CA US SES
LXUI. LB8 CAUSSES. Il LXIV. CAUSSE MtJAK. H LXY. CAUSSE DE SAUVETERRE. Il LXVI. LE GRAND CAGNOIV DU TAR?I. Il LXVH. LÉYEZOU. llOirrAONE DES PALANGES. Il LXYin. LE TARN D*EIf BAS. Il LXIX. CAUSSE NOIR. Il LXX. LA DOURBIB. LE MARTEL. Il LXXI. LARZAC. Il LXXn. SÉOALAS DU ROUEROUB. Il LXXUI. VIAUR. Il LXXIY. CAUSSE DE RODEZ. U LXXV. ATBYROR. Il LXXVI. CAUSSE DE LIHOONE. Il LXXVH. LOT. Il LXXVIII. CAUSSB DB ORAMAT. Il LXXIX. 0UT88B. Il LXXX. CAUSSE DB MARTEL.
DES promontoires occidentaux de la Cévenne, de ceux du mont Lozère, des monts d'Aubrac, du ^^ Lévezou et de la montagne des Palanges, on voit CAUSSBS fuir, soit à Fouest, soit au sud, soit à Test; soit au nord, suivant le lieu du beauvoir, de vastes plateaux qui sont les Causses du Languedoc et du Rouergue. Puis, au bout du dernier de ces Causses sur la roule du soleil couchant — c'est le Causse de Rodez, — au delà de hautes collines de gneiss, de granit, de micaschiste, et autres roches plus ou moins vertigineusement archaïques, nouveaux et moindres Causses, dits Causses Cadurques ou Causses du Quercy.
Nous avons là deux grandes fies d'oolithes : la première entre les pierres plus qu'antiques du noyau résistant de la France de centre, sud et sud-est ; la seconde, à Fouest de ce noyau de résistance, sur le chemin des craies et des dépôts tertiaires du grand bassin d'Aquitaine, lequel est ici, comme au nord le bassin de Paris, le lieu d'élection, le p6Ie d'attraction, et avec bien plus d'opulence naturelle, le verger des fruits et le parterre des fleurs.
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. chapitrb
Les Causses, ainsi nommés d*un radical latin, calXy la chaux, empruntent au delà de 500 000 hectares à la France d^entre Mende, Montpellier, Rodez, et d^entre Montauban et Brive. Très froids, froids, tempérés ou chauds, suivant le plus ou moins de surrection au-dessus du niveau vacillant des mers, car ils s'abaissent de 1 278 mètres à 200 dans la direction de Foccident, ils varient de climat presque du tout au tout, mais ils ditlèrent peu de sécheresse et d'aridité.
Ces blocs de calcaire, parfois épais de plus de 500 mètres, se déposèrent dans la mer jurassique, bordée de caps c primitifs » ou c paléozoîques», ceux-ci consolidés après, et ceux-là fort avant l'apparition de la vie rudimentairo sur la petite planète qui tourne autour du soleil.
Tout comme le Sahara de Transatlas ils sont un c pays de la soif », depuis queThomme y a coupé toute forêt.
L'orage aux larges gouttes, la pluie fine, les neiges fondues, les sources joyeuses, ces inestimables dons du ciel ne sont point pour le Causse, qui est fissuré, criblé, cassé, craquelé, qui ne retient point les eaux. Tout ce que lui confient les fontaines, tout ce que lui verse la nue entre dans la rocaille, ici par d'invisibles fissures, là par des gouffres, des portes de cavernes, presque toujours par de petites lucarnes plongeant sur un réseau confus de couloirs souterrains.
Que le torrent des orages, la source, la fontanette, le flot de neige fondue saute dans l'aven à pic ou s'aventure dans la bouche de caverne, dans la c goule » qui le mène à quelque puits de précipice; ou que l'eau de surface filtre gouttelette à gouttelette en une fissure microscopique, l'onde c supérieure » finit toujours par atteindre, de demi-jour en obscurité, puis en ténèbres effroyables, par antres, couloirs, siphons, n'importe, un plancher d'argile à laquelle s'entremêlent des cailloux, des sables, des feuilles et rameaux entraînés dans les corridors cryptiques; et des débris, des carcasses, voire de l'ossature humaine.
Car, partout où peut passer une brebis, une vache, un désespéré qui saute dans le noir, une victime qu'on y précipite, les avens à gueule distendue sont comme un c charnier des Innocents >, un pourrissoir central dont s'empoisonnent les sources nées de l'eau qui filtre dans la terre humide au fond des puits naturels.
C'est toujours bien loin, bien bas que l'onde engloutie se décide à reparaître; elle sort d'une grotte, au fond des gorges, au pied de ces roches droites, symétriques, monumentales qui portent le terre-plein du Causse; mais ce que le plateau n'a bu qu'en mille gorgées, la caverne le rend par un seul flot, les
ouATBiÈiiB Monts Intérieurs.
gouttes qui tombent du filtre s'unissant dans Tombre en ruisseaux, en rivières : aussi les sources du pied du Causse sontelles doublement des fontaines de Vaucluse, par Tabondance des eaux, par la hauteur et la sublimité des rocs de leur c bout du monde ».
Mais il y a un mais : ces Vaucluses diminuent de jour en jour, ces rivières s'enfoncent. Partout les eaux ont tendance manifeste à s'enfouir quand elles passent sur des terres ou sur les roches tendres. Dans les plaines tertiaires elles filtrent sous sables, limons et graviers : d*où tant de rus de Picardie, d'Ile de France, d'Orléanais, de Normandie, dont le vallon supérieur, devenu ravine sèche, n'a plus de filet d'onde pérenne, mais seulement un torrent louche, et rarement tout à fait par hasard, après les pluies qui n'en finissent pas, après les grandes fusions de neige sous des ondées tièdes, ou du fait des trombes subitement déchaînées avec déchirure des nuages.
Dans les pays d'oolithe, de craie, elles rongent toujours et de plus en plus, par la puissance infinie des gouttes qui tombent éternellement des voûtes, par celle des rus qui rôdent dans les couloirs ; elles agrandissent le réseau de leurs cavernes, et c'est au plus bas qu'elles tendent, tout le long du dédale de leurs corridors.
Les lois de la pesanteur sont inexorables, et si partout au monde la porosité succédait à la dureté de la matière, de partout les rivières tomberaient en Styx, puis, au fond du fond, s'évaporeraient en sifflements sur les brasiers inférieurs.
Sur le socle des Causses les craquelures de la pierre ont avalé tous les ruisseaux; dans les cagnons, sur la même nature de roche, fontaines et rus, torrents et rivières, cherchent passionnément, de rainure en rainure, à s'évader dans la profondeur.
Ainsi, moins d'eau dans les cagnons ; point d'eau sur le Gausse où le Caussenard est réduit à celle qu'il confisque aux pluies, et qu'il enlève de la sorte, et bien petitement, aux bouches d'aven, aux rus hypogées, aux Vaucluses de pourtour; il boit à des citernes, et son bétail à des lavagnes ou lavognes, mares verdàtres retenues sur un fond d'argile, quelquefois sur un plancher de ciment.
