CORSE
xci. l'ilb admiaablb. Il xcn. lb tocr db la COMI. Il
XCni. MONTS BT TOURBIITS. FORiTS ET MAQUIS. Il XUY. LB8 CORSES.
LOIRE, Seine, Rhône, Garonne; les rivières du versant du Rhin, de la Meuse, de TEscaut, VJLB tous les fleuves, riviérettes, ruisseaux entiers, •^if/' tant de monts, de plateaux, de plaines, de dunes, RABLB de falaises, ce n*est pas encore toute la France. Un hasard heureux nous a dotés, dans la seconde moitié du xvni^ siècle, d*une terre de beauté, d'une tle méditerranéenne peuplée de vaillants hommes, d*un bloc de granit alpestre par ses hautes montagnes autant que cévenol, provençal, italien par ses garrigues appelées ici maquis, par ses herbes parfumées, sa radieuse sérénité de lumière, ses vives et chaudes couleurs, ses panoramas sur la mer magique.
Cette tle ultra*précieuse, cette éducatrice de guerriers, de marins, d*hommes d'action, de patriotes, de colons pour notre Afrique, la Corse, ajoute à peu près un soixante-deuxième à notre domaine continental.
Rocs de granit, porphyres, serpentines, micaschistes dans tout son ouest, son centre, presque tout son est, elle a, sur ce dernier versant, d'assez grands lambeaux tertiaires et des alluvions de vaste étendue, bordure d'incroyable fertilité qui n'est pour le moment qu'un long palus fiévreux, vis-à-vis des maremmes empoisonnées de la Toscane et du pays romain.
La Corse est une tle de la Méditerranée, la troisième en
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grandeur dans cette plus belle des mers, après la Sicile, après la Sardaigne.
Longue de 183 kilomètres, large de 84 800 mètres à son plus ample, elle a 872 000 hectares entre 500 kilomètres de côtes, non compris ce qu'il y a de très petit de presque infinitésimal en sa découpure.
Cest beaucoup plus que la moyenne du département français, laquelle dépasse de peu 600 000 hectares.
Mais ce n*est guère que le tiers de la Sicile, car c Ttle triangulaire > dérobe à la Méditerranée 2 574 000 hectares.
L' < tle en forme de sandale >, la Sardaigne, l'emporte sur la Corse presque autant que la Sicile, de par ses 2 408 000 hectares.
Quant à la Terre de Vénus, à ce qui fut V < tle aux cent villes > et n'est plus que Tlle aux cent villages, la Crète n'a que 861 800 hectares.
Troisième en grandeur, première en magnificence. Elle n'a pas la sécheresse de la Crète et des plateaux calcaires de la Sicile; ses montagnes percent plus de ciel que les monts siciliens, l'Etna mis à part, qui est latéral à la Sicile plutôt que Sicile elle-même ; elles dominent surtout de haut les chaînes de la Sardaigne.
Avant tout la Corse est bien plus arbrée, plus arrosée, plus verte que l'Ile de Vénus, que celle des bergers de Théocrite, et que la maremmatique Sardaigne.
Avec moins de prairies et plus de bois, avec moins de pluie et plus de soleil, la Corse, hérissée de monts et de forêts, est une < île de l'Èmeraude > comme Érin, bien qu'Êrin soit lacustre et tourbeuse, et que la Corse n'ait ni tourbières, ni grands lacs, ni plaine étendue.
A 160-170 kilomètres environ de la France d'Europe, à 460 de la France d'Afrique, à 450 du cap espagnol le plus rapproché, le cap de Creus, chez les Catalans, elle surgit à 80, 85, 90 seulement de la Toscane, pays d'Italiens; et une tle italienne, un rocher de fer, Elbe monte à l'est dans les flots tyrrhéniens qui bercent à la fois la Corse et l'antique Étrurie. Plus voisine encore est la Sardaigne, autre île < romaine > qui se lève au sud, par delà les trois lieues d'ampleur du détroit de Bonifacio.
