le premier devoir, la grande fonction du père consiste à les réprimer, en dressant ses enfants au travail, à la vertu, au respect, et en s'aidant pour cela du trésor de sagesse transmis par les générations passées (1). Or, au nom d'un progrès, non plus dépendant de cette œuvre essentielle accomplie par l'autorité paternelle, mais déclaré fatal et indéfini, on venait dire : — « L'homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l'ordre. Il n'y a point dans le cœur humain de perversité originelle. Le mal est, non dans la nature humaine, mais dans la société. Et qui a fait la société telle qu'elle est ? siuon les institutions traditionnelles du passé. Donc... (2). d Est-il besoin

(1) Là est la clé de la question sociale, d L'objet spécial de cet ouvrage, disait M. Le Play {la Réforme sociale, 1. 1, p. 28), est de rechercher les ressources qui aident les peuples à maîtriser l'esprit du mal. Je prouverai que celles-ci se trouvent surtout dans les régimes sociaux où chaque citoyen a le pouvoir de dompter chez ses enfants le vice originel, en leur transmettant les habitudes de travail et de vertu créées par les ancêtres. x> — Voir, sur ce sujet, sa lettre du 1» septembre 1870.

(2) Toute cette doctrine, qui a fait la Bévolutîon et qui la continue, a été mise dans un relief saisissant par M. Taine, dans les Origines de la France contemporaine, 1. 1, p. 289 et suiv.

D^APBÉS SA 00RBESP0NDA17CE. 121

d'aller jusqu'au bout ? et la conclusion n'est-elle pas sous nos yeux? Telle avait été rerreur de 1789; elle devait être celle de 1848, elle est plus que jamais puissante et agissante , et nous assistons au drame terrible d'une nation qui met une implacable logique à se détruire avec des idées contre lesquelles se soulève le plus vulgaire bon sens.

Si on n'y avise, jusqu'où n'irons-nous pas ?

demandait M. Le Play; et il citait, parmi les amis de sa jeunesse, des esprits d'élite, des cœurs généreux , qui , égarés et faussé» par une déplorable éducation, en étaient venus au point de se feire des apôtres de subversion.

(L Mon plus cher ami et camarade d'études, Jean Baynaud, était un de ces égarés de bonne foi. Comme Bousseau, il croyait à la perfection originelle des jeunes générations, et il pensait servir l'humanité en les arrachant à l'action oppressive des prêtres et des gouvernants. Il croyait, en outre, que le remède était dans la suprématie de l'État, imbu de la même croyance et se donnant pour mission de l'appliquer. Il aurait souffert le martyre pour cette doctrine.

et il passionnait les masses qni l'entendaient. Il suflGlt d'un homme de cette trempe pour conquérir à l'erreur un peuple entier, si les vertus d'un réel apostolat du vrai et du bien ne font contrepoids à une si détestable propargande. y>

Quelle leçon, pour tant d'honnêtes gens endormis, qu'un tel prosélytisme 1 Et comme il importe de ne pas laisser la jeunesse en proie à de semblables aberrations I

La noble et pure flamme de l'enthousiasme est l'heureux partage de cette jeunesse ; mais ce qui lui manque, c'est une méthode, une direction; la voie doit lui être bien tracée, il importe qu'une doctrine bien établie lui évite les faux pas ; et, si à tout cela se joint l'énergie du travail, que ne peut-on en attendre? L'avenir est en elle; k elle il est réservé de refaire la France :

« Ma 'seule ambition serait de pouvoir, pendant quelques années, grouper la jeunesse d'élite qui accomplira l'œuvre interdite à ma génération, et je demande chaque jour à Dieu d'augmenter le nombre de nos associés dans cette œuvre de salut. 7>

d'apbâs sa COBBBSPOKDAKCE. 128

Le travail de cabinet est nécessaire ; il serait insuffisant, s'il n'était fécondé par des initiatives pratiques qui mettent les propagateurs du vrai en rapport avec les hommes.

<L Le défaut des hommes de notre temps est de se borner à penser et à écrire. La réforme ne se fera pas, si les principes restent enfermés dans des livres qu'on lit peu. Il faut agir, il faut des apôtres à la doctrine, et des apôtres valent mieux que des écrivains. Ceux-ci peuvent tomber dans l'erreur ou l'utopie, en s'isolant du contact des hommes y tandis que le prédicateur est dirigé en partie par son public qui ne le laisse pas trop s'égarer ».

Et il conclut de là que des conférences seraient très utiles. Il voudrait avoir déjà groupé « douze apôtres ».

A ces apôtres, il ne demande pas seulement du zèle, beaucoup de zèle, mais aussi un inébranlable fonds de patience (1).

Combien, impatients d'arriver de suite au but, sont non moins prompts à se décourager 1 Sitôt

(1) d Far la patience, tous posséderez tos ftmes. j> (S. Luc, ch. XXI, y. 19.)

un premier effort tenté, ils jettent le manche après la cognée. C'est une des infirmités du siècle; plus que personne, M. Le Play en faisait l'épreuve. Chaque jour, des hommes venaient à lui, comme s'il eût eu la puissance et le secret de guérir la société en un tour de main ; mais, dès qu'il leur parlait d'un concours effectif à fournir, en vue d'un résultat qui nécessairement devail se faire attendre, ces honmies s'éclipsaient, U ne les voyait pas reparaître.

Après 1870, cet état d'esprit fut encore plus marqué. Nombreux étaient alors ceux qui comptaient, pour le salut, sur un coup subit de la Providence. Et M. Le Play leur répondait ce qu'il ne s'était pas lassé de répéter avant :

La condition du salvt est que la paMence s'unisse au déwuement... Il faut se dire qu'en gorgnant péniblement un homme à la vérité, on a peutêtre aidé puissamment à la régénénxtion de la race.

Page 1