Pour peu que dure trop la saison des soleils, il arrive que les citernes se vident, que les lavognes se boivent jusqu'à la dernière humidité de leur vase. Alors le Caussenard descend du Causse, par la route, quand il y a route; et quand il n'y a ni chemin, ni cheminot, pas même de réel sentier, il dévale sur des éboulis en casse-cou, des traînées et cascades de cailloutis, des escaliers de roches, des cassures d'escarpement : ravines
Le Plus Beau Royaume Sous le CieL cbaprui
où nul ru ne murmure, sauf et par hasard tout au bas de la table de pierre : alors dès la source le bousculis de blocs, de cailloux et cailloutis s'ombrage de buissons et broussailles, d*arbustGS, d'arbres, surtout de noyers, au bas de la cheminée d'écroulement. Arrivé à Teau joyeuse, le troupeau beuglant se précipite dans le courant des ondes, il boit à perdre haleine, rhomme remplit son tonnelet, et Ton remonte la terrible dégringolade plaquée contre la falaise. Ainsi, dans une tout autre et bien moins grandiose nature, mais également au pied d'un plateau sans fonts, sans rus et rivières, quand le trop long été caniculaire a consommé les puits à des profondeurs de cent et deux cents pieds, les paysans du Gratinais vont en charrette par des routes commodes, remplir d'eau leurs barriques aux sources du val d'Essonne ou du val de Loing, notamment à cette font de Chaintreauville que Paris est à la veille de leur enlever à jamais; seulement, comme les Gàtinaisans ont plus d'eau que les Caussenards, dans des puits nombreux, des mares moins tarissantes que les lavagnes, et que leur plaine ne domine les vallées que de quelques dizaines de mètres, leurs promenades à l'eau, d'ailleurs rares, ne sont pas de durs voyages ainsi que pour l'homme des Grands Causses qui demeure à 300, 400, 500 mètres au-dessus des rivières, et d'un élan si raide que tel c Caussatier > de la lèvre du plateau pourrait presque, semble-t-il, lancer un caillou dans l'eau transparente.
Trop de soleil si le Causse est bas, trop de neige s'il est élevé; toujours et partout le vent qui tord des bois chétifs; pour lac une mare et pour rivière un casse-cou ; de rocheuses prairies tondues par des moutons et des brebis à laine fîne ; des champs caillouteux d'orge, d'avoine, de pommes de terre, rarement de blé, dans des sotchs ou bas-fonds, soit ronds, soit ovales, bassins fermés (en dessus, pas en dessous) dont les plus longs ont mille à douze cents mètres ; en commandement de ces sotchs, des trucs, des couronnes, des puechs, autrement dit des mamelons ou collines, desquelles aucune de fière dominance; des vignes si Taltitude ne le défend pas; un sol rouge ou blanc que le laboureur, qui par ici ne laboure pas, mais pioche et défonce, a cessé d'épierrer, de peur que le vent n'enlève la semence; une c campagne » que les chasse-neige couvrent d'un manteau polaire, que les soleils pulvérisent, que les pluies écaillent, que les brises écornent presque ; une terre, si c'est là de la terre, qui part de roches, qui unit à des roches, et que la roche transperce; des pierres ramassées une à une depuis des siècles pour débarrasser ou pour enclore les domaines, pierres rangées en murs secs ou amoncelées en tas, presque en coteaux,
QQATRiiiiB Monts Intérieurs,
comme des caims, des monticules de témoignage où des millions de passants auraient jeté leur caillou en souvenir d*une victime; des buis, des pins, des chênes, quelques arbustes, débris isolés de Fantique forêt; de nombreux dolmens qui rappellent des races disparues; des grottes que de lointains ancêtres habitaient quand il y avait plus de forêts, plus de gazon, et sans doute plus d*eau sur la dalle de pierre, et aussi, même surtout, une entière sécurité, si loin, et si haut au-dessus des soudards, des rôdeurs et malandrins du plat pays; des maisons voûtées en résistance au poids des neiges, aux poussées du vent, devant des € planées » pierreuses où le mouton trouve ses brins d'herbe, funeste animal qui empêche, en broutant Tarbuste autant que le gazon, la reforestation des tables oolithiques; toutes les sauvageries, les indigences, les mélancolies du désert, le Caussenard seul peut aimer le Causse — encore Fabandonne-t-il de jour en jour pour le val, les collines la plaine ; mais tout citoyen du monde admire les précipices qui coupent ou contournent la gigantesque acropole.
En descendant, par des sentiers de chèvres, du plateau dans les goufîres de rebord, on quitte la blocaille altérée pour les prairies, les eaux murmurantes, les horizons vastes, vagues et tristes pour de joyeux petits paradis : en haut, sur le bloc, c'était le vent, le froid, la nudité, la pauvreté, la morosité, la laideur, le vide, car très peu de villages animent ces plateaux ; en bas, dans les vergers, c'est la tiédeur, la gaieté, Tabondance. Le contraste inouï que les cagnons font avec leurs Gausses est une des plus rares beautés de la belle France.
Causse Méjan, Causse de Sauve terre, Causse Noir, Larzac, s'étendent à l'orient, appuyés à Cévenne et Lozère, trois d'entre eux au sud du Tarn, et le quatrième, celui du Sauveterre, au nord de l'illustre rivière ; au centre s'étale, au-dessus de la rive gauche du Lot, le Causse du Comtal ou Causse de Rodez; à l'ouest, le Causse de Limogne ou Causse de Cahors commande cette même rive gauche du Lot, tandis qu'au delà de la rive droite le Causse de Gramat s'en va jusqu'au-dessus du val de Dordogne; enfin, au nord de cette Dordogne, face à face avec la table de Gramat, c'est la table de Martel.
C'est bien là 1' < île escarpée et sans bords »,
^x/r qu'on peut quitter d'un plongeon dans le vide
CAUSSE affreux mais où l'on ne vient ou ne revient que
MÉJAN par une sorte d'escalade du ciel, par l'ascension
de quatre, de cinq, de six cents mètres de talus
et de falaise.
Causse M^ac, c'est Causse médian, Causse du milieu,
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. cbafitm
Gausse entre le Tarnon de Florac, le Tarn de Sainte-Enimîe, la Jonte de Meyrueis.
On traduisait à tort ce nom patois par Causse Majeur, mais ce bloc d'oolithe n'en est pas moins le premier des quatre Grands Causses. Inférieur en étendue au Larzac et au plateau de Sauveterre, il est plus haut, son altitude moyenne dépassant 1 000 mètres ; il est plus accidenté, plus puissamment raviné, puisque, s'il ne commande à Touest la mer que de moins de 900 mètres, il la domine de 1 278 à Test; il est plus froid, plus tourmenté par les chasse-neige, plus assailli de vents glacés, plus intimement terrible ; et aucun n*est isolé par d'aussi creux précipices.
U ne tient au monde, entre Frayssinet de Fourques et Gatuzièrcs, que par un isthme dont le suprême amincissement n'est que de 10 mètres, pas mémo le bond d'un cheval de course ; par ce dos de roche, qui part du col de Perjuret et longe le val supérieur de la Jonte, le Méjan s'attache à l'Âigoual; partout ailleurs il se casse en falaise blanche ou grise ou rouge ou jaune ou dorée, quelquefois avec veines noirâtres, et ses vertigineux abîmes de pourtour ont 400, 500, 600 mètres de profondeur. A l'orient il s'abat sur le Tarnon, vis-à-vis des Cévennes et du Bougés. Au nord, au nord-ouest, à l'occident, il finit soudain sur le cagnon du Tarn, en face des parois du Causse de Sauveterre, aussi hautes, aussi droites, aussi brillamment colorées que les siennes, et si proches, Sauveterre et Méjan à travers l'effroyable gouffre longitudinal, que si s'avançaient chacun, tantôt de 500, tantôt de 1 000 mètres, à la rencontre l'un de l'autre, ils ne feraient plus qu'un seul et même bloc de roche. Au sud, le creux de la Jonte, presque aussi profond que celui du Tarn et plus étroit encore, le sépare du Causse Noir, rarement éloigné de 1 000 à 1 200 mètres pour l'oiseau, non pour l'homme, qui dégringole d'un demi-kilomètre par des sentiers on ne sait comment accrochés à la roche, puis remonte en soufflant à la hauteur dont il vient de descendre.
Sur ces trois rivières le Méjan développe trente lieues de falaise. Long de presque 30 kilomètres, large de 10 ou 12 à 20, vaste de 32 300 hectares, à peine si 1 600 Caussenards s'y raidissent contre le vent de bise, en trois pauvres villages. Hures, la Parade, Saint-Pierre-des-Tripieds, et en misérables hameaux, que les chênes, les hêtres, les pins ont cessé de protéger du ilux et reflux des aures.