Son nord extrême, c'est 43<»0'42'; son sud 41<>2r4'; son occident, 6oil'47'; son orient, 7® 11' 6''; ses latitudes sont plus ou moins celles de Porto la lusitanienne, de Barcelone la catalane^ de Rome l'italienne, et de Constantinople, qui est un caravansérail des peuples; sa capitale, Ajaccio, a presque exactement le même soleil que la c Ville Étemelle >.
sixièHE Petits MontSy Bas Plateaux^ Plaines.
Il y a cent trente ans que la Corse nous fut vendue par les Génois au prix de 40 millions; la domination de ces marchands, succédant à celle de Pise, avait duré près de cinq siècles; elle avait brutalisé, évoqué la haine et la résistance; enfin, lasse des révoltes, la ville des palais de marbre blanc, la mère de Christophe Colomb — à supposer que Colon ne soit pas Corse, ce dont on discute aujourd'hui, — la boutique, le port et Tarsenal des Italiens de la côte d'azur, Gènes offrit l'île indomptable aux Français, qui Tacceptèrent. C'était en 1768.
Un Corse, Paoli tenta de la défendre contre les héritiers de Gènes; il fut vaincu sur les bords du Golo, fleuve majeur de rtle, à Ponte-Nuovo (1769). En 1794 il la livra, croyant bien faire, aux Anglais qui ne la gardèrent que deux ans.
Soumise pendant vingt siècles à des pouvoirs italiens, à Rome, à Pise, à Gènes, la Corse est italienne ; non certes par les sentiments, mais par l'histoire, les mœurs, les superstitions, le langage : si déjà beaucoup de citadins, bourgeois, villageois y savent notre langue, aucun district rural ne la parle encore communément, faute par nous de n'avoir pas colonisé cette île.
Or, la place ne manquait guère. La Corse n'avait alors que 120 000 habitants, là où cinq cent mille hommes, sinon même un million, s'assiéraient largement au banquet de la vie; l'île est ou belle ou superbe en sa mer poissonneuse, les femmes aimables, le ciel gai, l'air doux et salubre, sauf en quelques plaines basses des fleuves, et sur la moitié du rivage d'orient autour d'étangs miasmogènes.
Mais il ne vint que quelques ouvriers ou marchands dans les villes; aucune famille de France n'élut son séjour dans la campagne, là où quelque < fiume > ou c fiumicello >, sortant d'une étroiture du mont peut arroser d'un flot non tarissant quelque fertile < campo >.
Pourtant dès l'année même de la prise de possession, le gouvernement français choisit la Corse pour y fixer quatre à cinq cents des plus qu'infortunées familles françaises que les Anglais avaient proscrites dans l'Amérique du Nord, dans notre Acadie, aujourd'hui Nouvelle -Ecosse, Nouveau -Brunswick, île du Prince-Edouard : trois petits États maritimes de la confédération canadienne. Cernées et enchaînées en pleine paix, enlevées à leur patrie du Bassin des Mines (baie de Fundy), vendues sur les marchés de la Nouvelle -Angleterre, plus que décimées, et beaucoup à jamais abolies, elles se disséminèrent un peu partout : dans le pays même, où des centaines rentrèrent, en Canada; chez les Yankees; en Louisiane; aux Antilles; en Guyanof la France en reçut une part qu'on ins-
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel, ghaphri
talla comme on put, où Ton put, à Belle-Isle en mer, sur des landes poitevines, et ailleurs. On voulut en faire profiter aussi la nouvelle conquête, mais les Corses, encore frémissants et naturellement jaloux, soupçonneux, ennemis-nés des étrangers, souhaitaient passionnément que la Corse, non encore en quoi que ce fût française, restât Corse, et Corse seulement; il fallut renoncer à vaincre leur hostilité, et pas un Acadien ne mit le pied dans nie.
