LES ALPES ET LE RHONE
XXV. LB8 ALPBS EN BDROPB ET EN FRAMCB. Il XXVI. LE MONT- BLANC. Il XXVn. GLACIERS DU MONT-BLANC. Il XXVm. ARVB. Il XXIX. PBTITBS ALPES DB SAVOIE, CHABLAIS ET LÉMAN. Il XXX. DRANSE DE SAVOIE. Il XXXI. LÉMAN. il XXXn. MONTS D'ENTRB ARVE, ISÈRE ET RHÔNE. Il XXXIU. I^C D 'ANNECY ;
LE nsR. Il xxxnr. lac du bourget; les bauges, ii xxxv. grandb-chartrbusr;
OCIBRS. H XXXVI. TERRES FROIDES, TERRES BASSES, ILES DB CRÉMIEU. Il XXXVII. BALME8 VIENNOISES. Il XXXVIU. BIÊVRB ET VALLOIRE. Il XXXIX. DU MONT-BLANC AU MONT CENI8. Il XL. GRANDS COLS, GRANDES ROUTES DBS ALPES. Il XU. DU M0NTCEN18 AUX ALPES MARITIMES. Il XLH. VANOISB. Il XUII. ISERE 8UPÂRIBURB. Il XUV. TARBKTAISE. Il XLV. ARC; MAURIENNE. Il XL VI. GRAISIVAUDAN ; BELLE- DONNE, n XLVn. GRANDES ROUSSES. Il XLVJU. MONTS D'OISANS; PELVOUX. U XLIX. CHAMPSAUR; DRAC, ROMANCHE, VÉ.tÉON. Il L. MONTS DU LANS, DU VERC0R8, DU ROTANNAIS. Il U. BOURNE. Il LU. ISÈRE INFÉRIEUBB. Il LUI. PETITES ALPES MÉRIDIONALES; MONTS DE LA DRÔME. Il LIV. DRÔME, ROUBION, EYGUES, OUVÈZE. Il LV. DftVOLUY; SOULOISE. 11 LVI. BUECH. Il LVIL VENTOUX ET MONTS DB LURE. Il LVUI. PLATEAUX DB VAUCLUSE. Il LIX. VAUCLUSE : LA SORGUE. Il LZ. LUBÉRON. Il LXI. MONTS DB LA DURANCB. Il LXH. DÉFORBSTATION ET REFORESTATION DES ALPES FRANÇAISES. Il LXIH. DURANCB. Il LXIV. VERDON. Il LXV. GRANDS CANAUX D'ARRO- BAGE. Il LXVI. BASSB DURANCB. Il LXVII. ALPINES. Il LXVUI. LA CRAU. il LXIX. PETITS MONTS DB PROVENCE, il LXX. AR6ENS. 11 LXXI. MONTAGNES DES MAURES. U LXXII. ESTÉREL. Il LXXIH. SIAGNE ET LOUP. Il LXXIV. ALPES MARITIMES. Il LXXV. LE VAB. Il LXXVI. LA ROTA. Il LXXVir. EN AVANT DES ALPES : NOS PLUS BEAUX RIVAGES. Il LXXVm. MARSEILLE. Il LXXIX. DE MARSEILLE A TOULON. Il LXXX. TOU- LON. Il LXXXI. ILES D'HTÈRES. Il LXXXII. AU PIED DES MAURES. Il LXXXIII. AU PIED DE l'BSTÉBBL. Il LXXXIV. DB NICE A L^ITALIB : LA CORNICHE. Il LXXXV. RHÔNE SUPÉ- RIEUR : DE LA SOURCE AU JURA. Il LXXXV1. PERCÉX DU JURA. Il LXXXVU. LYON : LA SAÔNE. II LXXXVni. DE LYON A ARLES. Il LXXXIX. D'ARLBS A LA MER : GRAND RHÔNE, PETIT' RHÔNB. Il XC. LA CAMARGUE. Il XCI. PUISSANCE DU RHÔNE. Il Xai. GRAND PLAN DU BOURG. Il XCIU. ÉTANG DE BERRE. Il XCIV. CAMARGUE LAN- GUEDOCIENNE : DU RHÔNE A CETTE. Il XCV. ÉTANG DE THAU.
IL y a dans le monde, en Asie, en Amérique, en Afrique, des monts plus élevés que les Alpes, LES ALPES mais il n'en est pas de plus beaux. EN EUROPE Le € Palais des neiges >, THimalaya, lève dans ET EN FRANCE le ciel uu pic double du Mont-Blanc, le Gaou-
risankar, haut de 8 840 mètres; les Andes ont des pics de 7 000 mètres, et en Afrique une montagne se dresse à i 200 mètres au-dessus du monarque des Alpes ; mais THima-
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel, cHAPim
laya est sinistre, les Andes très sèches et les Monts Africains n'offrent pas au soleil tropical d'aussi vastes champs d'éclatante froidure que la frissonnante épaule des Alpes.