Car ils sont loin les temps où le Méjan se déployait en forêt jusqu'aux extrêmes rebords de son triple précipice; depuis trop d'incendies criminels durant les guerres féodales, puis
QVATMÉiiE Monts IntéHeurs.
pendant Ja guerre religieuse, aussi Arivole et plus cruelle que les autres, depuis l'abandon du pays par les nobles et c noblail- Ions » attirés à la cour des rois, enfin depuis la révolution de 1789, funeste à tant de sylves, ce qui reste de la parure d'autrefois consiste en bouquets d'arbres disséminés çà et là, soit dans les fonds, soit sur la pente des trucs ou puechs dont plusieurs s'élèvent presque à 100 mètres au-dessus du socle méjanais, en petits bois voisins du Mas Saint-Chély, en pins frissonnants et murmurants autour du mont Buisson, tout au sud-ouest du Causse, au-dessus du cagnon du Tarn.
En même temps que la forêt les hommes se sont enfuis de ces hauteurs barbares; bloqués par la neige, harassés du vent, dégoûtés de leurs pierres, de leurs lavagnes, de leurs moutons, de leur orge, de leur avoine, et de tout, et d'eux-mêmes, ils ont fini par mépriser le Causse et, famille à famille, par en descendre pour n'y plus remonter. 1 600 Caussenards sur 32000 hectares, cela fait 5 personnes au kilomètre carré, contre les 72 qui sont la moyenne de la France.
Depuis l'ère inaugurée par Martel, on ne se borne plus à redouter l'horreur des avens, à se pencher en reculant à demi sur leurs ténèbres et à y jeter en tremblant un caillou, non pour en mesurer, mais pour en soupçonner sept et sept fois inexactement la profondeur; on scrute maintenant les abîmes jusqu'au creux du creux, à la splendide lueur du magnésium ; on navigue sur les ruisseaux cryptiques et l'on connaît à un mètre près quelle est la longueur de la descente en Aveme. La terreur des < noirs trous du Diable » les avait faits, non pas plus noirs, mais plus profonds qu'ils ne sont, jusqu'à 300, 400, 500 mètres, alors qu'ils en ont rarement plus de 100, très rarement au delà de 150 ou 200.
Ces avens s'ouvrent dans un repli du sol, dans un entonnoir de la roche ; on y arrive par une coulière, une rigole, une gouttière sèche reconnaissable à l'usure de la pierre et qui mène jusqu'à la porte d'une grotte d'engouffrement, d'une goule, ou jusqu'à un orifice à ras du sol ; à ces trous accourt l'orage tombé sur la carapace bosselée du Causse et peu retenu par l'herbe sèche où de çà de là se lève, de loin confondu avec la roche, quelqu'un de ces dolmens que le Caussenard appelle les Tombeaux des géants.
Parmi les puits naturels qui perforent obliquement ou perpendiculairement la masse du Méjan, l'on redoutait surtout l'Aven de la Piconse-, il faisait peur aux Caussenards eux* mêmes; il avait ses légendes : un soir, au crépuscule, un jeune
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel, cBAPms
cavalier y précipita sa dame, belle et suppliante; un berger y tomba dont le fouet reparut à la source de Florac. Sa gueule était béante près d'une des routes les plus suivies du Crusse, et les passants craignaient d'y rouler, plus encore d*y sauter par force du fait de quelque bandit d'occasion; il passait pour ne s'arrêter qu'à mille ou quinze cents pieds dans sa pénétration vers le centre de la terre; or, il n'a que 74 mètres d'abtme.
Dans la même région du Causse, c'est-à-dire à son orient, en communication probable avec la célèbre source de Florac, VAven de Deïdou, gueule ovale de 56 mètres de tour^ bftillc dans un des sotchs du Gausse ; son fond, si c'est bien son plancher naturel (tant d'avens étant comblés des débris mêmes des puits, des terres, des pierres amenées par les orages, et des cadavres qui en font des ossuaires), son fond ne dépasse pas 90 mètres.
L'Aven de la Bastide, à 1 600 mètres à vol d'oiseau de cette même font de Florac, bée à. 425 mètres plus haut qu'elle par son orifîce, à 322 par son plancher de pierres, de carcasses, de sables, d'argiles : il a donc seulement 103 mètres de précipice, et l'on disait de lui que le caillou jeté d'en haut ne retentissait en bas qu'au bout de vingt secondes : assez pour tomber au dernier creux des enfers I
L'Aven de Hures est bouché par un tronc d'arbre à 150 mètres sous terre.
Au midi de la Parade, à demi-lieue du rebord de fissure de la Jonte, l'Aven Armand s'ouvre à 960 mètres d'altitude, et se ferme à 753 : d'où 207 mètres d'afTalement ; en quoi c'est le second abtme de France, inférieur au seul Rabanel, et de quinze pieds seulement; même il lui est supérieur si l'on veut bien commencer son gouffre au bord le plus élevé de son entonnoir d'orifice et le doter ainsi de 214 mètres. 11 bûille par un puits de 12 à 15 mètres de tour, de 75 de profondeur; il se continue au fond de ce gouffre par une galerie de 100 mètres de long, de 50 de lai^e, de 40 de haut, nef égale à celle de la cathédrale d'Amiens avec forêt de deux cents stalagmites dont Tune, haute de 30 mètres, la Grande Stalagmite, est la plus élevée qu*on connaisse encore; il se termine par un second puits à pic, cylindre de 18 mètres de circonférence, de 87 mètres d'abat, jusqu'à son bout d'argile et de pierre.
Parmi les avens causse-méjannais qui n'ont encore été ni descendus et parcourus, ni sondés tout au moins, le paysan raconte que l'aven des Quiaoules ou des Corneilles atteint 200 mètres, que celui des Trois Gorges approche de 300, que quatre puits au nord du Socle, à l'est de Saint-Chély, dépas-
QUATBiisiB Monts Ifitérieurs.
sent 300, que tel ou tel. autre arrive au niveau du Tarn, soit 500 mètres de chute. — Sans doute autant de fables.
Les eaux que ce désert sans cohésion ne peut retenir rejaillissent, fonts superbes, sur le Tarn, le Tamon, la Jonte, au pied des escarpements qui, d*en bas, sont comme l'escalade du ciel : parmi les plus belles, la fontaine du Pesquier descend en cascades au Tarnon de Florac ; celles de Montbrun, de Gastelbouc, de Saint-Chély, des Ardennes, de la Galène, du Meynial, de rironselle se versent dans le Tarn, au fond de son cagnon d'entre deux Causses.
Moins élevé , moins malcommode et ren- Lxv frogné que le Méjan, le Causse de Sauveterre va
CAUSSE de la rive droite du Tarn à la rive gauche du Lot; DE SAUVE- au sud-ouest, sous le nom de Causse de Massegros»
TERRE il se poursuit jusqu'à toucher les monts du Lévezou ; à Touest, il se prolonge, sous le nom de Causse de Sévèrac^ jusqu'au nord-ouest de la ville de Sévéracle-Chftteau, vis-à-vis des croupes sombres de la montagne des Palanges; au nord, le val du Bramont le divise du tout petit Causse de Balduc et du Causse de Mende ; et le val du Lot le divertit des Causses de Changefège, de la Roche, de Rocherousse, dont il n'était pas séparé jadis.
Du col de Montmirat, sur la route de Florac à Mende, jusqu'à son terme occidental, le Causse de Sauveterre a 9 lieues de long sur 10 à 18 kilomètres de large; son aire est de 55000 hectares, par des altitudes de 785 à i 181 mètres ; la hauteur de sa falaise n'est que de 250 à 300 mètres au-dessus du Lot, mais au-dessus du Tarn elle monte à 500 et 600 mètres comme celle du Méjan.