NUmporte ! La Corse est aujourd'hui très intimement française. Mêlée depuis cent trente ans à nos tragédies, fertile en émigrants pour toute ville de France et toute boui^de et colonie d'Algérie, de Tunisie, elle mêle de plus en plus ses souvenirs, ses espoirs, ses passions, ses intérêts avec les intérêts, les passions, les espérances, les souvenirs de ceux qu'elle nomme les continentaux. La grande langue nationale prend droit de cité dans les deux métropoles, Bastia, Ajaccio, et dans les principaux bourgs de la vieille et très vieiUe Kymos, Cerneatis, Cirné, Corsis, tous noms qu'employa l'antiquité grecque et latine; un autre nom, et le premier qu'aient appliqué les Hellènes à la Corse, nom très mérité s'il en fut au monde, c'est KaXX((rrY], la Très belle.
< Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau xcii voyage! » dit un poète de la Pléiade, Joachim du
LB TOUR Bellay.
DE II n'en est guère de plus charmant qu'autour
LA CORSE de la Corse, tant la rive occidentale est harmonieuse, ainsi que le littoral du sud et du sud-est
Le promontoire le plus septentrional, le Cap Corse, termine une presqu'île montagneuse dont les Capo-Corsini, grands émigrants aux Antilles et en Amérique du Sud, ont fait un odorant jardin, un verger d'orangers, d'oliviers, de cédratiers, de châtaigniers, de noyers, un vignoble de vins chauds et généreux.
A la racine de cette péninsule, à l'ouest, en face de Bastia, mais séparé de cette ville par des monts, le Oolfe de Saint-Florentj qu'on a comparé à celui de la Spezia et à celui de Toulon, est très vaste, très sûr; la fièvre des marais empestait son rivage, par les c extravagances * du petit fleuve Aliso qui se répandait en marais et remblayait, bien qu'avec lenteur, le port de Saint-Florent; mais des saignées ont eu raison des palus de l'Aliso et les c arbres de la fièvre >, comme disent les Corses, les lauriers-roses, ici magnifiques, n'y sont plus un présage de frissons froids, puis brûlants, et quelquefois de la mort.
Cet Aliso court dans une des maîtresses vallées du Ndl>biOf
sizukMB Petits MontSf Bas Plateaux^ Plaines.
terre sauvage qui fut un des six diocèses de File. Ce pays tenait son nom d'une ville que mirent à mal les pirates musulmans de TAfrique aujourd'hui française; ce qui témoigne encore de ce siège d'évéché, c'est, tout près de Saint-Florent, la cathédrale de Nebbio, monument byzantin, et les débris du palais épiscopal.
A l'ouest de Saint-Florent, port qui s'ensable, cette contrée de monts moyens (jusqu'à plus de 1 500 mètres), cette région de vin, d'huile, de vers à soie, de fruits, ce Nebbio se prolonge, sur une rive très découpée, mais sans grandes avancées du flot dans le continent, par les c marines > du Désert des Agriates, par hauts coteaux et par petits monts, par maquis, pâtures, gorges de torrents sans eaux de source, et souvent sans eaux d'orage; et pas un hameau, pas un paysan; quelques bergeries, quelques bergers c primitifs», et c'est tout; la solitude est lourde, longue, jusqu'au delà du fleuve Ostriconi, sinon même jusqu'au delà du fleuve Regino.
A part ce morne silence, la monotonie, la demi-aridité du désert des Agriates, c'est, du Cap Corse à Porto Vecchio, par l'Ile Rousse, Calvi, Ajaccio, Bonifacio, soit à la rive septentrionale, soit à l'occidentale, soit à la méridionale, c'est presque partout un brillant spectacle que le défilé de mille promontoires, blocs les plus bas, quoique très hauts encore, d'une lie qui est un entassement de pierres, et çà et là (moins que jadis) un amphithéâtre de forêts.
Ils séparent des baies fjordiques, de grandes anses à la bretonne, mais le soleil ici n'a rien d'armoricain, et ce n'est pas un granit sombre, un gneiss obscur, un schiste noir qui s'y reflètent dans l'eau d'azur; le granit rouge y cerne les sousgolfes, les criques sûres, les grands golfes profonds où évolueraient des escadres.
