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LES FRONTIÈRES

Vn. FROXTiiRE DU RHIN, il YIII. LE KOM DE FRANCE, il IX. FRONTIÈRE DE BELGIQUE ET DE LUXEMBOURG. Il X. FRONTIÈRE O'AL- SACE-LORRAINE. Il XI. FRONTIÈRE DE SUISSE. Il XU. FRONTIÈRE D'ITALIE. Il XUI. FRONTIÈRE d'ESPAGNE. II XIV. FRONTIÈRES MARINES.

AINSI, la France s^étend au delà des mers, aux rives de la Méditerranée, de TAtlantique, de FRONTIÈRE TOcéau des Indes; vingt-cinq ans lui ont suffi DU pour déborder sur Tancien monde, et mille ans RHIN ne Font pas amenée à la rive gauche du Rhin passionnément désirée ; elle ne Ta possédée, cette rive, que sur le moindre de sa longueur, en Alsace, et pas même pendant deux cents ans. Or, la Gaule confrontait à ce grand fleuve vert.

Nous n'allons plus qu'aux Ardennes, aux Vosges, ayant ainsi perdu de notre héritage gallo-romain les millions d'hectares devenus Belgique, lambeau de Hollande, Luxembourg, Prusse rhénane, Palatinat de Bavière, Alsace-Lorraine. Certes, de bien beaux et bien riches pays, et des peuples bien vivaces !

Et pourtant, qui dira jamais la profondeur du fleuve de sang qu'a fait couler cette frontière, fleuve où se mêlaient deux rivières ennemies? c A quoi bon tant de sang rouge? » comme dit le poète germain quand il demande avec amertume ce que gagna l'Allemagne à la triple journée de Leipzig. Pour nous, hommes des Gaules, c'était une œuvre de néant que de tenter d'unir à la France les Cisrhénans, qui ne sont Français ni par le vœu ni par le langage.

cHAnni DiuxiÈMi La Belle France.

Sans doute : mais les agressions qu'on nous reproche comme autant de hautes félonies, de basses injustices, d'assauts contre le droit, étaient aussi, par un côté, du droit, de la Yérité, de la justice. Contrepoussée de TOuest à la poussée de FEst, en attaquant le Rhin, le Danube, le Main, et la lointaine Elbe, et TOder plus distant encore, elles sauvaient la Seine, et la Saône et la Loire et le Rhône et la Garonne et TAdour. L'incendie du Palatinat répondait à mille et trois villages ars jusqu'à la pierre, du fait des Germains, des Slaves et des Tartares de la grande invasion, puis des Hongrois, des Allemands, des Suédois et de tous les c guerriers > partis de ce dur Orient qui nous envoie le vent froid, la neige, les fléaux, les Barbares.

C'est ici, ou jamais, l'histoire de : < A Corsaire, Corsaire et demi !» ; ou peut-être, les récits vrais à la main, s'il est de vrais récits, celle de : c A Corsaire et demi. Corsaire ». Qui sait si nous n'avons pas moins péché comme vainqueurs, en toute arrogance, que souffert comme vaincus, et les dents serrées?

Les conquérants se valent à peu près, avec plus de cruauté méthodique sur l'autre rive des ondes, que ce soit l'eau qui coule, comme le Rhin, ou l'eau qui s'enfle et s'échappe d'ellemême comme la Manche.

Donc, réduite, vers l'est, à de moindres fronvni tières que la Gaule, la France a reculé derrière

LE NOM TArdenne et la Vosge.

DE Au fait, puisque c'est la Gaule, pourquoi l'ap-

FRANCE pelle-t-on la France?

Ce nom lui vient du dehors, non seulement hors de la France d'aujourd'hui, mais hors de la Gaule antique dont la frontière avec les mouvantes peuplades de la Germanie était le fleuve du Rhin, alors bien plus naturel, plus raboteux, plus distendu en graviers, en bras, en marais. Maintenant il est discipliné à la prussienne.

Semblables à toutes les nations, même les plus étourdies d'elles-mêmes, de leur < sang », de leur c race », de leur < être » original, essentiel, de leur aristocratie d'origine sans tare, nous sommes nés d'un entremêlement de familles dont la première, celle qui forma la trame intime, l'âme, l'esprit, la conscience de la nation, fut une obscure tribu dans les bois, parmi les marais, sur le sol que foulèrent ensuite des peuples oubliés, puis des nations historiques.

Parmi ces nations il en est deux qui, visiblement, versèrent peu de sang dans l'artère française; de ces moindres ancêtres nous tenons pourtant notre langue et notre nom — aux

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Romains nous devons un clair idiome sorti de la pourriture des mots latins; à des Germains, aux Francs, le nom de France et celui de Français.

Quand TEmpire romain tombait d'un cfTondremcnt général, de Rome, dès longtemps caduque, jusqu'aux limites les plus reculées du monde latin (et aussi du monde grec), une tribu de Germains pillards avait ses campements dans la brumeuse région des bouches du Rhin, au voisinage de la mer du Nord, sur rijssel ou Yssel, alors appelé Sala : d'où le surnom de Saliens porté par ces Allemands qui se rattachaient à la Confédération des Francs.