Moins désolé vers l'occident que vers l'orient, il ressemble en tout aux trois autres grands blocs d'oolithe; il a, lui aussi, ses puechs, ses couronnes que le pin sylvestre n'ombrage plus comme antan, ses sotchs mieux garantis du vent que les croupes et où le Sauveterrois cultive le peu de terre rougefttre amenée par la pluie dans les bas-fonds ; le mouton patt l'herbe près des mégalithes ; des poteaux marquent les routes pour que le passant retrouve son chemin sous l'amas des neiges ; les maisons sont voûtées pour supporter le poids de l'hiver, mais, à vrai dire, les mois où sévissent neiges et chasse-neiges, froids sibériens, vents polaires sont bien moins durs ici que sur le Causse d'en face, et la bise moins glaciale, à l'abri de bois, moins chétifs. Les Caussenards du Sauveterre ont mieux respecté la sylve que les Méjannais, il y a chez eux plus de bois dispersés, presque tous bois de pins, et une véritable forêt de deux lieues
Le Plus Beau Royaume Sous te Ciel. cBAnmi
de long, d'une à deux lieues de large, qui va de Soulages à la Tieule, soit les deux tiers de la distance entre la falaise du Tarn et la falaise du Lot.
Bien plus vaste que le Méjan, moins grande que le Larzac, moins pluvieux qu*icelui Larzac, plus humide qu'icelui Méjan, il a moins de grandes fontaines que le Causse larzacois, mais il envoie au Tarn plus de sources que le Causse c terrible >. On connaît encore très peu les avens où ces fonts se pourvoient, et il ne semble pas qu'il y ait sur son socle des puits, fentes, diaclases, défaillances de roche aussi effroyables que dans les autres grands blocs de haute oolithe.
Ce qu'on y a exploré de plus curieux, jusqu'à ce jour, c'est la Oroiie des Baumes Chaudes, ouverte dans l'escarpement sauveterrois du Cagnon du Tarn, à 370 mètres au-dessus de la rivière, à 100 mètres au-dessous de la table du plateau, à 800 mètres d'altitude, non loin du Point sublime (861 mètres), ainsi qu'on nomme le belvédère d'où l'on admire tout à la fois les merveilles les plus merveilleuses du Cagnon, le Détroit, le cirque des Baumes, le Pas de Souci. Cette caverne de 400 mètres de longueur, tous embranchements compris, de 90 mètres d'extrême profondeur, fut creusée ou plutôt fut empruntée et agrandie par une riviérette souterraine, quand il tombait infiniment plus de pluie et qu'il coulait infiniment plus d'eau qu'aujourd'hui, à l'époque, de nous si éloignée, qu'on pourrait rétrospectivement nommer l'ère du ruissellement; elle se compose, en ses complications, de puits, couloirs et galeries, celles-ci, plus ou moins horizontales, au nombre de quatre, et les puits, creux de 8 à 30 mètres, au nombre de neuf; au creux du plus hypogée de ces puits, à près de 200 mètres sous le plafond sauveterrois dort l'eau d'une obscure citerne qui s'écoule en siphons, antres et corridors vers quelque surgeon de la rive droite de Tarn, dans son mémorable défilé.
Entre les fontaines du pourtour du Sauveterre, les plus abondantes sont, sur le versant du Lot, celles qui concourent à former l'Unigne, notamment celle de Saint-Frézal, en amont et tout près de la Canourgue; et sur le versant du Tarn, la fontaine de Vigos, les deux rivières jumelles de Burle et de Coussac à Sainte-Ênimie, la Tieure, la font de l'Angle, Fontmaure, les sources des Soucis, de Bouldoire, des Parayres.
Il convient de décrire ici le Tarn, au plus superbe de son cours, dans le cagnon grandiose, couloir auquel succède le beau passage entre la montagne du Lévezou à droite, le Causse
QUATMivB Monts Intérieurs,
Noir et le Larzac à gauche; avec le Lot, plus que le Lot, le Tarn est la plus sous-caussenarde de toutes nos rivières.
Très noble courant, le Tarn parcourt 375 kilo- Lxvi mètres au long de son voyage en Languedoc,
LE GRAND puis OU Aquitaine; il draine 1 485 230 hectares, le
CAGNON trente-sixième de la France ; il amène à la
DU TARN Garonne, en module ou moyen volume, 120 mètres cubes (7) à la seconde, 20(7) en eaux très basses, <( 500(t) en crues extrêmes.
Les riverains et autres gens du pays € tamois » se gardent bien de faire sonner le n, qui est pourtant part intégrante du radical et y représente on ou eau : ils disent tous le 7'ar.
Son plus haut c surgeon >, par 1550 mètres, jaillit au pied du Roc de TAigle et du Malpertus (1 683 mètres), dans le chaînon de la Lozère, d'où coulent aussi des affluents du Lot et divers torrents du bassin du Rhône; son premier bourg, le Pont-de-Montvert, vit commencer la guerre des Camisards ; à trois ou quatre lieues de son premier flot, le Tarn n*y domine même plus de 900 mètres le niveau général des mers.
Le granit, le gneiss, le schiste, Lozère au nord, Bougés au sud, Temprisonnent longtemps dans une gorge terne, aride, trop étroite, même pour des hameaux, si ce n*est dans la conque de Florac, vallée où dormit jadis un lac entre le Bougés, le Méjan, la Lozère.
Il laisse à 1 500 mètres à gauche cette ville dont il reçoit, à 525 mètres d'altitude, le Tarnon, c'est-à-dire le Petit Tarn : mais quand Tarn et Tarnon s'unissent, il ne semble pas que le fils de la Lozère, venu droit de Torient, ait plus d'eau que le fils de TAigoual, venu droit du sud ; comme cours, le Tarnon dépasse le Tarn : 36 kilomètres contre 30 ; et aussi comme aire, 25500 hectares contre 20000.
Le Tarnon est au levant ce qu'est le Tarn au nord et à l'ouest, et la Jonte au sud, le fossé de circonvallation du Méjan, dont la falaise, de plus en plus haute à mesure que le torrent descend, finit par le dominer de 400 et 500 mètres; du Bougés il reçoit le Mimente, qui arrose le val d'Arpaon; du pied du Méjan lui vient en cascades, à Florac, la Source dnPeaqnier ou de Vibron, naïade fantasque : son urne, le plus souvent, n'épanche qu'un ru, mais parfois il en croule un torrent jaillissant par fissures, craquelures, trous, corridors de roche, en un lit hérissé de blocs ; sortant à près de 600 mètres d'altitude, elle filtre moins de pluie, moins de neige causse-méjannaise que les fonts surgissant à 500, à 400 mètres dans le corridor du Tarn; moins c profonde >, elle est moins fidèle.
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel, CHArms
Tarn et Tarnon réunis, les gorges recommencent, sombres^ presque noires, jusqu*à Ispagnac : ici le roc change de couleur, on entre, par 500 mètres d*altitude, dans l'illustre anfractuosité du Tarn.
Le CagnoD du Tarn s'ouvre entre la Serre de Pailhos à gauche et la Boissière de Molines à droite : la Serre de Pailhos (i 056 mètres) est un bastion du Méjan (ou, comme dit le paysan, du Medjié), la Boissière de. Molines ou Chaumette (1 046 mètres) un promontoire du causse de Sauveterre ; la teinte de ces roches annonce qu'on a quitté le schiste lozérien, parfois noir jusqu'au lugubre, pour Toolithe et la dolomie, pierres éclatantes, diversicolores, reposant ici sur les lias.
Entre parois de 400, 500, 600 mètres, qui tantôt montent de la rivière même, tantôt de talus d'éboulement dont la vigne ou le jardin s'empare au détriment du maquis, lequel fut jadis forêt de pins sylvestres, de chênes, de buis, de hêtres, le Tarn se plie et replie, merveilleusement pur, merveilleusement vert Entré petit, presque intermittent, à demi mort pendant quatre ou six mois sur douze, dans le profond couloir d'entre Gausses, comme un torrent de large espace dont le gravier brille au soleil, il en sort grand, et vivant toute l'année sans avoir bu le moindre torrenticule ; mais des sources de fond l'avivent, et trente fontaines mêlent à son flot clair leur transparent cristal : à droite elles s'échappent des entrailles du Causse de Sauveterre, à gauche elles fuient du Méjan transpercé de cavernes.