Le long de ce rivage, qui de loin semble terrible quand on n'entre pas dans l'intimité des calanques, le navigateur voit d'abord passer devant lui, dans un lumineux périple, les anses menues du désert des Agriates, avec aussi peu de pécheurs en mer que de colons sur terre, véritable néant humain jusqu'aux approches de l'Ile Rousse; puis il passe devant ïlle Rousse, ville ainsi nommée de roches rouges, tlots au bout de la jetée du port; des ports plutôt, car il y en a deux, tous deux petits : celui de l'Ile Rousse à l'est de la jetée, celui de Parcipina à l'ouest ; cette cité fondée en 1769 par le héros de l'indépen* dance devait porter son nom : Paolivia, mais la désignation topique a prévalu, comme presque toujours, sur la désignation ofiicielle.
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Ensuite Calvi la Génoise borde un golfe profond, ooTert au nord, plus près de France qu'aucune autre ville corse; peu de navires jettent Tancre dans le port de cette ville délabrée, branlante sur le rocher de son cap et qui, contrairement à Gènes, prétend avoir mis au monde le découvreur de FAmérique — erreur ou vérité qu'elle a monumentée par une plaque sur une masure caduque. La montagne voisine, dans le pays qui s'étend en arrière de l'Ile Rousse et de Calvi, autour de Belgodere, d'Olmi-Capella, de Muro, de Calenzana, c'est la féconde Baia^ne, c'est le c Jardin de la Corse », la terre des oliviers.
Bientôt après, la côte tourne au sud : de septentrionale, elle devient occidentale, avec échancrures merveilleuses :
Golîé de Gaîéria, lentement diminué par les alluvions insalubres du Fango, fleuve sorti d'une gorge de la Balagne déserte, que son surnom distingue de la Balagne riche et peuplée de l'Ile Rousse et de Calvi.
Golfe de Girolata, luisant comme la braise quand le soleil ensanglante ses porphyres de 400 à 600 mètres de hauteur; alors quatre couleurs se disputent le plus admirablement beau des fjords de la Corse : l'azur du ciel, le bleu très sombre de l'eau très profonde jusqu'au bord, le rouge vif des rochers, et au pied de la falaise un autre et moindre rouge évoqué dans le flot dormant par la réverbération du porphyre.
Golfe de Porto, dont celui de Girolata n'est, au vrai, qu'un sous-golfe septentrional ; plus grand que sa voisine l'anse aux rutilantes pierres, il peint dans son onde de très puissants escarpements grisâtres ; et ces falaises, au-dessus de son rivage méridional, sont la chute en mer de 1' « inconcevable > fouillis granitique des CaiancZies, paysage prodigieusement lapidaire en même temps que sylvestre, fait de granits rouges et d'arbres verts ; ces arbres sont de toute taille, de l'arbuste du maquis aux géants de la forêt, et ces granits de toute forme ou régulière ou chaotique, arêtes, tranchants, dos et dômes, aiguilles, pointes, pans, fûts et colonnes; et partout, d'entre les pins, d'entre les pierres, des horizons c miraculeux >, restreints vers l'orient par la barre immobile des montagnes neigeuses, infinis à l'occident sur la mer fluide. A l'est des Calanches et tout à fait digne d'elles par l'escarpement des parois, la couleur des falaises, rouges porphyres à droite, parois grisfttres à gauche, la Spelunca ou la Caverne, défilé de lugubre profondeur, ouvre une obscure issue aux rapides, aux cascades, aux gouffres du Porto, fleuve de 22 kilomètres descendu des superbes châtaigneraies d'Évisa.
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saiiMi Petits Monts^ Bas Plateaux^ Plaines.
Ensuite, par delà les pierriëres des Calanches, après une foule de très belles ou très gracieuses baies, on entre en tournant le cap de Cargèse, la ville grecque, dans le Oolfe de SagoDe, dont la grâce est indicible, et à cette grâce il allie la grandeur; plus évasé que le golfe de Porto, il comble peu à peu sa demi-conque aux anses régulières, là où lui arrivent la Sagone, la Liscia, et surtout le Liamone. Une presqu'île montagneuse le sépare du golfe d'Ajaccio, presqu'île dont TefTort de la mer a fini par détacher des roches allongées devenues les Iles Sanguinaires, dont la plus grande a iOO hectares.