Ces compagnons à la hache lourde, appelée d'après eux la francisque, quittèrent un beau jour leurs plaines tourbeuses, qui sont à cette heure la Gueldre et l'Over Ijssel, provinces néerlandaises; de plateau en plateau, de rivière en rivière, souvent vaincus, plus souvent vainqueurs, ils traversèrent la Belgique plate, au nord de la Belgique bombée, puis ils arrivèrent à ce qui est aujourd'hui France et régnèrent (très petitement) à Cambrai, qui est riveraine de l'Escaut; après quoi, ils passèrent de l'Escaut à l'Oise, ensuite à l'Aisne, et s'établirent à Soissons ; enfin, en l'an 493, un de leurs chefs les plus sanglants, Qovis, s'empara de Lutèce ou Paris, ville gallo-romaine où les Francs apprirent, très lentement, le latin; ou plutôt le roman, car la langue de la ville aux Sept collines tendait déjà de longtemps vers ce qui devint l'idiome de la montagne Sainte-Geneviève et de l'université do Paris.

Lutèce était la reine du petit pays de France ou d'Ile-de- France, ainsi appelé depuis que les Francs y dominaient sur la Seine, la Marne, l'Aisne et l'Oise. Peu à peu ce nom, grandissant avec la puissance des rois parisiens, annexa de grands territoires où le sang des Francs ne s'était aucunement mêlé à celui des Gallo-Romains.

Et ce nom de France, consacré par le temps, par l'histoire, par la prose ou les vers, couvre à cette heure tout le pays compris entre la Belgique, l'Allemagne, la Suisse, les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées, l'Atlantique, la Manche et la mer du Nord. Sous une autre forme, Franken, ou, comme nous disons, Franconie, il vit aussi chez les Bavarois, dans le pays calcaire, prolongement de notre Jura, qu'habitent les descendants d'autres tribus franques : du Rhœn, mont de basalte, au Main, rivière prodigieuse en détours; du Main à Nuremberg; et de Nuremberg au Danube.

Par bonne fortune, nous ne sommes pas campés au milieu des terres, semblables par exemple au Magyar qui ne connaît

DiuziÂiiB La Belle France.

que le vent de la Montagne et le vent du Steppe, i*un chargé de neige, l'autre de poussière (et ni Tun ni Fautre de la douce rudesse, de la fraîche tiédeur, de la bienheureuse humidité des brises du grand large) ; ou comme les Russes du Tchornoziom, de la Terre Noire qui ne foulent pas seulement du pied ce sol de boue séchée mais qui Taspirent à chaque haleine, en particules ténues, sous un soleil de plomb non tempéré de nuées : car si la vague est là, tout au bout de la pulvérulente plaine, cette vague, soit Pont-Euxin, soit Caspienne, est une trop petite Méditerranée pour un si vaste steppe.

Donc nous ne campons pas entre terres, mais entre terres et mers, et quelles mers! Atlantique et Méditerranée, celle-ci nous montrant tout près de nous TAfrique et TAsie, celle-là nous ouvrant la route des lointaines Amériques!

C'est de quoi les Français n'ont pas assez profité; dans leur longue erreur, ils ont préféré, et d'aucuns sans doute préféreraient encore se jeter en désespérés contre nos 500 ou 600 lieues de frontières terrestres, au lieu de tendre chaque jour à dompter un peu plus la nature africaine, à pacifier l'Arabe et le Noir, à renouveler vingt fois la France au delà des flots qui retentissent.

Prenons la c terre de los et d'honneur » à son

IX plus extrême septentrion, à son ajustement avec

FRONTIÈRES la grande plaine d'Europe, au rivage de la mer

DB BSLGiços du Nord, à l'est-nord-est de Dunkerque, ville qui

ET DE aurait donné le jour à nos plus hardis marins,

LUXEMBOURG s'il n'y avait quelque part en Bretagne une cité

du nom de Saint-Malo.

Ici commencent nos 550 kilomètres de frontière avec la

Belgique (ces lignes de séparation étant infiniment onduleuses

on n'en peut donner la véritable longueur, le développement

exact, complet, sans négligence d'aucune courbe, d'aucun

angle, même infinitésimal).

Ni mont, ni rivière, ni désert, ni forêt ne séparent les deux pays; la limite franco-belge est essentiellement conventionnelle, en même temps que mémorablement absurde. Une plaine, une colline, un marais, un ruisseau, des bois, des haies, des champs, des rues et ruelles, des villages, des hameaux commencés chez nous finissent chez les Belges ; et des deux côtés de la ligne arbitraire on parle également les mêmes langues — d'abord le flamand, la plupart des familles du pays de Dunkerque et d'Hazebrouck usant encore de ce dialecte bas-allemand (et de plus en plus du français), comme le font également leurs voisins d'outre-frontière; puis, où s'arrête le flamand,

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c'est le français qui règne, aussi bien en Belgique, dans le Hainaut, la province de Namur et le Luxembourg belge que dans nos départements du Nord, de TAisne, des Ârdennes et de Meurthe-et-Moselle.

 13 kilomètres de Dunkerque, à gauche de Fumes, ville belge, la grande république et le petit royaume se séparent sur un estran sablonneux, côte droite, importueuse, battue des vents du Nord; la ligne divisoire traverse d*abord une demilieue de dunes basses, puis 1 500 mètres de plaine, puis encore quelques centaines de mètres d'un second cordon de dunes parallèle au premier; après quoi elle coupe des moeres, nom qu'il faut prononcer -moures : il est flamand, et en flamand comme en hollandais, ou s'écrit oe. Ces moures sont des marais transformés en plaine féconde par un entre-croisement de grachts, c'est-à-dire de fossés et contrefossés; et bientôt, aux moures succède une campagne très basse, mais qui n'est pas palustre, un plan très bien cultivé, très peuplé de hameaux qui ont souvent vu la guerre; là, chez nous, mais tout à côté du Belge, la ville d'Hondschoote fut le pivot d'une bataille où les Français culbutèrent les Anglais (1793), un 8 septembre, donc un avant-anniversaire de la prise de Sébastopol.