D'un Causse à Tautre, de lèvre à lèvre par-dessus les 1 200, les
1 500, les 1 800 pieds de profondeur d'abîme, il y a rarement
2 500 mètres, rarement aussi 2 000; 1500 mètres c'est presque partout la largeur du précipice entre les deux rebords de plateau, la largeur à fleur de Tarn n'étant parfois que l'étroite ampleur du Tarn lui-même.
En deux ou trois lieux l'écart est moindre encore, et l'on peut imaginer un pont dont la travée, certes la plus hardie du monde, amènerait en mille mètres du fronton du Sauveterre au fronton du Méjan.
Du pont ogival d'Ispagnac au pont du Rozier, le cagnon du Tarn a treize lieues de longueur.
Ce serait la caverne la plus grandiose d'Europe si quelque voûte, franchissant la fêlure, allait d'une roche à l'autre, de la dolomie de droite à la dolomie de gauche, et faisait des deux Causses une seule et même neige en hiver.
Mais, la voûte manquant, c'est, sous le soleil, un lumineux passage.
On n'y frissonne pas aux vents aigus du Causse; on y vit
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loin du Nord, éternellement abrité de lui, en serre chaude, avec le noyer, Tamandier, le figuier, le châtaignier, la vigne; les rochers du Sauveterre toujours debout, si ceux du Méjan chaviraient et que la mer montât jusque-là, Ispagnac, Prades, Sainte-Ënimie, la Malène, seraient des villes tiédes comme celle de la Corniche, au pied de la montagne ardente.
Cette chaleur, cette lumière, la joyeuse diversicolorité des roches, le Tarn si beau, les chastes fontaines, ainsi sourit cette gorge qui, de granit ou de schiste, serait sinistre, effroyable; alors qu'au contraire elle est gaie, même dans les ruines titaniques de ses dolomies, murs, tours et clochers de deux cités surhumaines, comme si les causses dont elles sont le rebord étaient deux Babylones près de crouler de 500 à 600 mètres de haut.
La première grande source que le Tarn y rencontre, la Font de Castelbonc le fait accessible aux barques pendant les deux tiers de Tannée; elle sort des cavernes du Méjan par un portail de rocher; faible en été, c'est en hiver un torrent qui ne sait comment s'enfuir assez vite par la haute ogive de sa grotte; tout près, d*un antique . hameau pierreux s*élance un pic de 60 mètres où veillait une tour qui n'est plus qu'un décombre.
A 7 kilomètres en aval, dans un court vallonnement de la rive droite, au pied du Sauveterre, une superbe font jaillit : c'est la Font de Burle, à laquelle accourut (instruite, dit-on, par un songe) une princesse lépreuse de la race de Mérovée, au commencement du vu® siècle; Feau de Burle la guérit de sa lèpre, et la Mérovingienne reconnaissante bâtit une abbaye qui fut le germe de S&intO'Éniinie, le bourg majeur du cagnon du Tarn.
Les conventionnels de 1793 débaptisèrent Sainte-Ënimie en Puits-Roc, et qui descend à ce fond de gouffre, du Sauveterre ou du Méjan, peut regretter qu'on ne l'appelle pas ainsi. Trop nombreux sont les noms de saints en France, les Saint-Martin, les Saint-Pierre, les Saint-Jean, les Saint-André, etc., qu'il faut distinguer les uns des autres par des allonges encombrantes — ici par la mention du pays : Saint- André-de-Double, Saint- André-en-Morvan, Saint-André-en- Bresse; là, par la situation du lieu : Saint-André-Capcèze ; ou par la nature des environs : Saint-André-du-Bois, Saint* André-des-Eaux ; ou par la rivière qui y passe : Saint-André-sur-Sèvre ; ou par un accident de la nature, roche, gorge, précipice, falaise, etc. : Saint-André-de- Roquelongue, Saint- André-de-Roquepertuis ; ou par le voisinage d'une ville : Saint-André-de Messei ; ou par l'antique sujétion à quelque puissant château : Saint- André-de-Chalencon. Si tous
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les noms donnés en 1793 avaient valu celui de Puits-Roc, et s'ils avaient duré, chez un peuple qui détruit à midi ce qu'il fit le matin, il y aurait plus de puissance pittoresque dans Tonomastique française.
Tout près de la font de Burle, en cette ville de Sainte- Énimie, la Sonrce de Coussac donne presque autant d*eau : toutes deux sont l'expansion d'une même rivière de sous-causse; elles arrivent au Tarn près d'un haut pont à vastes arches qui lutte souvent contre des flots très élevés, très violents, car ici la rivière, serrée en étroitesse, monte en hauteur et gagne en rapidité.
SAint-Chély, qui suit Sainte-Ênimie, est un bout du monde adorable, à la racine du Méjan, parmi les arbres, avec fraîcheur et chaleur, harmonie des ruisseaux, mélopée de rivière; deux cavernes lui donnent deux sources qui sautent de dix-huit à vingt pieds dans le Tarn, clair et courant, et là même le beau torrent se courbe : il s*en va vers Pougnadoires, hameau pareil à d'autres hameaux du cagnon en ce que des familles y vivent dans les cavernes de la falaise, plus haut que la plus haute montée des eaux sauvages.
C'est aussi le flanc du Méjan qui verse au Tarn la Font des ArdenneSy jamais unique, toujours au moins double, et parfois triple, ou quintuple, ou décuple : double parce qu'en temps normal elle entre en rivière à la fois comme source de fond et comme source de bord; triple, décuple, même duodécuple quand longue fut la pluie ou féconde en averses la brève tempête autour des avens du Méjan méridional; alors un, deux, cinq, huit, et jusqu'à dix antres voisins jettent par la gueule les torrents que la double fontaine d'en bas est impuissante à régurgiter; plus le nuage a crevé noir et lourd sur le plateau, plus la fontaine se disperse en hauteur, de trou de caverne en trou de caverne.
11 en est ainsi tout le long du cagnon; à la grande fusion des neiges caussenardes, l'eau est partout : elle jaillit en bouillons du pied des roches; elle tombe des basses baumes habitables; elle s'abat de la corniche où croissent le buis, le pin droit ou penché sur l'abtme; elle saute des grottes élevées où corbeaux, corneilles, freux, chocards, peuple noir, ont leur asile; elle se précipite éperdue, c à la Gavarnie », des entable^ ments aériens où niche le vautour.
Au-dessous de la Malène, la grandeur des roches est plus grande encore, la pierre dolomitique est plus vive et variée de couleurs, et plus toufAis les pins, débris de la forêt des causses. Là le Tarn a ses c Étroits », puis son Cirque des Baumes^ la
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merveille de ses merveilles, la Thébalde rougefttre — mais si le rouge y domine, d'autres couleurs, le blanc, le noir, le bleu, le gris y nuancent les parois, et des bouquets d*arbres y mêlent des tons verts et des tons sombres; dans cet hémicycle qui a 5 000 mètres de rebord au fronton du Causse, 3 000 au bas de la paroi riveraine, la rivière se tord, ici rapides transparents, bruyants et gais, là-bas gouftk^s muets que le pécheur appelle des mers de poissons.
Au Bas des Soucis j le Tarn disparaît; non sous terre comme une Tardoire, ou sous roche comme une Arize; il se cache, écrasé sous un chaos de blocs écroulés qui fut dans le principe une digue au torrent : le Tarn refluait alors en lac tondu dans le cirque de Baumes ; la dilution des plus mous, des plus menus parmi ces blocs, ayant fait de la digue un crible entre pierres énormes, le Tarn passa par travers, puis par-dessous. En réalité il y a deux chaos, le torrent ne s*engoufTre pas tout à fait sous le premier, dominé à droite par Roche Aiguille, qui est bien une aiguille, un peu penchée, de 80 mètres de haut; le second, beaucoup plus grand, couvre toute la rivière, au pied de Boche RougCf paroi d'éboulement de la rive gauche ou rive causseméjannaise; sa plus vaste pierre est Aoclie Sourde. En grand* crue le Tarn monte par-dessus les blocs les moins hauts de sa perte, et dès lors il ne se perd plus, il devient un torrent grondant d*où sortent des pointes rougefttres.
