‹ Le plus beau royaume sous le cielChapitre 116 sur 129 · kilomètres. — 3. 83 000 hectares · texte numérisé non relu

kilomètres. — 3. 83 000 hectares

8iii*n Petits Montêy Bas Plateaux^ Plaines.

comme en amont, e'est la solitude aux borda da fleuve, sauf quelques maisons de cantonniers et de forestiers; tous les bourgs couronnent des saillies ou des plateaux du mont; c'est ainsi que le Tavignano s*achcmine vers sa destinée, qui est d*entrer dans la malsalubre plaine da littoral et de finir dans la mer d'Italie près d'Aléria, au sud de Fétang de Diane.

Le Liumons, qui nomma Tun des deux départements de la Corse avant que Ttle devfnt une et indivisible, descend, comme Crolo et Tavignano, du plus abondant château d'eau de la Corse. Par des entailles où il est souvent périlleux de descendre, qui même sont parfois inaccessibles^ il arrive de désert en désert, non de ville en ville, à la plaine fiévreuse et abandonnée quoique très fertile dont ses dép6ts ont diminué l'azur du golfe de Sagone. 40 kilomètres, 36 966 hectares, le Liamone ne dépasse guère les capacités d'un torrent de montagne.

La Gravona commence au Renoso, mont de 2 357 mètres où les gens d'Ajaccio prennent leur glace en été. Très rapide, elle descend au sud-ouest, suivie de la grand'route et du grand chemin de fer de la Corse — de Bastia à Ajaccio par Corte : l'une et l'autre, le plus souvent à terribles baoteurs au-dessus du vertigineux torrent, se hasardent aux flancs du précipice de droite ou de l'abîme de gauche, sur la roche nue ou sous les châtaigniers, les chênes, les laricios, les maquis. — Très peu se desserre le couloir où la Gravona gronde; fille des neiges au temps de la fonte, des eaux de source et d'égouttement des pelouses au temps de la sécheresse, elle pourvoit les fontaines d'Ajaceio par un canal et sinue dans le Campo deir Oro, ainsi nommé comme riant et riche, puis se perd enfin en deux bras dans le golfe d'Ajaccio. L'une de ce& branches s'unit au Pro- DBlli ^ qui, né pareillement du Renoso, est le c fiume > de Bastelica. La Gravona, presque exactement égale au Prunelli, draine 29 898 hectares et serpente pendant 42 590 mètres.

Le Taruvo s'achève aussi par deux bras marécageux, dans le golfe de Valinco. II sort de monts dont on peut dire, comme des autres serras corses, qu'ils sont sublimes, monts dont le versant contraire pourvoit l'un des plus beaux torrents de la cAte orientale, le IPtawt Orbo ', soit la Rivière Aveugle, ce qui veut dire évidemment : cachée dans les profondeurs. Le Taravo court déchaîné sur une pente raide, entre montagnes de i 500 à 2 000 mètres, sans villages riverains, dans le silence de la forêt

1. 41 MO Bètrcfl, 384M bfctam. ~ f. 41 kflonècroi, f^OOO &«etares.

Le Plus Beau Royaume Sous le CieL CBAtimB

çà et là vierge encore; ses bords restent solitaires, jusqu^anx approches du golfe qui est son tombeau. Long de 61 400 mètres, il s'ouvre aux torrenticules de 49 250 hectares.

Troisième fleuve à delta sur la côte occidentale, le Tavaria s'appelle aussi Rizzanèse, et Valinco, dans le bas de son cours de 58266 mètres; il s'abîme par deux lits dans le golfe de Valinco. Fils du Mont de TEnclume (Incudine), des hautes et profondes sylves, des gazons feutrés, des beaux pftturages, il serpente en de très creux et serrés précipices, et quel est le torrent corse dont on ne puisse en dire autant? Il coule à 3 kilomètres au nord de la pittoresque Sartène, s'engage dans Falluvion dont il a remblayé son fond de golfe et fînit à l'issue d'un bassin de 38 771 hectares.

Les torrents corses doivent leurs crues à la neige du mont; ils doivent à la forêt, gardienne des sources, presque tout ce qui leur reste d'onde en saison caniculaire.