Arrivée au fleuve Yser, ruisseau banal, la frontière le fran* chit, puis remonte son affluent FEy Becque, dans des champs qui n'ont même pas 20 mètres au-dessus de la mer du Nord, éloignée pourtant de 25 kilomètres ; mais la montagne est tout près, ce qu'en Flandre on appelle montagne, ailleurs taupinière; cette montagne ou taupinière, mont très humble, mais taupinière gigantesque extraordinairement majorée par son isolement dans la plaine, ce Catsberg ou Mont des Chats (158 mètres), la ligne de divorce le laisse à la France, couronné de son couvent de trappistes de Notre-Dame du Mont; puis elle nous attribue les villes de Bailleul et de Nieppe, celle d'Armentières, grosse villasse industrielle où dort un tributaire de l'Escaut, la Lys, empoisonnée par les résidus des fabriques; et l'on est toujours en plaine basse, à 15 ou 20 mètres d'altitude.

La Lys serpente entre les deux pays, France à droite, Belgique à gauche, pendant 28 kilomètres, dans la direction du nord-est, par Houplines, Frelinghien, Deulémont, et par Warneton, Comines et Werwicq, trois cités divisées chacune en deux villes < ennemies » par la rivière, une ville belge, une ville française. Puis le trait de frontière se remet à courir les champs, c au petit bonheur », au hasard d'une route, d'un sentier, d'un fossé, de rien du tout; il nous attribue Halluin et la puissante Tourcoing et Roubaix, plus puissante encore, qui,

DBuziiMK La Belle France.

au vrai, ne sont qu'une seule et même foule de 200 000 âmes.

Puis, il erre de çà de là dans les plaines du Tournaisis, par où les Francs-Saliens envahirent la Gaule romaine, plaines renommées pour maintes batailles dont les plus illustres sont chez nous, à 6 kilomètres de la limite, BouYines (1214), qui assura Tindépendance de la France contre TAllemagne ; en Belgique, près de la rive droite de TEscaut, en amont de Tournai, Fontenoy (1745), qui fut une défaite dure de coalisés insulaires et continentaux, les Anglais en tête, cela s'entend ton* jours.

Cet Escaut, français par ses humbles origines, puis wallon par son expansion subite en magnifique estuaire et son entremêlement final avec les bouches de la Meuse et du Rhin, le tracé divisoire l'atteint à trois lieues en amont de la ville belge de Tournai, à une lieue et demie en aval de la ville française, bien moindre, de Saint-Amandles-Eaux. Au delà dudit fleuve qui n'est encore ici qu'une rivière de 20, rarement de 25 à 30 mètres d'ampleur, à moins de 10 mètres au-dessus des mers, les deux États s'ajustent au long d'un cordeau idéal, noble qualificatif répondant ici à l'adjectif beaucoup moins noble de conventionnel.

Ce cordeau laisse à la France la ville de Condé, puis passe à une dizaine de kilomètres à l'est de ValencienneSt ensuite à 6 kilomètres au septentrion d'une cité déchue, Bavai, plus que modeste chef-lieu de canton du département du Nord après avoir été la capitale de la nation gauloise des Nerviens, la Bagacum ou la Bavacum des Gallo-Romains ; semblable à tant d'autres cités fondées ou organisées et accrues par le peupleroi, Bavai n'occupe point un site c fatal >, sur une grande rivière, dans un lieu de passage forcé ; elle couvre une colline, au-dessus d'un ruisselet, mais des routes droites s'y croisaient vers quatre horizons.

Cette frontière capricieuse, < monumentalement » imbécile, traversant plus de ruisseaux qu'elle n'en suit, coupant des villes, des bourgs, des hameaux, des maisons en deux (pour la joie et la facilité des contrebandiers), traverse au nord-est et près de Bavai le champ de bataille de Malplaqnet, où la défaite des Français (1709) fut terrible, presque décisive; puis de crochet en crochet, de courbe en courbe, on peut dire d'erreur en erreur, elle tombe sur un tributaire droit de la Meuse, la Sambre, qu'elle croise entre Jeumont (France) et Erquelines (Belgique), à 123 mètres d'altitude.

On n'est plus ici dans la plaine flamande, et Ton a passé aux collines du Namurois par les coteaux du Hainaut, avant d'atteindre les monts et plateaux des Ardennes et du Luxembourg,

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leurs c fagnes » ou fanges, hautes plaines schisteuses, froides, marécageuses, boueuses. La ligne de frontière y arrive non loin de la traversée de la Sambre. Elle donne aux Français Solrele-Château, Trélon et sa vaste forêt, la très manufacturière Fourmies, coupe FOise à 220 mètres environ d*altitude, puis la remonte sur 3 kilomètres, dans une région d*étangs, de grandes sylves, à la lisière septentrionale de la forêt de Saint-Michel, suivie à Test, au long de la frontière, par celle de Signy-le* Petit ; cette future rivière de FIle-de-France n*est par ici qu*un filet d'eau brune encore tout rapproché de ses sources.

A 7 lieues à Test de cette rencontre de l'Oise, sur son maussade plateau, si humidement froid en hiver, Rocroi n'est qu'à 9 kilomètres au midi de la délinéation franco-belge, à près de 400 mètres au-dessus des océans. Autour de cette ville, qui n'est pas beaucoup plus qu'un village, l'Espagne perdit en 1643, par une victoire du Grand Condé, sa meilleure infanterie, sa primauté, son prestige en Europe.