Au delà du Pas des Soucis, le Tarn renouvelé reçoit de droite, côté du Sauveterre, les grandes sources de Fontmaure, des Soucis, de Bouldoire ; et de gauche, le Maynial ; cet ensemble de jaillissements accroît visiblement la rivière; comme on dit, il semble avec exagération, que Burle et Coussac doublent le Tarn de Castelbouc, et que la fontaine des Ardennes double le Tarn de Saint- Chély, on prétend que les Fontaines du Pas doublent le Tarn de la Malène.
De la Malène au Pas des Soucis, c'est le plus grand du cagnon; du Pas des Soucis au Rozier, c'est le plus lumineux : la gorge va droit au sud, en plein soleil du Midi; le Tarn est plus rapide; en 10 kilomètres il bouillonne vingt-cinq fois sur de petits barrages de rochers, et deux de ces rebouîlles sont presque des cascades qu'on descend en barque, à la canadienne, non sans un tout petit danger. Les^arayres, au pied du Sauveterre, VIronselle, au pied du Méjan, sont les deux dernières belles fonts du cagnon, qui s'ouvre enfin (sans beaucoup s'ouvrir) au Rozier pi^s Peyreleau, au bas du piton causse-méjannais qui porta le château féodal de Capluc; l'altitude du lieu est de 375 à 380 mètres.
Le Tarn, aussitôt, confisque la Jonte; puis il serpente en
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une étroite vallée, passage soleilleux entre les créneaux du Causse Noir (rive gauche) et des collines et petits monts de lias qui se rattachent au Lévezou : de ces petits monts l'un se dresse isolé, fort beau : c'est le Puecb d'Ondon (885 mètres).
Si le Puech d'Ondon et autres monts lia-
Lxvn siques de la rive droite du Tarn se lèvent noble-
LÈVEZoUi ment, de bonne allure, bien dégagés, vis-à-vis des
MONTAGNE falaiscs du Causse Noir et du Causse du Larzac,
, DESPALANGES le Lévezou^ singulièrement stérile, déroule ses
gneiss, ses micaschistes, sa froide lande, ses brandes, ses fougères, ses tourbes entre torrents entraînés au sud vers le Tarn, et au nord vers le Viaur, Tune des deux bran- <jhes mères de TAveyron.
Si la France était TEspagne, on dirait que cet empâtement cristallin, ce morne ondulement de mille mètres d'altitude, cette bruyère avec quelques bois mérite éminemment le nom de des>jiobla,do, c'est-à-dire de désert.
Il ne voit point de villes, ni de bourgs, à peine des hameaux, le passant qui gravit l'un de ses mamelons maigrement gazonnés, sans la moindre fatigue puisque c'est tout au plus un commandement de cinquante, cent, cent cinquante mètres -qu'ils ont sur leur plateau fuyant, au centre d'un horizon de tristesse infinie.
Autour des hameaux, çà et là quelques dolmens, du seigle sans hauteur et vigueur, des pommes de terre, des taillis, des brins de forêt avec arbres dont la franche venue prédit au Lévezou son meilleur avenir : redevenir ce qu'il fut antan, une épaisse forêt plutôt qu'une vaine pâture.
Le Mont Seigné, sans aucune prééminence orgueilleuse sur les bombements écrasés du plateau, n'atteint que 1 128 mètres, au nord-nord-ouest de Saint-Beauzély, au sud de Vézins. — Ce sont là deux modestes bourgades.
A deux lieues au nord-est du Seigné, au sud-ouest de Séverac-le-Château, le Pal (4 157 mètres) a quelque indépendance, et il voit très loin, haussé comme il est au-dessus de la source même du Viaur, en face et tout près de la borne .occidentale du Causse de Sauveterre, avec dominance sur les trois bassins de sa base, Viaur, Tarn, Aveyron. Il plane à la .cime des Landes de la Tousque, gazons mornes, aux commencements la Montagne des Palanges, dite aussi forêt des Palanges d'après une sylve de 5 000 hectares où le hêtre est souverain.
Longue de cinq lieues, large d'une lieue et demie, la Afoniagne des Palanges ondule en croupes herbeuses ou forestières et en bruyères non moins monotones que les brandes du
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Lévezou; elle accompagne la rive gauche du naissant Âyeyron jusqu'au delà des houillères enflammées de Sévérac-rËglise. A Foccident de la croie des Palanges et du Lévezou s'en vont, vers rhorizon reculé les longues ondulations du Ség&la, plateau sur vieille roche à Texact midi du Causse de Rodez ou Gausse du Gomtal ; et c'est ce Ségala qui longe la rive droite du Tarn, au delà du Lévezou.
En arrivant à Millau le Tarn accueille une
Lxvm rivière d'entre causses, la transparente Dourbie ;
TARN en aval, à Creissels, lui vient le ru d'un superbe
D'EN BAS bout du moudo ; puis arrive le Gernon, et les
gorges recommencent, qui ne sont plus un cagnon
dans le calcaire, mais une longue contorsion dans
les schistes, les granits, les gneiss vêtus d'herbes courtes, de
bruyères et de fougères.
La rivière y redevient torrent, mais ce n'est plus une onde joyeuse, les ruisseaux du schiste, les torrenticules des campagnes permiennes en font une eau rouge ; tordu comme un serpent et violent en son cours, il s'irrite contre la pierre de son lit, entre les roches de son précipice : tels le Saut de Picberon et les Rapides des Raspes.
De ses replis, le plus fameux, c'est la Boucle d'Ambi&lei, contour de plus de 3 kilomètres, l'isthme ayant 12 mètres seulement; tout au long de ce méandre embrassant un haut promontoire couronné par un prieuré, le Tarn, sur des grèves, sur des rochers, glisse impur ou clair, suivant que le ciel pleure ou rit sur les ravins de fangeuses rivières aveyronaises ; au bout du détour, une onde impétueuse entrechoque le Tarn, et cette onde c'est le Tarn lui-même, ou du moins ce qu'une coupure de l'isthme enlève au grand circuit d'Ambialet par une ample prise d'eau ; c'est de là, ou de tout près, que partira le canal d'arrosage de la plaine d'Albi.
Il y a, sur des rivières de France, des cingles plus longs que celui d'Ambialet ; mais aucun n'a d'isthme si court, aucun n'est plus magnifique, soit qu'on suive le fil de son eau, soit que du plateau de Villefranche, campagne banale avec des échappées d'horizon, on descende à grands lacets dans l'anfractuosité du Tarn, monde profond qui doit tout à lui-même, rien à l'espace, c'est-à-dire à ce qui fuit et décroît.
Le serpentement du Tarn dans la pierre sombre ne finit qu'au Saut de Sabo, cascade qui fut plus belle quand elle était plus libre, lorsque Sabo sautait la nuit par-dessus la retentissante et soufflante obscurité de l'abîme; cet autre Léandre courait éperdument chez une autre Héro. La tombée de Sabo
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fut un terrible tumulte ; des eaux folles, cascades massives ou légères cascatelles, tombaient de tous côtés dans le gouffre pour y devenir aussitôt Tonde sournoise du pied des cataractes; une digue impie a discipliné ce chaos et le flot descend par deux chemins d'usines, un sur chaque rivage, jusqu'au couloir de roche vive où il se repose de ses travaux.
Au bout de ce très court corridor, au pont de cinq arches unissant Arthez à Saint-Juéry, les gorges cessent.
Le Tarn, large de 120 à 150 mètres, est désormais en plaine entre berges terreuses, comme il ne messied pas à une rivière rarement limpide; ces berges sont élevées; elles sauvent des inondations les champs plantureux d'Albi, de Gaillac, de Rabastens, de Montauban, de Moissac.
