ET DU RENOUVELLEMENT
LES monts où Teau saute, la plaine où l'eau coule, la mer où Feau s'arrête, c'est là le
MONTS tout d'un peuple.
BT Nos monts sont extérieurs ou intérieurs : exté-
MONTAGNAXDS riours les Vosges qui nous séparent de l'Allemagne, le Jura que nous partageons avec la Suisse, les Alpes d'entre la France et l'Italie, les Pyrénées d'entre la France et l'Espagne; intérieurs, donc entièrement nôtres, une foule de massifs dont le plus haut pointe en Auvergne.
Le principe de vie, avec le soleil, c'est l'eau ; l'âme de la nature c'est la mer, fontaine des pluies, réservoir des flots, outre des vents sonores. La montagne attire ces pluies, renouvelle ces flots, divise et distribue ces vents.
L'Océan, chaudière de vie, brasse et mêle courants, souffles et climats; il porte au Nord la tiédeur du Tropique, au Tropique la fraîcheur du Nord.
La montagne rapproche les climats, elle les sépare suivant ses versants et les étage suivant ses hauteurs. Immobile et morte, sauf les roches qui tombent, les torrents qui roulent, les avalanches qui croulent, les glaciers qu'on ne voit pas marcher et qui marchent pourtant, elle est, dans sa tranquillité hautaine, cent fois plus diverse que l'Océan qui se cabre par toutes ses vagues et se lamente à tous les vents sur tous ses rivages : car, sierras baignées d'eau glauque, plateaux, vallons ténébreux, forêts d'algues, monstres marins, les poissons, leurs légions, leurs campements, leurs batailles, toute cette vie pullulante de la mer féconde que 1' c harmonieux aveugle » nommait la mer infertile, ce que le plongeur entrevoit, ce que
devine la sonde, tout cela nous est caché dans les profondeurs du c sel divin », sous le masque vert ou bleu des flots.
La mer ne passe pas tout son temps à dévorer des îles, des presqu'îles, des caps ; elle remplit des golfes et dépose au fond des eaux la matière des continents futurs; les protubérances qu'elle ronge lui suffisent pour combler les baies, mais, pour la création des sols de l'avenir, il lui faut le secours des boues fluviales : ces boues, c'est de la montagne surtout qu'elle les reçoit.
Et le mont ne fournit pas seulement des alluvions terrestres aux plaines et aux mers ; il en descend aussi des alluvions humaines pour la croissance, pour le maintien et la durée des peuples.
Ils viennent toujours des terres élevées, des sols âpres, des cantons indigents, les rénovateurs des races, les continuateurs, d'abord presque sans feu ni lieu, des classes dirigeantes, élégantes, opulentes, mais énervées, ennuyées, frivoles, stériles, au faîte de tout leur luxe et de tout leur orgueil. La richesse meurt de sa richesse, avec la pauvreté pour unique héritière. A cinquante, à cent, à deux cents ans d'avance, les palais des métropoles sont destinés aux nourrissons de la misère, aux c fils de la louve », aux marins du port voilé d'embruns entre roches sauvages, aux ruraux, aux sylvestres, aux monticoles, aux enfants de la chaumière sur le mont neigeux, sur la croupe éternellement harcelée où sont les Heurtebises, les Aures, Grandes Aures et Toutes Aures, les Touvents, les Quatre Vents, les Sept Vents comme s'appelle, près des sources de la Seulle et de la Drôme, un village du Bocage de Normandie, à la divergence des vallons, à la convergence des rafales, non loin du bourg de Caumont TÉventé; et comme se nomme également un autre village du Bocage vendéen dominant un ravin de la rive droite de la Sèvre Nantaise ; il y a même des Treize Vents, dont un au nord-ouest de Castres, près du vieux bourg de Lautrec, au-dessus du vallon d'un tributaire de l'Agout.
Dans l'air sain des sommets, dans les gorges ruisselantes, sur les hautes prairies, au-dessus des soleils énervants, loin des excès de Tarente et des mollesses de Sybaris, loin du luxe, de la soif d'honneurs, des vœux tendus, des rêves trompés, des vies dispersées, s'endurcit et s'augmente le peuple qui va prendre en bas les places vides faites par la corruption, l'épuisement, le calcul, le suicide et la mort prématurée.