A travers les bois épais de l'Ardenne, grands restes d'une sylve qui fut absolument immense, comme une futaie d'Afrique ou d'Amérique, le tracé de séparation tombe presque sur la rive gauche de la Meuse, à côté de Fumay, mais là même il s'écarte du fleuve et, se poursuivant sous arbres ou dans les clairières, sur les collines ou dans les ravins étroits, ne va traverser ladite Meuse qu'à plus de 20 kilomètres au nord-nordest, en aval de Givet, par une centaine de mètres au-dessus du niveau général. Et ensuite la frontière tourne brusquement au sud, pour suivre à Test, à distances variables, et souvent de près, le val de Meuse, comme elle vient de la suivre à Touest, de Fumay au delà de Givet — singulière délimination qui enfonce notre territoire en pleine Belgique, ainsi qu'un fer de lance aigu, aux deux côtés de l'eau de Verdun, de Sedan, de Mézières-Charleville.

La ligne coupe la Houille, tributaire droit de la Meuse; elle gravit la Groix-Scaille, culmen des Ardennes françaises; elle croise la Semoy, merveilleusement pure, vive, sinueuse ; elle suit cette Semoy, < honneur du Luxembourg », tantôt loin, tantôt assez près de sa rive gauche, pour s'en écarter au delà de Bouillon, ville féodale du Luxembourg belge, l'atteindre presque à nouveau près de Florenville (Belgique), longer des crêtes, se terrer dans des bas-fonds où coulent des riviérettes du bassin de la Chiers, affluent de la Meuse comme Houille et Semoy, accompagner un moment la rive de cette Chiers, se reperdre dans le dédale des bois, des coteaux, des gorges, passer à moins de 2 kilomètres au nord de Longwy; enfin elle arrive aux lieux où elle cesse de séparer deux peuples égale-

DBuxiftiB La Belle France*

ment francophones, de s'insinuer honteusement, on peut dire, sans rien de loyal, rien de visible, entre des Français et des Wallons, hommes de même verbe ; elle a fini de dire aux Belges : c Vous n*ôtes pas des fils de France >, et elle serpente entre la France et le grand-duché de hnx^mhovirg, où vivent des gens de langue allemande. Ce Luxembourg ne relève officiellement de personne, mais il est très petit (258 700 hectares, 211 000 habitants), et par cela même craint sa voisine TAllemagne, qui le revendique au nom du principe : So weit die deutsche Zunge hlingt ! Et vraiment, abstraction faite des souvenirs communs, de certaines conformités de sentiments et d*affînités électives, ce principe vaut mieux pour la délimitation des peuples que tout le bric-à-brac historique et toute cette sagesse et prudence de chancellerie dont sont issues les inconcevables folies du bornage franco-belge.

Avant 1870, nous nous séparions du Luxembourg par une longue ligne sinueuse, généralement anti-naturelle, qui allait de la Chiers supérieure (à Touest) jusqu'à la rive gauche de la Moselle à sa sortie de notre département de la Moselle (à Test); mais, depuis que nous avons perdu presque tout ce département, et que la France se divise de TAlsace-Lorraine dans la région des sources de FAlzette, rivière centrale du Luxembourg, nous ne confrontons plus avec les Luxembourgeois que pendant trois lieues de poste ou un peu plus.

Alors commence notre frontière avec TAlle- X magne, en province d'Aisaco-IfOrraine ; limite

FRONTIÈRE souvcut infidèle au principe invoqué par les D'ALSACE' Allemands: c Aussi loin que sonne la langue des LORRAINE Deutsch >. Car les vainqueurs à trois contre un ont planté les bornes de séparation tantôt à la limite même des langues, et tantôt en pleine francophonie.

Entre les deux grandes nations la nouvelle ligne de divorce — Nouvelle? Est-ce à dire, puisqu'elle a déjà vingt-sept-ans ! — serpente d'abord sur des plateaux calcaires de 300 à 400 mètres d'altitude. Elle semble tracée au hasard, mais ce n'est qu'une apparence; telle que les Allemands l'ont imposée, elle est délibérément < scientifique >, ce qui veut dire ici : stratégique; elle nous laisse le bourg d'Audun-le-Roman, la ville de Briey; elle franchit l'Orne de Woévre par quelque 172 mètres audessus des mers et va se tordant et retordant comme au hasard sur les champs mortuaires des batailles de Metz; Mars-la-Tour est resté française, Gravelotte, Rezonville, Vionville sont devenues c alsaciennes-lorraines >; Metz est maintenant en

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c Allemagne », à 3 lieues du lieu le plus rapproché de la ligne c franco-allemande ».