Beau des montagnes de son rivage de 90 kilomètres, encore plus de la vue de Tun des géants de Fîle, du Mont d'Oro que cuirassent des neiges étemelles, le Oolfe d'Ajaccio décroît séculairement par les alluvions de la Gravona et du Prunelli, qui sont les deux créateurs de la riche campagne du Campo deirOro, et aussi les deux évocateurs de ses fièvres paludéennes; car, comme les autres torrents c6tiers de la Corse, ils refluent à leur embouchure en étangs, en mares, en stagnoni, derrière la barre née au contact des eaux de terre et des eaux de mer ; et ces stagnoni sont des flaques mortes, la Méditerranée ne s'enflant pas en marée; dans leur immobilité la lymphe croupit et pourrit sous Tair lourd et monte en malexhalaison avec les rayons du soleil. La ville du golfe, Ajaccio règne en Corse depuis que n'y règne plus Bastia ; ce premier rang lui vient de son port, ample, sûr, profond; de son climat délicieux sans torridité comme sans froidure, du charme de sa campagne fleurie d'orangers, et non pas de son histoire ou de son antiquité : son fondateur ne fut certes point, comme tradition le prétend, et comme savants l'ont prouvé, le fabuleux Ajax, fils de Télamon.
Dernière grande échancrure de la côte occidentale, le Oolfe de Valinco ou de Campo Moro se rapetisse également, par les apports de deux ratisseurs infatigables de la montagne, le Taravo, le Tavaria.
La côte tourne au sud-est et l'on arrive à Bonifacio, au merveilleux port enfoncé de 1 500 mètres entre falaises, à la ville hautaine avec tours et clochers sur un blanc calcaire contemplant de près la Sardaigne; ce calcaire, presqu'île effilée, tombe à pic, ici sur la mer captive du port, là sur la mer libre des bouches de Bonifacio, et il se termine en surplomb sur cette eau de divorce entre le Corse et le Sarde : c'est de 50 mètres que la vague a creusé la roche en dessous, donc de 50 que s'avance au-dessus des flots la vieille cité, colonie génoise qui combattit fidèlement pour Gènes; de temps en
Le Plus Beau Royaume Sous le GeL ounniB
temps un pan de ia pointe du surplomb s'écroule, mais la vague continue à ronger le pied d'éUuicement de la demi-voûte et Bonifacio suspend toujours des maisons sur le détroit céruléen.
On passe de la côte méridionale à Forientaie, infiniment moins belle que celle du couchant parce que les alluvions Font empâtée devant une mer moins fougu^ise que les flots occidentaux depuis le cap Corse jusqu'à Bonifacio : c'est que la Méditerranée d'ouest est une grande houle entre Corse, France, Espagne, Afrique; et la Méditerranée d'est, dite mer Tyrrbénienne, n'est qu'un simple détroit aux ondes amorties, entre la Corse et la Toscane.
Au tournant de l'ouest à l'est, à 0 kilomètres de Bonifacio, à 4 du rivage, un rocher de granit où les Romains taillèrent des carrières, un fruste, un sauvage entassement de blocs rongés par le flot saccadé des tempêtes, un chaos désossé que nul n'habite, sinon, de temps en temps, des bergers bonifacîens avec leurs moutons, l'Ile des Larsssi est un écneil de sombre mémoire. Vers midi, en février 1855, Tun de ses traîtres rochers entr'ouvrit la iSémtZ2an/d : nom de franche gaîté pour un vaisseau de destin lugubre, qui portait 750 hommes de guerre en Crimée, devant Sébastopol, alors glacée comme le pôle et grondante comme le tonnerre; de ces 750 soldats pas un ne remonta vivant du goufl're.
A peine a-t-on doublé les caps devant lesquels surgissent les funèbres rochers des Lavezzi qu'on arrive au Qolfe de Sanis Menza, profondément enfoncé et dont le cul-de-sac terminal, le port de Santa Manza ou de Gurgazzo, est abrité de tous les vents.