Ce ne sont pas des familles d'un, deux, trois enfants blêmes qui sortent des chaumières bloquées par l'hiver, mais des cohortes de rouges montagnards et montagnardes, cinq, huit,
Monts Intérieurs»
dix, douze gaillards et gaillardes prenant Texistence du bon côté, parce qu'elle ne leur rapporte, toutes exceptions faites, que santé, vigueur, combats naturels, plaisirs simples. Beaucoup sont nés au temps de la neige, se sont mariés sous la neige et mourront dans une heure neigeuse. Mais jusqu'à Textrème vieillesse il y a du printemps dans leurs veines et une singulière ténacité de durée pendant Tété, Tautomne et l'hiver de la vie.
Ces familles vigoureuses, pauvres, auxquelles le climat est hargneux, et souvent le sort contraire, résistent à tout mieux que les ruraux, ouvriers et messieurs du bas pays. Ce fut un monticole que la légende nous peint comme grand, blond et longuement moustachu, ce fut un Arveme, osons dire un Auvergnat, Vercingétorix, qui disputa le dernier la Gaule à César; cinq cents ans après, ce fut encore le peuple arveme, devenu gallo-romain, qui résista le dernier aux Barbares. Et puisque la France doit finir, ceux qui garderont le plus longtemps Théritage de sa langue seront des hommes de l'Auvergne, des Cévennes, du Rouergue, du Limousin, des Pyrénées ou des Alpes, nés dans des vallées perdues où l'on ne parle encore que le patois. Et quel patois que celui des arrière-neveux du grand brenn ! Le moins élégant sans doute de tous nos dialectes soit d'oil, soit d'oc, le moins ailé, le plus alourdi par les ch et les j, celui qui traduit librement le vers latin d'Horace : Beatus ille qui procul negotiiSy par le vers auvergnat :
Héiroux qui ckens ckouchis, chens prouchas, chens quarelles ;
C'est-à-dire :
Heureux qui sans soucis, sans procès, sans querelles.
Certes, ces transfuges des hauteurs sont des rustiques désagréables à l'œil, à l'odorat; ils ont les mains rudes, la barbe raide, le corps crasseux ; leurs joies sont grossières, leur rire brutal; ils boivent du vin qui racle, à l'auberge, le dimanche. En même temps que des rusés, ce sont des naïfs. Mais naïf, c'est neuf, et le neuf a devant lui la durée que le vieux a derrière lui; c'est donc en fourrier de la conquête, voire souvent en conquérant, qu'il entre dans sa première échoppe urbaine, n'importe où, dans un village, un bourg ou quelqu'une des rues les moins policées d'une grande ville.
Sous nos yeux Paris est envahi par les Auvergnats, les Limousins, les Marchois, les Cévenols, les Caussenards, les Vellaves, les Savoyards, les Dauphinois, les Pyrénéens, tandis
que Bur tous les chemias de la province on voit passer des colporteurs * auvergnats > sous le lourd ballot qui leur caBse le dos. Maçons, terrassiers, porteurs d'eau, ramoneurs, commissionnaires, concierges, chaudronniers, gens de tous les métiers, appelés ou venus d'eux-mêmes, grands ou petits, fluets ou trapus, noirauds, blancs ou rouges, tous ces hommes d'en haut, ceux du moins que l'art ou la science ou les livres n'attirent pas à Lutèce, adorent avec ferveur le plus bas idéal, l'argent; c'est pour lui qu'ils viennent souflVir la veille et le jeûne, affronter l'hôpital et quelquefois s'étendre sur les dalles de la Morgue.
Et, pour le répéter, ce n'est pas seulement à Paris que descend cette foule inquiète, étemel renouvellement de la grande cité; il n'y a ville de France, fût-elle des plus minces, qui n'ait son « Auvergnat > marchant à la fortune. Son Auvergnat ou Auverpin, comme on disait autrefois, comme on commence à le redire, et son demi-Auvergnat, ainsi qu'on peut nommer le Lozerot, l'Aveyronnais, le Caussenard ou Caussatier, fils des Causses majeurs ou mineurs, le Corrézien, leCreusois etautres paysans des alentours d'Auvergne. Il y a bien aujourd'hui hors de l'aire natale, près ou loin de nos monts intérieurs, cinq cent mille oiseaux arvernes de haut ou de bas vol planant sous le grand ciel de France à la recherche d'une proie : car, avec une patience infinie, et ils ne s'en doutent point, ce sont des rapaces partis à l'essor pour dépecer la bourgeoisie dans le clapier compliqué des villes.