A ces forêts la Corse n'a pas conservé toute leur splendeur. Ainsi la Porèt d'AîtonSy charmante encore, n'a plus la majesté d'antan; d'Evisa, ses sapins, ses laricios, arbres de bonne odeur, montent toujours jusqu'au toit d'entre deux mers, dont ils redescendent pour aller marier leur verdure à celle des bois du Valdoniello; mais elle a perdu ses laricios altissimes, on les a coupés et ceux qui les remplacent, gracieux et minces comme la jeunesse, ne sont plus des géants de 120 à 150 pieds de hauteur, avec 18 ou 20 pieds de tour.

C'est récemment qu'on a couché par terre les patriarches de la sylve d'Altone, comme de mainte autre forêt, depuis que des chemins vont des ports de la côte à la futaie majestueuse; mais la déforestation date de plus loin, des temps premiers, du Ligure ou de l'Étrusque, du Phénicien, du Carthaginois, puis du Romain. Le paysan continue l'œuvre sauvage; il allume l'arbuste pour semer dans la cendre, et l'incendie gagne sonvent les grands bois. Le troupeau du berger nomade, guidé par des chiens féroces, fait plus de mal encore; les moutons arrachent les herbes dont le tissu retient la terre au penchant du mont, la chèvre broute les pousses, espoir trompé d'une forêt future, et les versants s'écroulent et s'écoulent. De bois solennels, certains districts sont devenus une pierre sans ruisseaux et sans verdure.

Toutefois la forêt corse ombrage encore 149 000 hectares, y compris rocs et clairières. Sur les pentes inférieures l'empire est au pin maritime et au larix, ce superbe mélèze qui s^élance à 40 ou 45 mètres, et même, très rarement à 50. Au-dessus de

sintaiB Petits MontSy Bas PlateauXj Plaines.

1 200 mètres, la montagne appartient au chêne blanc, au hêtre, à Térable, au tremble, à l'if, au majestueux châtaignier, à Taune ; tout en haut, sur les cimes que le vent tourmente, que Torage foudroie, que la neige saupoudre ou qu^elle ensevelit, les sapins alternent avec les bouleaux.

Parmi ces forêts, il en est de merveilleuses : tels, du nord au sud, les Boia de Taii&gine (2 900 hectares), laricios et pins maritimes dont un torrent emporte au Golo les aiguilles; la Sylve du Valdoniello^ noire sur la blanche écume du Golo supérieur; la Forêt de Vijrjravona, larix, sapins, chênes verts, superbes hêtres, dans le val du Vecchio, tributaire du Tavignano, au pied du Mont d'Or (2 391 mètres), à la descente de la foce, c'est-à-dire du col de Vizzavona (1 162 mètres), où la route et le chemin de fer d'Ajaccio à Bastia franchissent Farète de la Corse ; la Forêt de San Pietro di Verde, la plus solennelle de toutes, ce dit-on, laricios, hêtres, chênes verts, aux deux bords des profondeurs où se démène le naissant Taravo, sur le chemin de Sartène à Corte; la Forêt de Coecione, hêtres magnifiques, dans les montagnes où trône Tlncudine, vers le bourg de Zicavo ; le Bois de Bavalla, fait de pins laricios splendides, sur des croupes où se tord la route de Sartène à la Solenzara.

Heureuse Corse où tous les bois abattus n'ont pas été remplacés par des terres vagues, des rocs en ruine, dans des ravins dont le torrent, jadis bruyant sous l'ombrage, est devenu la goutte d'eau que le sable boit, que le soleil sèche !

Plusieurs centaines de milliers d'hectares qui furent autre* fois forêt vierge, ont pour monotone parure le maquis, mot détourné de l'italien macchie (maculas), les taches ; jadis asile du proscrit, aujourd'hui bauge du voleur et de l'homme de vendetta, ces fourrés tachent, en effet, de tons verts ou bruns les bosses rouges, roses, blanches et grises des montagnes corsiques.