Le confluent avec la Garonne est par 55 mètres au-dessus des mers, à deux lieues au nord-ouest de Castelsarrasin, à une lieue en aval de Moissac, la dernière ville que traverse le Tarn.
Entre le Causse Méjan au nord et le Causse Lxix Noir au midi, la Jonte serpente au fond d'un
CAUSSE abtme, torrent de dix lieues de long dans un NOIR bassin de 37500 hectares. Comme le Tarnon, elle descend du granitique Aigoual. Vers Meyrueis elle s'enfonce dans les anfractuosités du lias et sur ce lias, repose la dolomie déchiquetée, escarpements droits fendus en pans, en tours, en pointes, avec avancements de bastion et reculs de cassure ; à droite la paroi est de Causse Méjan, à gauche elle est de Causse Noir. Au-dessous de Meyrueis le torrent s*engoufTre, et ne reparaît qu'assez loin de là, près du moulin des Sourbettes, par des fonts sous-caussenardes ; puis, épurée par ce sommeil sous terre, la Jonte entre dans le Tarn au bas de Peyreleau, par 375 mètres, à l'issue même du Grand Cagnon.
Pourquoi Causse Noïrl Ce serait plutôt Causse Rouge, ou Causse Omnicolorc, ses roches ayant toutes les teintes; on le nomma Causse Nègre, de la sombre forêt de pins que ses paysans ont fini par extirper ; ce bloc d'oolithe a néanmoins plus d'arbres, d'arbustes, de verdure que ses trois grands compagnons, tant sur ses monticules que dans ses ravines et autour des gueules d'avens formidables dont quelques-uns ont plus de 100 mètres d'aflalement.
Si ces deux mots ne juraient pas entre eux, c'est presque un Causse aimable, avec hameaux ombragés, maquis sur roche, ravins de pourtour dont tel et tel autre encore sont des fouillis de verdure, à la descente des escaliers de pierre d'où tombent des cascades après les éventrements de la nue d'orage.
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Vers Test il s'adosse aux granits d'Aigoual, près de Tenfouissement, puis de Fexhumation du Bramabiau. De tout sur des autre côté son roc se déchire et tombe en apics, en surplombs, gouffres de 400 à 500 mètres; au midi, son escarpement plonge sur la Dourbie, qui le sépare du Larzac ; au nord, il s'abat sur la Jonte, qui le sépare du Causse Méjan; à l'ouest, il s'avance en hauts créneaux sur le val du Tarn en amont de Millau.
Ainsi limité par un mont et trois précipices, à Taltitude moyenne de 850 mètres, il a 20 kilomètres de Test à Touest, et 7 à 28 du nord au sud en lui ajoutant un bastion détaché, le Gausse Bégon qui monte de Nant à Trêves entre la Dourbie et son affluent le Trévezel.
Il n'a guère que 15000 hectares; c'est donc le moindre des Grands Causses, mais non le moins célèbre, grâce à sa < merveille du monde >, à sa plus que cyclopéenne cité de Montpellier le Vieux et à son magnifique antre de Dargilan.
De ses abîmes, le plus profond qu'on connaisse encore, VAven de Tabonrel descend jusqu'à 133 mètres, de puits en galeries et de galeries en puits.
L'Aveu deTroucbiols plonge de 130 mètres à pic; au fond, le sable, et dans ce sable un jeune sapin qui pousse à l'ombre vers la lumière distribuée d'en haut par la gueule du précipice.
VAveD de la Bresse s'abat à 120 mètres sous Causse.
L'Aveu del'Egue, c'est-à-dire de l'eau, finit à 90 mètres.
L'Aveu de Combelongue ou de Marlavagne se termine à 85 mètres, mais le caillou qu'on laisse choir dans l'une des fissures terminales roule encore d'au moins 30 mètres en profondeur.
L'Aveu d'Alt&yrac finit à 70 mètres sur un lit de ruisseau desséché.
Montpellier le Vieux couvre 125 hectares environ (600 au moins avec ses dépendances naturelles) sur un promontoire en fer de lance, entre la Dourbie et le Riou Sec dont le confluent est à la Roque Sainte-Marguerite.
Il n'a point été bâti comme fait l'homme, pierre sur pierre, par ajustement de blocs; mais comme le statuaire fait la statue par enlèvement de substance. Le gel et dégel, la foudre, le soleil, le vent, les pluies ont taillé, vidé, limé la dolomie, par l'emport de ce que cette roche avait de plus mou ; les sels de fer ont coloré la masse résistante.
Les âges ont ainsi sculpté cette ville sans hommes dans une solitude sans arbres, sinon quelques pins, des arbousiers,
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des églantiers, des buissons et festons de verdure. Ils ont entassé là toutes les architectures, dolmens, menhirs, avenues, obélisques, pylônes, cirques et colisées, maisons carrées, dédales et labyrinthes, arches triomphales, et surtout des châteaux militaires, des c Cités de Carcassonne » avec murs d'enceinte, tours et tourelles, donjons, créneaux, préaux, poternes, meurtrières et mâchicoulis : tout cela rugueux, raboteux, monstrueux, et pourtant régulier dans son dispersement et son irrégularité, car le môme ouvrier y travaille la môme pierre.
L'Autre de D&rgilan n'existe pour le monde extérieur que depuis 1880 : avant cette année-là les Caussenards passaient indifférents devant un trou sans grandeur, semblable à tant d'autres sur leur Causse Noir, à 860 mètres d'altitude, soit à plus de 350 au-dessus de la Jonte, vis-à-vis de la falaise du Causse Méjan; mais, un beau jour, un renard ayant disparu dans ce trou, le berger qui lui courait après s'insinua dans la fente, non sans l'avoir agrandie (tant elle était petite), puis, presque aussitôt il recula devant l'intensité du noir, la profondeur du vide; il avait devant lui, et ne le soupçonnait point, 1 500 mètres de galeries, de puits, de salles enchantées, de palais de cristal, passage souterrain d'un antique torrent descendant à quelque source de la rive gauche de la Jonte.
Entre Causse Noir au nord, et Larzac au
Lxx sud, coule dans une très creuse anfractuosité, la
LA belle Dourbie, torrent fort varié, fort clair, sauf
DOURBiB le roulement des débris d'orage, et fort grand
LE MARTEL pour l'aire de son bassin de 58000 hectares où il
se déroule pendant 70 kilomètres.
La Dourbie naît de la montagne d'Aulas (1422 mètres),
culmen de l'Espérou. Son val supérieur étant de granit, de
vieux schiste, de lias, devant Dourbies, Saint-Jean-de-Bruel, et
jusqu'à Nant, elle y double par des replis la longueur de son
fil d'eau ; puis elle pénètre dansl'oolithe, et dès lors elle devient
tout autre.
Et d'abord elle s'ouvre au DurzoB, riviérette versée par une doux profonde, au sud-ouest de Nant, au fond d'un cirque dont les parois, qui sont de Larzac, commandent le puits de la source de plus de 300 mètres : là s'arrondit un grand gour, un dormant, qui ne dort pas toujours; la petite pluie sur le Larzac l'émeut, et alors il bout légèrement au centre de son gouffre; la longue pluie, l'orage, la fonte des neiges, le soulèvent en flots heurtés, comme une cascade renversée, et ce n'est
QUATMiMB Monts IntéHeurs.
plus an ruisseau murmurant, c'est un torrent grondeur dans le silence du cirque.
A partir de Nant la Dourbie encagnonnée a sur sa gauche la falaise du Larzac, sur sa droite la falaise du Causse Noir, qui se découpe à Saint- Véran en rochers admirables; tandis que plus bas ses promontoires avancés portent au-dessus de la Roque Sainte-Marguerite les mille et une Babels de Montpellier le Vieux; dans ce long passage, obscur d'en bas, vertigineux d'en haut, elle s'ouvre au rocheux Trévezel, qui a bu le Martel; à l'Espérelle, source du pied du Larzac; à TAunet, autre fontaine sous-larzacoise ; son embouchure est par 350 mètres dans la plaine de Millau, en amont et tout près de cette ville joyeuse.