La Moselle, la belle rivière vosgienne, est coupée par le tracé c imposé » à 10 kilomètres en aval de Pont-à-Mousson, à côté de Pagny; et le fossé idéal de séparation monte sur les collines d*entre la Moselle et la Seille messine, puis descend à cette riviérette serpentante, si molle en sa vallée sans pente où la moindre pluie Tétend sur les prés ; il l'atteint à 2 lieues au nord-est de la ville des Mussipontins, il la suit un peu, il la franchit pour la laisser à la France par les deux rives sur 22 à- 23 kilomètres, en aval et en amont de Nomény; puis il la refranchit : la Seille devient alors limite entre les deux peuples durant 7 à 8 lieues, jusqu'à 6 ou 7 kilomètres de Chftteau- Salins, petite ville maintenant germaine. Après quoi les poteaux de séparation sont plantés sur le massif d'entre la Seille et le Sanon, qui est un tributaire de la Meurthe accompagné par le canal de la Marne au Rhin ; ils se suivent entre Arracourt, resté terre de France, Vie, Moyenvic, Marsal, devenus terre d'Alsace-Lorraine; ils croisent ledit Sanon, ledit canal et s'en vont en ligne sinueuse vers Avricourt, station double du chemin de fer de Paris à Strasbourg, avec gare française et gare allemande. De là, ils montent, ils descendent en forêt ou clairière, sur un plateau mamelonné, avec lueurs d'étangs, ils s'approchent de la Sarre Blanche, l'une des composantes de la Sarre, mais ils ne l'atteignent pas; puis, entrant dans la montagne des Vosges, ils se dissimulent sous les grands arbres des sylves du vieux pays de Dabo, sur la tranche du faîte entre Sarre et Vezouze, celle-ci rivière de Lunéville et feudataire de la Meurthe. De cette crête ils dévalent sur la Plaine, torrent tributaire de la Meurthe, ils attribuent à l'Allemagne le Donon, l'une des montagnes majeures de la Vosge septentrionale, et se développent ensuite sur des c hautes chaumes », des dômes et ballons, des arêtes, sur des pelouses ou dans des sapinières, le long du toit des eaux entre le Rhin par l'Ill à l'est, la Moselle à l'ouest. Du commencement de la frontière d'Alsace-Lorraine jusque par ici la séparation, soit purement artificielle, et visible seulement à des poteaux, soit artificielle à demi le long d'un ru, d'une rivière, d'une croupe de colline, a le défaut capital, le plus grave de tous, de n'avoir aucun égard à la langue des habitants : sur ces 60 lieues on parle français des deux côtés de la limite. A partir des environs du Donon, le divorce des peuples contraires n'a plus ce caractère purement conventionnel ; il se fait (sauf menues exceptions) conformément au divorce des eaux, et (sauf exceptions encore) conformément

DBCZIB3IS La Belle France.

au divorce des langues : à Touest ce sont des Francophones, à Torient des Germanophones; seulement les exceptions profitent à TAlsace-Lorraine, pays d'empire, et les villages de langue française situés sur le versant d*Alsace, dans le haut de la vallée de la Bruche (tributaire de TIll à Strasbourg même) comme dans le haut de la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines et de la vallée de la Poutroye, ont été dévolus à FAUemagne.

Cette délinéation rationnelle, ou à peu près, dure pendant une trentaine de lieues, par delà les sources de la Meurthe, de la Moselle, de TOgnon, de la Savoureuse, à peu près jusqu'au bout de la Vosge; et quand celle-ci s'abat brusquement sur les alluvions quaternaires de la Trouée de Belfort, entre Vosges au nord, Jura au sud, le tracé redevient arbitraire, en même temps qu'irrespecteux de la langue parlée ; il se disperse deçà delà dans les plaines boueuses, coupant des riviérettes ou les accompagnant, tranchant des villages en deux; il passe à li kilomètres à To rient de Belfort, croise à Montreux le Saint- Nicolas que son autre nom de Bourbeuse rattache bien plus intimement aux campagnes terreuses qu'il parcourt. Aussitôt après la Bourbeuse, il traverse le canal du Rhône au Rhin; de là 5 lieues encore, de ru en ru, dans des bois, à côté d'étangs, sur ces mêmes alluvions; enfin contact avec la roche oolithique du Jura et terme de la frontière inacceptée, longue d'un peu plus de 100 lieues.

La France et THelvétie se frôlent par des XI lignes conventionnelles, coupant ou suivant sans

FRONTiÈRB raison les chaînes du Jura; sur ces chaînes, sur DB leurs plateaux froids, dans leurs gorges où l'eau

SUISSE de roche est bleue, en Suisse comme en France, on n'entend qu'une joyeuse langue, la nôtre. Le tracé s'en va, cahin-caha, tantôt vers l'ouest, en empiétant sur la France, tantôt vers le sud, et la résultante générale est le sud-ouest; il franchit la rivière de Montbéliard, l'Allaine, en amont et près de Délie, qui est à nous, il longe la rive droite du Doubs, d'assez près, de fort haut, du plateau d'oolithe, la sinueuse rivière à l'eau de cristal sommeillant à 300, à 400 ou 500 mètres plus bas dans ses cluses; il traverse ce Doubs, puis le retraverse à 6 ou 7 kilomètres plus loin, dans la singulière presqu'île allongée qu'il forme en se coudant si brusquement qu'au lieu d'aller rejoindre le Rhin à Bftle, il va se perdre exactement à l'opposé dans la Saône en amont de Chftlon.

Ensuite c'est le Doubs lui-môme qui coule pendant 45 kilomètres, entre les deux contrées, merveilleusement beau dans

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son couloir de solennelle profondeur, entre rochers et sapinières, qu*il soit immobile comme dans son lac de Chaillexon, ou croulant et furieux comme à son fameux saut, ou bruyant à mille rapides.