Encore un grand rentrant de mer, aussi beau qu'aucun autre en Corse, on peut dire presque incomparable, et c'en est fini des baies merveilleuses, capables d'accueillir et de garder en tranquillité des flottes de Léviathans cuirassés à côté des barques les plus c innombrables > des pécheurs : le (hfify de Porto Vecchio ou Port Vieux s'avance à 8 500 mètres dans les terres, sur une largeur qui est assez uniformément de deux kilomètres et demi, avec des profondeurs de 5 à S4 mètres. Son avenir prochain, c'est, devenu grand port de guerre, d'unir Toulon à Bizerte et de couper en deux la Méditerranée au profit de la France d'Europe et de la France d'Afrique.
A quelques lieues au nord du Port- Vieux, vers la tour de la Solenzara, lieu fiévreux qu'ont fait salubre et pur des bois d'eucalyptus, la côte change d'aspect, parce que le sol, changeant de nature, passe du granit au tertiaire.
saskMM Petits Monts, Bas Plateaux, Plaines.
L^estran, jusque-là presque partout sans largeur, devient plaine, la montagne s'écarte, ou plutôt le rivage s'éloigne de plus en plus depuis des milliers d'années. Sur ce versant de la Corse, les roches sont de texture plus Iftche que sur le penchant opposé, leurs torrents transportent plus de débris, et ces dépouilles du mont se tassent dans une onde rarement fouettée d'ouragans.
Une plaine s'est donc déposée ici en avant de l'tle, plaine qui, dans le lointain des âges, combla des golfes, enterra des pieds de caps; qui, plus tant, sous les yeux de l'histoire, transforma des i^aiea en étangs ; qui maintenant remplit ces étangs, remblaie des échancrures et amortit en rivières marécageuses les torrents sautés du roc c alpestre >. De la tour de la Solenzara à Bastia, ce plan peut avoir vingt lieues de long sur une largeur qui varie d'une lieue et demie à quatre lieues; là où il a pour nom Plage d' Alerta,
Là jauniront un jour les plus belles moissons de l'antique Thérapné, encore un des vieux noms de la Corse; là sévit aujounl'hui la fièvre, les Corses n'ayant pas le courage d'y dessécher les marais, eux qui pour bêcher, semer, scier le bois, couper le blé, laissent venir annuellement huit à dix mille Italiens, des Lucquois, qui regagnent leur paradis de l'Apennin, riches de l'argent des insulaires, si quelques pauvres écus sont la richesse.
Non pas que l' c insulaire » soit plus indolent que l' c étranger >, mais il n'a pas encore épousé la terre avec passion; il est berger plus que colon.
Les fièvres de la plage d'Aléria ne ravagent pas seulement la plaine, que d'ailleurs nul n'ose habiter tout l'an durant et que tous abandonnent pendant quatre longs mois, lorsqu'on a coupé la moisson, en fin de juin, en juillet, août, septembre et part d'octobre ; les vents du littoral emportent le miasme jusqu'à des hameaux de la basse montagne que leur altitude semblerait devoir préserver.
Sur ce rivage peu sinueux, mal abrité, l'on trouve, de la Solenzara à Bastia : l'embouchure du Travo; celle du Fiumorbo; V Étang d'Urbino (750 hectares) dont l'eau salée nourrit de grandes huîtres; la bouche du Tavignano, près des ruines ii]^ormes d'une ville antérieure aux Romains, Aléria dont Sylla fit une colonie du Peuple-Roi et qui fut ensuite la capitale de la Corse, pendant des siècles; V Étang de Diane (570 hectares); la bouche du Golo ; enfin V Étang de Bignglia (1 500 hectares), ainsi nommé d'un misérable village qui, cité jadis, régna sur l'île au temps des Pisans, puis au temps des Grénois, avant la fondation de Bastia; quand Biguglia était c princesse », son
Ls Plus Beau Royaume Sous le Ciel, ciumM
étang, port très ample, était apte aux navires ; aujourd'hui sans profondeur, il a pour toute flotte les bateaux des pécheurs, et seulement en hiver, vu l'empestement de Tété.