Odorants sous les rayons du Midi, coupés d'abîmes, de torrents sans ponts, ces fouillis inextricables réunissent tous les arbrisseaux du climat méditerranéen, lentisques, buis, myrtes, cistes, genévriers, arbousiers, ronces, fougères, chênes verts, bruyères arborescentes : sous un autre nom c'est le € monte » bajo des sierras espagnoles, la broussaille du Sahel d'Alger et des pentes inférieures du vieil Atlas.

L'antique forêt pourra reprendre une partie de cette c brousse », comme on dit dans nos colonies; les oliviers, les vergers, les châtaigneraies, çà et là des prés, des champs s'empareront du reste.

La Plus Beau Royaume Sous le Ciel. cHAftni

Ce qui n'est pas maquis ou grand bois appartient surtout à la châtaigne et à l'olive. Le châtaignier, dont l'habitant vit, ainsi que du lait, du fromage des brebis et surtout des chèvres, protège d'un feuillage épais les villages contre le soleil ; ceuxci, presque toujours, sont accrochés à des talus, vissés à des parois, juchés sur des pitons. Le peuple corse, qui ne respire librement que depuis la souveraineté française, avait choisi pour ses cabanes de pierre sèche des sites escarpés, écartés, hautains, tragiques. Il fallait tenir sa chèvre près du maquis, ses moutons près du pâturage ; garder sa famille loin des vallées qu'opprimait le Génois, et plus que le Génois la fièvre des marais; loin de la rive qu'écumait le pirate, que le Barbaresque pillait malgré les tours de défense. Or le Génois n'a disparu de rtle que dans la secopde moitié du dernier siècle et le corsaire y enlevait encore, il y a cent ans, des chrétiens : non seulement sur le littoral du sud, ouvert de plus près à ses iniquités, mais aussi tout à fait au nord, jusqu'aux environs du cap Corse.

Cet arbre admirable, le châtaignier de puissant ombrage, est comme le pin laricio presque ubiquiste dans l'île, mais nulle part il ne domine comme dans la région qui lui doit le nom de Castagniccia ou Châtaigneraie : contrée dont quelques ravins, dans le bassin de Lama, s'ouvrent par le fleuve Ostriconi sur la mer du septentrion, tandis que tout le reste appartient au versant d'orient.

La c Châtaigneraie » s'étend au sud de Bastia, à l'est et au nord-est de Corte, entre le bas Grolo, le Tavignano inférieur et la mer de Toscane, autour d'Orezza, célèbre par ses eaux minérales, et de la Montagne de San Pietro (i 766 mètres) dont le panorama splendidissime rivalise avec celui de l'Incudîne luimême.

Ami de la silice, ayant à ses pieds la fougère, le châtaignier voit passer des centenaires, peut-être même des millénaires et, devenu cabourne, comme disent les paysans d'oïl, c'est-à-dire vidé par l'âge, ayant pour tronc sa seule écorce, il s'épanche encore en feuillage. Sa forêt fut le dernier asile de la liberté corse ; aujourd'hui qu'elle ne cache plus les patriotes, elle nourrit paysans et bergers, dans le pays de l'arbre luimême et dans les vallées où il ne croît pas mais où s'exporte la châtaigne dont se fait la < polenta » nationale.

L'autre fîdèle compagnon des hameaux, l'olivier connaît peu la greCTe et la taille, et ce n'est pas ici l'arbre étriqué du Languedoc ; le climat plus méridional de la Corse, hors du mistral, dans un bain de mer, accroît mieux les arbres du Midi que ne le font Avignon, Perpignan, Nîmes ou Marseille.

onàME Petits MontM^ Bus Plateaux^ Plaines.

Il 6Bt incroyable qa*il n'y ait pas 300 000 habi-

xcxiv tants sous un pareil climat, le long d'une telle LBS mer, au pied de monts minéraux tranchés par

CORSES des torrents énergiques assez forts pour irriguer les bas lieux. Le Corse n*a jamais voulu se vouer intimement à la terre, à l'arrosage, aux mines; il préfère la vie contemplative, le lazzaronisme; il est chasseur, il est berger, avant tout gardeur de chèvres : à la campagne tout cela; en ville, il adore les fonctions publiques, les honneurs, si petits soient-ils, la demi-sinécure ou la sinécure entière.