Plus loin, le Doubs étant de Jura français par ses deux rives, le cordeau de démarcation s*allonge et quelquefois s'embrouille sur le haut plateau, à travers monts et ravins; il passe à moins de 7 kilomètres de Pontarlier, puis tout près de Jougne, deux villes, qu'il nous laisse, tandis qu'un peu plus loin il attribue à l'Eidgenossenschaft ou Confédération la superbe source de l'Orbe et le lac de Joux dont cette Orbe ramène à la joyeuse lumière les eaux enfouies dans la nuit des entonnoirs; il partage entre les deux nations la cime du Risoux (1 428 mètres), met en France le lac des Rousses, première origine de la susdite Orbe, met en Suisse la Dôle (1 681 mètres), atteint au delà des sources de notre Valserine la rivière des brillantes fontaines de Divonne, la Versoix, qui devient limite presque jusqu'à son embouchure dans le Léman ; après quoi la frontière effleure la française Femey, que Voltaire fit si célèbre, elle s'approche de Genève jusqu'à une petite lieue, elle atteint le Rhône, le suit pendant 3 lieues, le traverse par moins de 350 mètres au-dessus des mers, à 10 kilomètres en amont du Fort de l'Écluse, et changeant absolument d'horizon, prend son orientation vers l'est, puis le nord-est pour aboutir à la rive méridionale du Léman, à 13 kilomètres au nord-nordest de la c Rome des Calvinistes ».

Et alors c'est le beau lac, c'est la c mer bleue » qui brise les rais du soleil entre la France au midi, la Suisse au nord, devant Yvoire, Thonon, Évian, Meillerie, jusqu'à Saint-Gingolph : cette rive française du Léman se développe sur 55 kilomètres.

De Saint-Gingolph, voisin de la grève où le Rhône, flot violent, bourbe impure, descend dans l'indigo profond du lac, la limite gagne le Mont Blanc par les crôtes qui séparent deux pays de parler français : à l'orient la vallée du Rhône supérieur, à l'occident la Savoie; elle se dirige ici vers le sud, elle suit la coulière de la Morge, affluent torrentueux du lac de Genève, puis assez exactement le toit des eaux entre le haut Rhône à l'est et la Dranse de Savoie à l'ouest; ensuite, au delà de cette c aigueverse » de plus ou moins de 2000 mètres d'altitude, elle se heurte à des Alpes de 3000 mètres, cuirassées de frimas c vieux comme le monde », qui pourvoient soit le Rhône valaisan, soit l'Arve, et elle arrive enfin aux Aiguilles du Mont Blanc.

Ce géant de l'Europe a chez nous sa pointe suprême, mais trois nations, la France, l'Italie, la Suisse, ont part à la sérénité de ses neiges ; toutefois, ses montagnards, quelle que soit leur

dbuhéhb La Belle France,

vallée, au sud comme au nord, à Test comme à Touest, n*ont d'autre idiome que le nôtre.

La pointe de ce massif souverain où finit le rampement de la limite franco-suisse, long d'environ 100 lieues, a pour nom le Mont Dolan (3 830 mètres), à la tête du superbe glacier de FAi^entière : alors commence la limite italo-française.

Du Mont Blanc aux monts d'où natt le Var,

xii la frontière entre la France et l'ancien Piémont

FRON' est irréprochable comme obstacle, puisqu'elle

TiÈRB sépare de ses pics hautains deux natures, deux

D'ITALIE climats, deux bassins, celui du Rhône et celui du Pô. Au Rhône l'Arve, l'Isère avec son Arc, la Dnrance; au Pô la Doire d'Aoste ou Doire Baltée, l'Orco, la Doire de Suse ou Doire Ripaire, le Gluson, la Stura. Mais ce n'est pas partout une barrière morale, puisque diverses vallées italiennes par leur versant ont conservé l'usage du français : tel ce val de la Cenise où passe le chemin de fer de Paris à Turin, à sa sortie du tunnel des Alpes.

Au delà des sources de la Tinée, afQuent du Var, les limites se brouillent; elles ne suivent plus fidèlement la chaîne; tracées à l'avantage de l'Italie, elles ne daignent pas profiter d'une arête de 3 000 mètres d'altitude et laissent au Piémont les tètes de plusieurs torrents ; nous ne possédons ni les sources de maints tributaires gauches de la Tinée, ni celles des courants qui composent la Vésubie dont Nice et sa banlieue consomment les eaux par un canal, ni celles de la Roya, fleuve dont nous ne tenons pas non plus l'embouchure.

C'est entre la française Menton et l'italienne Vintimille que la frontière atteint la Méditerranée, après avoir séparé les deux « sœurs latines » durant 125 lieues.

Le Pont Saint-Louis regarde à peu près à travers la Méditerranée la ville franco-africaine de Bône. A un peu moins de iOO lieues au sud-ouest de ce pont, vis-à-vis de la brillante Alger, la plus bleue des mers nous abandonne, au pied des Pyrénées, pour aller, câline aujourd'hui, demain furieuse de cers ou mistral, baigner les caps orientaux de l'Espagne.

De la Méditerranée à l'Atlantique, jusqu'au XIII Chouldocogagna, qui règne sur l'heureuse plage FRON' d'Hendaye, les Pyrénées nous divisent de l'Es- TiÈRS pagne, et souvent très mal.

D'ESPAGNE Au licu de se tenir inflexiblement sur l'arête aigué, sur le c fil de rasoir », la frontière chevauche souvent deçà delà, tantôt en France, tantôt en Espagne,

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Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. chapitre

selon que les bergers de Fune ou de Tautre nation ont de temps immémorial la jouissance des pâturages sur les deux versants de la montagne; c'est pourquoi nombre de rivières françaises ont leur source en Espagne, et nombre de torrents espagnols commencent en France.