Le plus aventureux des torrents nés de l'Aigoual, le Bonheur serpente innocemment sur une haute pelouse, entre les hêtres, et des torrenticules de la forêt l'avivent. Près de Camprieux il heurte un mur calcaire, jadis digue d'un lac où s'endormaient ses eaux froides.
Cette roche, il Ta percée à force d'ans amoncelés en siècles d'abord par un tunnel merveilleusement régulier, long de 80 mètres, large de 20, haut de 12; puis par des avens d'engouffrement ; enfin par un couloir dans les ténèbres de la pierre vive»
Dans le corridor central auquel d'autres cavernes accourent en labyrinthe, il tombe par six cascades et reçoit de grandes sources; un septième saut le ramène à la lumière après 700 mètres d'ombre au fond d'un précipice entre immenses roches droites, cataracte sourdement tonnante : d'oCi son nom homérique de Bramabiau^ Bramebœuf.
Le joyeux torrent des prairies et des sylves d'en haut, c'est le Bonheur; l'onde encavernée, c'est le Ru Nocturne; la cascade, c'est le Bramabiau ; le torrent renouvelé, c'est le Martel : qui pourrait l'appeler autrement que du nom de l'explorateur des abîmes, maître des avens, des puits, des igues, et premier navigateur sur ce Ru de la Nuit?
Le Martel court au Trévezel, et le Trévezel effleure de sa rive gauche l'assise du Causse Bégon^ lequel, haut de 850 à 900 mètres, domine de 400 à 450 mètres son cours enténébré d'entre Causses — car vis-à-vis du Bégon se dresse au nord la falaise du « Noir». — Enténébré, et qui de plus en plus s'enténèbre, le Trévezel descendant incessamment sous terre par érosion et fissuration de son lit pierreux. Quant à VEspérelle^ (621 mètres), elle surgit du roc vis-à-vis des escarpements du plateau de Montpellier-le-Vieux.
Le Pliis Beau Royaume Sous le Ciel. chavitre
Sous différents noms, Causse de Montdardier ou Causse de Blandas, Causse de Campestre, etc., Lxxi Larzac, ce plus grand des hauts Causses va des LARZAC falaises que Millau contemple au-dessus de la rive gauche du Tarn, jusqu'aux fières parois du pas de TEscalette où bondissent les cascades de FErgue, tributaire de FHérault. Donc, puisqu'il commence au Tarn, courant du versant d'Atlantique, et s'achève sur un torrent du versant méditerranée, il fait partie de la ligne de faîte européenne entre l'Océan et la Mer intérieure sur près de sept lieues de long.
Dans l'autre sens il s'étale des lias de Saint-AlTrique, et des gorges de Roquefort la fromagère, empruntées par le chemin de fér d'Arvant à Béziers, jusqu'aux Cévennes de Ganges, à la Séranne aux blancs escarpements, au pic pointu du sombre roc d'Anjeau, et aux Rochers de la Tude. La portion de Larzac qui s'adosse à ces monts, le Causse de Monidardier^ nettement séparé du reste par le cagnon de la Vis, contribue pour 13 300 hectares aux 79 200 du plateau d'oolithe; restent pour le Larzac essentiel 65900 hectares entre 246 kilomètres de talus et de falaises profondément entaillées en golfes par les gorges de la Sorgue et du Cernon (sur le penchant du Tarn), de l'Orb et de l'Ergue (sur le penchant de la mer entre terres).
Le plus vaste, en réalité le moins beau des Grands Causses, encore que le plus soleilleux, c'est aussi le moins haut ; telle de ses dépressions ou, pour parler à la caussetière, tel de ses sotchs s'abaisse à 700, 650, 600 mètres, tandis que tels de ses trucs ou puechs, la Cougouille^ la Liquisse dépassent 900 ; mais 'altitude générale se maintient entre 750 et 800.
Par cela même qu'il domine moins le niveau des mers, c'est le plus mouillé des quatre Causses Majeurs. Nul n'offre une brèche de si basse échancrure aux vents qui veulent passer sur notre ligne des deux mers, les uns de Méditerranée à Océan, les autres d'Atlantique à Méditerranée; sorties tièdes ou chaudes de la vague marine, ces aures se refroidissent en montant sur le Larzac ou sur les monts qui l'environnent, Aigoual, Espinouze, Lévezou, et c'est une bise glacée, ou, comme disent les Larzacois, une aure noire, une rouderge qui siffle en hiver sur le plateau, quand la neige couvre la montagne du pourtour et qu'elle ensevelit le Larzac lui-même en un linceul de mort.
Sous le climat languedocien. Causse souvent mouillé ne veut pas dire Causse humide ; il descend beaucoup plus de pluie sur le Larzac que sur la moyenne de la France, mais ces pluies ne flottent pas dans le ciel en ondée fine, tamisée, longuement
QUATRiiMB Monts Intérieurs.
durante; elles s'affalent brusquement, après un roulement de tonnerre, en cascade à peine éparpillée tombant des nues livides; et presque aussitôt tout ce flot disparaît, entraîné par la pente ou absorbé par le sol sans cohésion. Quelques heures après, c'est comme s'il n'y avait jamais plu sur la table de pierre, roche aussi sèche que possible encore qu'elle soit deux et trois fois plus lubréfiée que la très aqueuse Normandie : teUe année verse sur le Caylar près d'un mètre d'humidité en une cinquantaine de jours, telle autre près de 2 mètres en un peu moins de 120 journées. Aucun ruisseau constant ne mène aux rivières d'en bas les averses qui s'abattent sur le Larzac, l'eau fuit sous roche, la goutte par la fissure invisible, le torrent par la gueule d'aven, entraînant dans l'abîme la terre rouge et le cailloutage dont il se charge en râpant la carapace de son bassin.
Le plus fameux de ces gouffres, l'AMiae du Mas Hajnal, bée en précipice horrible, périlleux à contempler, à 2400 mètres de distance et à 125 mètres au-dessus du pied de roche où la Borgne, onde superbe, sort triomphalement de la nuit du Larzac. Puits de 106 mètres, il plonge sur la Sorgue souterraine, et même, d'en haut, l'on entend l'eau murmurer dans le noir. Â sa sortie des courants obscurs, des corridors aveugles, des lacs ensiphonnés, la riviérette est magnifique, l'onde est bruyante, de partout jaillissante, divinement pure, puissamment abondante (rarement moins de 2000 à 2 500 litres par seconde), les arbres sont beaux, la fraîcheur délicieuse : site digne d'un nom qui rappelle la Vauclusc du pays avignonnais. Cette Sorgue, surnommée naturellement la larzacoise, s'unit au Dourdott de Vabres, tributaire de gauche du Tarn. En dehors de sa part de l'oolithique Larzac, le Dourdou est fils des schistes archaïques, du lias, surtout des roches permiennes; né des mêmes monts que l'Agout, dans les Cévennes de l'Espinouse, hautes ici d'un millier de mètres, il baigne Camarès, Vabres, qui fut ville épiscopale. Quand il arrive au Tarn, dans un noir couloir de 150 à 250 mètres de profondeur, il lui apporte tantôt 3500 litres d'eaux pures où la Sorgue entre pour 2 500, tantôt jusqu'à 1 100 mètres cubes (?) où n'est presque pour rien cette même Sorgue, alors violemment submergée par la < tempête » du Dourdou vabrais, déluge rouge, qui, s'aidant des eaux sanglantes du Rancé, tourne en boue le cristal merveilleux du Tarn d'entre Causses. Long de 75 kilomètres, le Dourdou draine 81 000 hectares; donc bien plus grand que le Hancé^ : celui-ci, torrent de Belmont et de Saint-Cernin, va sombrement, de cap