Il aime aussi le métier des armes, le grand soleil, et les aventures.

Depuis que le Corse est Corse, il dépense, ou du moins il dépensait les plus belles heures de sa vie à défendre son rocher, ses oliviers, sa châtaigneraie. Ibère, Celte, Ligure, Étrusque à ses premières origines, que sait-on? il a lutté contre TÉtrusque, le Celte, le Ligure, l'Ibère d'Italie, d'Ibérie; puis contre le Carthaginois, le Romain, le Vandale, le Goth, l'Italien, l'Aragonais, l'Arabe et le Berbère, les routiers cosmopolites du Moyen Age et le Génois, Ligure moderne ; il n'a compté sur le lendemain qu'au temps des Césars; puis sous les Pisans, maîtres débonnaires; enfin sous les Français.

Et il se peut que la guerre suscitée par les continentaux ne lui ait pas tiré tant de sang que la guerre intérieure, de val à val, de piève ou paroisse à piève, de famille à famille, de cabane à chaumière.

La vendetta, c'est la loi naturelle, qui paye la mort par la mort jusqu'à la millième génération. Que ferait-elle de l'homme de loi, du juge? Il n*a pas senti l'injure, il ne saurait la comprendre.

C'est le frère, le père, le fils, même la mère ou la fille qui rougira le maquis du sang d'une vengeance et d'un meurtre, et ce meurtre appellera d'autres meurtres, comme c l'abtme appelle un autre abîme au son de ses canaux ».

Un chant du Niolo l'a dit :

De toute ta race, que reste-t-il? Rien qu'une soeur, petite, pauvrette, orpheline, sans parents. Mais pour te venger, crois-moi, c'est bien assez d'elle!

Épier l'ennemi, viser juste, plonger 1' < impeccable > couteau, ce fut la vie du Corse pendant des semaines de siècles, et de tout temps on le connut pour son caractère sombre, altier, méfiant, vindicatif.

Que sont les Corses modernes? Après tant de chocs de peu-

pies, d'unions franches ou forcées, de mélanges de races, quel sang prédomine chez eux? Nul ne sait.

Le .temps a tout émoussé : le même esprit, la même âme, les mêmes usages, le m£me dialecte italien, la même nécessité du français chaque jour croissante, c'est là le commua patrimoine de cette nation faite cependant de tant de pères ennemis que, si les morts reprenaient tout à coup le souffle et la mémoire une furieuse bataille éclaterait aussitôt d'Ajaccio & la tour de la Solenzara et du cap Corse à l'aznr maria des grottes de Bonifacio.

Les seuls Corses qui se distinguent franchemeat du reele des insulaires, ce sont les hommes très hauts, très osseux, point bruns, du Niolo, d'origine germanique peut-être; et les Grecs du boui^ de Cargiat, au nord d'Ajaccio, sur le golfe de Sagone : ces Hellènes ne parlent plus guère que le fraoçais et le corse, mais ils ont gardé leur religion grecque; ils arrivèrent en l'an 1676, au nombre de 730, sous la conduite d'un descendant des Comnène de monts Péloponésiens dominant le rivage d'un golfe du Magne.

290 000 Corses sur 87S 000 hectares, cela répond à 30 personnes au kilomètre carré, pas mémo la moitié de la densité de population française, qui est de 72 : ce soixante-deuxième de la France n'entretient guère que le cent trente-troisième des Français.

N'empêche que la Corse fournit à nos colonies plus de colons qu'aucun autre de nos quatre-vingt-sept départements : au recensement de 1896, sur 4 429 421 habitants, l'Algérie comprenait environ S 7 S 000 < colons i. Français, Européens, Juifs naturalisés : là-dessus 31B 137 Français, dont 135 379 nés en France ; et parmi ces derniers 7 303 nés en Corse, soit du dix-huitième au dix-neuvième.

De même en Tunisie, en cette même année I89ft, sur 16534 Français, 3339 étaient nés en Tunisie, 2384 en Algérie, 10 097 en France, dont 917 en Corse, soit environ le onzième.

Page 1