Il est un fleuve essentiellement français : il attire les eaux du versant nord des Pyrénées centrales, il baigne Toulouse et Bordeaux, il reçoit le flot de marée par le plus grand de nos estuaires ; on le nomme Garonne, et, dans son estuaire, Gironde ; il semblerait que ce fleuve doit naître où il grandit et meurt, en France; pourtant ses gorges natales du vald'Âran sont une terre espagnole de 55 000 hectares, isolée de TEspagne par les Pyrénées les plus hautes.

Inversement il est une rivière aussi espagnole que possible, la Sègre, tributaire de TÉbre, égale ou supérieure à cet Ëbre lui-môme : il semblerait que ce plus puissant courant des Pyrénées méridionales doit relever d'Espagne entièrement ; or, c'est chez nous qu'il naît, dans la Cerdagne française, haut val de 50000 hectares, ancien lac remblayé, tout comme le val aranais.

La Cerdagne est dans les Pyrénées orientales, et le val d'Aran dans les centrales; dans les occidentales, nous gagnons au midi de la chaîne 5200 hectares aux têtes de l'Irati, sousaffluent de rÈbre par l'Aragon, mais nous en perdons plus de 21 000 sur le versant du nord, surtout aux sources de la Nivelle, petit fleuve entier, et à celles des torrents qui font la Nive, tributaire de l'Adour.

Ce ne sont point là les seules erreurs de cette frontière.

Pourtant, s'il est en Europe une roche entre deux nations, c'est bien la pyrénéenne, si haute, si raide, avec des cols si durs.

Mais, pareille au Mont Blanc et aux monts d'entre l'Arc et la Doire, elle sépare plutôt deux natures de pays que deux natures d'hommes; au moyen âge, les mêmes langues et patois se parlaient sur les deux versants, chez des peuples issus des mêmes ancêtres; tout à l'ouest résonnait le basque, et, du pays des Escualdunacs à la Méditerranée, des dialectes de la langue d'oc, idiome qui n'était ni le français, ni l'espagnol, mais qui ressemblait à tous les deux.

Aujourd'hui l'on se comprend encore du nord au sud aux deux extrémités de la chaîne, de Basque de France à Basque d'Espagne, de fils du Boussillon à fils de la Catalogne.

Mais ailleurs on ne s'entend plus; l'Ariégeois saisit mal le langage des Catalans ultramontains, l'Aragonais ne sait ce que lui disent le Bigordan et le Béarnais, ses voisins d'outre-mont;

DEUXIÈME La Belle France.

la langue d*oc s'est elTeuiliée en dialectes, elle a perdu TAragon, qui ne parle plus qu'espagnol, et rapidement le castillan s'empare du versant méridional, comme le français du versant du nord. Le jour luit presque où les Pyrénées s'élèveront entre deux langages, comme elles séparent déjà deux soleils et deux destinées.

En somme, et plus ou moins, la France touche à l'étranger à l'est et au sud, par environ 600 lieues de frontières terrestres, soit 2400 kilomètres; plus, au nord, à l'ouest et au sud-est, au delà de 2 900 kilomètres de frontières marines : au total, à peu près 5 350 kilomètres de bornage — un peu plus du huitième du tour de la Terre.

Nous ne bordons pas une seule mer, comme,

^^v par exemple, la Finlande, la Hollande, la Bel-

FRON' gique ou le Portugal : au fleuve Océan, ceinture

TiÈRES des terres, nous prenons part le long de quatre

MARINES mers, privilège inestimable : par un peu de mer du Nord, par toute la Manche, par beaucoup d'Atlantique et par la Méditerranée.

La Mer du Nord regarde un vide ouvert sur le Pôle entre Grande-Bretagne et Scandinavie. Par la Manche, long, large détroit, elle communique avec l'Atlantique.

UAtl&niiquey c'est la grande mer, c'est l'océan lui-même et non pas une immense baie comme l'eau de Dunkerque, un vaste détroit comme la Manche, un c lac sans bornes » comme la Méditerranée : sans la courbure de la terre, et avec un regard capable de percer plus de 1000 lieues, l'homme d'Hendaye verrait à l'ouest, en face de sa dune, le rivage du Maine, dans les États-Unis; l'homme de la fin des terres de Bretagne verrait le littoral de la Gaspésie, dans le Canada, qui est une autre France, à la confusion de l'immuablement chaste Saint-Laurent avec l'eau marine où vogue au printemps la flotte infinie des glaçons semi-polaires.

La Méditerranée, c'est, son nom latin le dit, le lac au milieu des terres, entre Europe, Asie, Afrique, et les Français de cette rive ont vis-à-vis d'eux, au midi, l'Algérie, qui est aussi une autre France et la vive racine de l' c immensurable » empire africain.

Flots turbulents, bruyants, colériques, les mers bordent chez nous un rivage où le péril est partout, sur des bancs, des sables, des alluvions, des galets, des écueils; notre littoral est hominivore, aux falaises normandes comme aux granits bretons, aux c côtes sauvages » de l'Atlantique ainsi qu'aux dunes de Gironde

Le Plus Beau Royaume Sous le CieL chapites

et d*Âdour, rivage d'une beauté infinie mais qui passe pour monotone, ennuyeux, c crevant » ; il n'est tel que pour Thomme inférieur qui hait le vent de la mer, la voix des pins, les bouts du monde et la solitude.