Il n'y a qu'une lieue entre l'ouverture du grau de Biguglia et BastiBy ville majeure de la Corse.
Sous des latitudes moins méridionales, la
xciri Corse aurait des névés, des glaciers, car fort
MONTS élevés sont ses monts.
BT TORRENTS, L'arèto mère partage l'Ile en deux versants : le
FORÊTS versant d'est et de nord, l'ancienne < province en
BT MAQUIS deçà des monts >, vaste de 520 000 hectares; et
le versant d'ouest ou < province au-delà des
monts * — par rapport à Bastia, l'ancienne capitale de la Corse
— grand d'un peu plus de 320 000.
Étant pierres < primitives >, roches très dures, de longue et tenace résistance à l'usure du temps, la montagne corse a conservé ses formes antiques bien mieux que si elle se composait, par exemple, de craies, d'oolithes; elle a été moins diminuée par l'érosion, les glissements, les chutes, la pulvéri* sation ; elle est demeurée roide, rude, fruste, et magnifique.
Le Monte Rotondo (Mont Rond), au panorama vaste et vague, passait pour le géant de la Corse ; haut de 2 625 mètres, il se lève à peu près au centre de l'île, entre les bassins du Tavignano et du Liamone.
On le disait premier, on lui donnait 2 800 mètres; il n'est que second. Le Monte Cinto (2 707 mètres) l'emporte sur lui de 82 mètres : il trône au nord-ouest de la Corse, entre Caivi et Corte, dans le bassin du fleuve Golo; il voit, entrevoit ou soupçonne la grande majorité des monts insulaires, la mer, nie d'Elbe et, vaguement, des profils de Sardaigne.
Moins haute que Cinto, que Rotondo, la Pagiia Orba ou Vaglia Orba (2 525 mètres) ne se lève pas comme ces deux géants sur une arête secondaire, mais sur la crête mère, au vrai nœud de diramation des sierras de < Thérapné >, entre les premières fontaines du Golo, tributaire de la mer du levant, et les sources du Fango, qui tombe à la mer du couchant, dans le golfe de Galéria.
Au-dessous du vrai monarque et du roi détrôné, plus bas donc que Rotondo, Cinto, Paglia Orba, nombreux sont les princes, si l'on veut bien nommer ainsi, comme étant audessus des principicules, les sommets souvent neigeux qui s'élancent à plus de 2 000 mètres.
De l'un des moins hauts d'entre eux, de l'Incudiiie (2 136 mè-
SIXIÈME Petits Monts, B<is Plateaux^ Plaines,
très), qui monte au voisinage de la Solenzara, le périorama est miraculeusement beau sur tout le sud de la Corse, du Rotonde jusqu'au détroit de Bonifacio et à la Sardaigne, du golfe d^Ajaccio à l'asile de Porto-Vecchio et aux étangs mortifères qui miroitent sur la plage d'Aléria ; il y a par ailleurs de plus grands spectacles de montagnes, nulle part une plus superbe contemplation de la mer sans marée.
De tant de sommets, pointus ou trapus, arbres, arbustes ou nus, mille torrents tombent en cascatelles, au grand jour ou sous bois.
Malgré leurs détours, ils expirent bientôt dans la mer de Toscane, ou dans celle qui regarde au loin TEspagne.
Les plus longs, Golo et Tavignano, s'engloutissent dans la mer d'orient; le Liamone, la Gravona, le Prunelli, le Taravo, le Tavaria, vont à la mer d'occident.
Le Oolo donna son nom à l'un des deux départements qui se partagèrent d'abord la Corse, l'autre étant le département du Liamone. Né au plus haut des monts, il descend en sauts furieux, parmi les pins larix, les hêtres, les ifs, les aunes de la Forêt du Valdoniello, qu'aucune sylve corse ne surpasse en splendeur (4 638 hectares).