Là où les ports sont vastes, abrités, profonds, dans la Bretagne déchirée, on n'y pénètre que par un chemin dangereux, à travers les épaves du continent, roches, récifs, traînées, chaussées, plateaux sous-marins qui boursouflent FOcéan, le dispersent en écume, le tordent en remous, le divisent en courants terribles; la Méditerranée elle-même, clémente et charmante, a de subites fureurs.

Mais cinq ou six cents phares, lueurs fixes ou feux intermittents, brillent du haut de nos caps, du bord de nos îles, du piédestal des rocs qui sont Tavant-garde de la France; et maintenant, sur cette rive où, il y a cent ans à peine, des barbares assommaient les naufragés, tranquille devant le complot des ténèbres, des vents et des vagues, le marin trouve sa route à ces étoiles de la mer.

De larges estuaires, d'étroits chenaux serrés entre les roches ou réduits en ampleur et en profondeur par le sable, des bouches, des brèches, des valleuses, amènent à nos mers des fleuves, des rivières, des ruisseaux, des sources. Aucun de ces fleuves n'est comparable, môme de loin, à un Amazone, à un Congo, à un Saint-Laurent, à un rio de la Plata, ou seulement à un Danube.

Seule notre Gironde est immense, et celui qui longe sa rive médocaine ou sa rive saintongeaise n'aperçoit que confusément la berge opposée. Mais c'est une fausse immensité ; le fleuve, si rayé de boue qu'il est terre fluide, roule sa vase et non pas ses eaux ; le flot de la mer, raclant la fange, monte et descend l'estuaire avec au moins 300 000 mètres cubes par seconde, qui noient vingt fois les crues excessives de la Garonne-Dordogne, deux cent cinquante à deux cent soixante fois leur module, trois mille cinq cents fois leur moindre étiage.

La Seine est vaste aussi à sa communion avec la mer, mais sa grandeur est plus fausse encore que celle de la Gironde; il n'y a dans son ultime étalage que le trompe-l'œil du flux et du reflux : la force de la Seine finale est la force de l'Océan, et non point celle du ruisseau de Paris.

Et la Loire, quand elle arrive à l'Atlantique, entre Saint* Nazaire et Paimbœuf, n'est également presque rien par ellemême; il n'y a qu'un trente-sixième d'eau c ligérienne » dans le flot qui remonte son estuaire ou le descend à raison de cinq lieues par heure.

DBuziftMB La Belle France,

Le Rhône, bien plus paissant que nos autres fleuves, a tout justement beaucoup moins de force apparente, mais comme la Méditerranée où il s'engloutit est une mer sans marée, comme aucun flux n*y pénètre, qu'aucun jusant n'y dévale, son flot rapide n'a rien que de c rhodanien », la marée n'y contribue pas; il a pour devise : c être et non paraître », à l'inverse des trois autres grands courants et de la Somme et de maintes rivières et d'une foule de ruisseaux-estuaires en Bretagne et ailleurs.

Donc, chez nous, aucun des grands courants de la Terre n'arrive au ceinturon des eaux salées qui tonnent et grondent ou soupirent ou rarement se taisent, comme mortes, elles si vibrantes et passionnément vivantes. Mais nul pays n'a de plus pures fontaines, d'où coulent de plus limpides rivières. Il nous manque les grands lacs, les grandes cascades (non pas les hautes), parce que le vieux Chronos, Saturne plus que chenu, le Temps a usé la Gaule; il a comblé nos Lémans, devenus les jardins de la France, il a scié les barrages de pierre qui suspendaient lacs et laquets, raboté l'escalier des anciens torrents; bref, passé son niveau, lui, l'immortel aplanisseur, et l'immortel survivant, sur les épanouissements et sur les écroulements des rivières de France.

Mais il leur a laissé les beautés les plus rares, la grftce, l'harmonie, la transparence, le cours à pleins bords ; nos sources surtout sont superbes, gr&ce à l'abondance des pluies, à la perméabilité des craies et des calcaires qui sont une des deux moitiés de Belle France.

On ne compte pas chez nous les c Vaucluses » qui sont l'orgueil de leur cirque de rochers ou de leur vallon de prairies; doux, douix ou dhuis, trous, abîmes, creux, puits, fonts, gours, dormants, bouillants ou bouillidours, sous quelque nom qu'ils montent vers la lumière, ces beaux jaillissements s'épanchent aussitôt en ruisseaux, parfois en rivières qui passent avec leur fraîcheur, leur clarté, leurs chants d'écluse devant les villages qui n'en troublent point le cristal, puis devant les cités qui les divisent et les corrompent.

Pourtant quelle splendeur que la limpidité bleue, la clarté verte ou la transparence brune des eaux! Le nuage y flotte, le soleil y vibre, l'ombre y descend, le ciel s'y peint et fait les flots aussi profonds qu'il nous paraît haut.

Et quelle infortune quand une rivière devient infidèle à son blason : Nunquam fœdaril Jamais de souillure!

Depuis quelques années nos rivières ont singulièrement augmenté leur réseau : non qu'il nous tombe des cieux beaucoup plus d'eau qu'antan pour la naissance des sources ou la

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. oumu ntinutiti

continuité des rus sur tel de nos plateaux anhydres, comme Beauce ou Champagne; mais on devine maintenant l'énigme des cavernes ii 50, 100, même plus de SCO mètres de profondeur et, descendu par des abtmes dans l'obscurité du monde souterrain, on y admire la merveille des courants incontaminés.

Entre ces 5 350 kilomètres de bornage terrestre ou marin se déroule < le plus beau des Royaumes après celui du Ciel >, la bien-aimée, fort illustre et très admirable France.

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