Son bassin supérieur, le plus haut et froid, le plus pastoral de la Corse, s'appelle iVioio, l'une des deux formes du nom dont l'autre forme apparaît dans Valdoniello (val du Niello, du Niolo). Dans ces lieux les moins accessibles de l'île, les bergers, chevriers et porchers ont mieux conservé que les autres Corses l'héritage du passé de « Kyrnos », mœurs, coutumes, costumes, traditions ; moins qu'aiUeurs ils ont oublié les c voceri >, chants d'amour ou de vengeance.
Ou plutôt leurs femmes et leurs filles restent fidèles à la vieille Corse ; car eux, les hommes, ils sont pasteurs itinérants, donc moins enfouis dans la solitude entre monts, dans la c Corse de la Corse » ; avec leurs bêtes ils descendent à l'entrée de l'automne vers les vallons d'ouest jusqu'au bord de la mer, en climat plus doux, et ils ne remontent qu'au printemps dans le Niolo ceint des rocs les plus altiers de l'île, puisque là s'élancent Cinto, Paglia Orba et des pans -forestiers, des flancs nus, des tètes chauves qui se lèvent jusqu'à 1 500, 2000 mètres au-dessus du fond du Niolo, compris entre 850 et .650 mètres d'altitude; et la plupart de ces granits tellement droits que, même vus d'en bas, ils donnent l'impression du vertige.
Quand tous les bergers sont rentrés au bercail, à peine y a-t-il 5 000 Niolains dans le Niolo ; encore n'habitent-ils pas
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. aunniK
le plan du Golo; ils vivent sur les premières pentes jusqu'à 1 100 mètres, hommes qui ne ressemblent point aux autres Corses, encore qu'ils soient avec les montagnards des châtaigneraies de Bastelica sur Prunelli, les meilleurs exemples du passé de Tîle guerrière, vindicative et passionnée. Les Niolains, de taille très haute, parfois gigantesque, sont des Corses plutôt blonds ou roux que bruns, des gens puissamment char^ pentes, avec os solides; ils aiment la rêverie, ils parlent peu; Ton dirait des septentrionaux, et la neige qui dure de quatre à sept mois sur le fronton de leurs c monts >, < cimes >, c pointes » et c caps > rappelle aisément la Scandinavie dont ils partirent, si Ton doit admettre qu'ils se rattachent à quelque horde gothique du temps de l'invasion des Barbares.
Des 24 184 hectares du Niolo, le Golo sort par la Seaïa de Santa Regina, gorge étranglée à 600, 800, 1 000 mètres de profondeur d'encastration dans la roche vive ; à son issue, au Pont du Diable, à 344 mètres au-dessus des mers, il passe dans le bas pays de la fièvre : on n'a plus sous les yeux un torrent de cristal aux bonds éperdus, une onde où se peint l'image renversée des rocs, des hêtres, des laricios, du maquis, mais une rivière lente et louche, qui se noue et dénoue autour des îlots de graviers dans une vallée de malsaines chaleurs; en cette plaine étouffante, point de bourgs; le fleuve coule dans la maremme orientale, là où il ne reste plus rien de la Mariana qu'avait fondée Marins, et il s'engouffre en mer Tyrrhénienne au midi de l'étang de Biguglia, après avoir scié la serra corse pendant 75 kilomètres, en un bassin de 108 700 hectares.
Le Tavignano porta le mémo nom que le Rhêne, puisque les Latins l'appelèrent Rhotanus; toutefois ce n'est point le premier courant de Corse, comme le Rhône le premier courant de France : à peu près aussi long *■ que le Golo mais dans un bassin moindre *, il ne roule pas autant d'eau que ce maître courant de l'île française après avoir été génoise.
Il vient des mêmes monts que le Golo. Sorti d'un lac dormant à 1 743 mètres d'altitude, de l'Ino ou Nino, coupe limpide, il a pour vallée supérieure le Val de Campotile; en belle forôt comme son rival et maître, entre rochers comme lui, pas un seul village, pas tm hameau jusqu'à Corie. Au bas du rocher de plus de 100 mètres de hauteur auquel s'appuie ou qu'escalade en partie cette ville marquant assez exactement le centre de la Corse, il se double à peu près par l'accession de la belle Restonica^ dont on vante la pureté d'onde; ensuite, et tout