Leur nom vient-il d'un radical alby signifiant blanc? II serait vrai, tant il y a de névés et de glaciers poudrés de neige sur le torse de leurs géants. L'hiver étemel y luit sur des centaines de milliers d'hectares, quand dans nos Monts Français, en pleine Auvergne, au vent du nord, à l'ombre des rocs et des sapins, c'est à peine si durant l'été, dans quelque fondrière où le soleil ne descend jamais, il reste encore assez de frimas pour dresser un homme de neige.
Ces glaciers, ces névés font des torrents louches qui s'écroulent de roc en roc jusqu'au lac dont ils sortent purs. Ainsi naissent, ainsi grandissent les plus nobles rivières de l'Europe, le Rhône, TAar, le Rhin, l'Inn, le Tessin; et trois mers, l'Atlantique, la Méditerranée, le Pont-Euxin, boivent aux lacs de la Blanche Montagne.
Si trois mers se disputent l'éternel hiver des Alpes, cinq langues sonnent dans leurs vallées : l'allemand, de Bâle jusqu'aux portes de Vienne en Autriche; le slave, en plusieurs dialectes, dans les Alpes orientales du bassin de la Drave et de la Save; le français, de Fribourg à Nice; l'italien, sur presque tout le versant du Pô et sur celui de l'Adige; le romanche, dans les gorges supérieures du Rhin et de l'Inn.
Ces langues luttent entre elles, et l'allemand contre toutes : contre le français en Suisse, contre l'italien dans le Tirol méridional, contre le romanche dans les Grisons, contre les langues slaves dans les Alpes autrichiennes; l'italien est aux prises avec le français dans les montagnes italiennes qui se relèvent vers le Viso, le Mont-Blanc, le Mont-Rose, avec l'allemand sur le haut Adige, avec le slave aux horizons de l'Adriatique.
Dans cette guerre, le français gagne sur l'allemand en Suisse et perd contre l'italien en Italie; l'italien empiète sur le français et l'allemand, mais n'empiète plus sur le slave; le germain, qui recule lentement devant le français et l'italien, avançait rapidement sur le slave, mais ce temps n'est plus, et le slave avance à son tour sur le deutsch. Quant au romanche et à son frère le ladin, ces deux patois issus du latin sont condamnés à mort, et c'est l'allemand qui va les exécuter.
Cinq pays, la France, la Suisse, l'Allemagne, l'Autriche, l'Italie, ont leur part de ce suprême château d'eau de l'Europe dont les rocs, les pics, les gorges, les cirques, les chaos, les glaciers, les névés, les lacs, les forêts font ensemble
TRomftn Monts Extérieurs.
un monde qu'il faudrait dix vies d'homme pour connaître.
La part de la France est grande et belle; quatre de nos vieilles provinces appartiennent aux Alpes : Savoie, Dauphiné, Comtat, Provence, et elles accaparent plus ou moins dix de nos départements, Haute-Savoie, Savoie, Isère, Drôme, Hautes -Alpes, Basses -Alpes, Vaucluse, Bouches -du -Rhône, Var, Alpes-Maritimes. Elles couvrent chez nous cinq millions d'hectares, soit le cinquième de l'entier massif, qu'il est assez difficile de limiter exactement, mais qu'on estime à 250 000 kilomètres carrés.
C'est près du dixième de la France, et le dixième le plus grandiose, avec cimes suprêmes, neiges sans fin, et des torrents immenses.
Il y a quarante ans, la tète de nos Alpes, en
XXVI même temps que de la France, était la Barre-des- LE MONT- Êcrins dans le Pelvoux de Vallouise, en Dau-
BLANc phiné ; l'accession de la Savoie nous a valu nombre de pics supérieurs à 4 000 mètres, et parmi eux le Mont'Blsokc^ qui dépasse le Pelvoux de 705 mètres.
Le Mont-Blanc s'élève sur les frontières de la Suisse et de l'Italie, dans les Alpes dites Pennines, et spécialement dans le massif nommé la Glacière par les Savoyards ; et certes on ne pouvait guère l'appeler mieux ; les Genevois le traitaient de Montagne Maudite. C'est le prince des Alpes, le pic majeur de l'Europe; pour monter plus sidéralement il faut aller jusqu'au Caucase. Inférieur de 854 mètres à l'Elbrous caucasique, il dépasse de 1 404 mètres la plus haute des Pyrénées, de 2 922 le Puy de Sancy, de 3084 le crét suprême du Jura, de 3382 le plus fier ballon des Vosges.
Il fut gravi pour la première fois il y a cent douze ans, en i786, par Jacques Balmat, pâtre du val de Chamonix; il passait auparavant pour inaccessible.
Aujourd'hui des gens de tout peuple en font l'ascension, hommes, femmes, enfants, même en hiver, avec quelque danger, et beaucoup de peine à cause du mal de montagne, le soToche des Andes, qui fait sifQer les tempes, bourdonner les oreilles, qui casse bras et jambes, sèche la gorge, livre au lourd, au trattre sommeil, suivi de la mort chez ceux qu'on n'a pas réveillés.
Arrivé sur une arête de 200 mètres de long, avec un mètre seulement de largeur à l'endroit le plus haut, on est au sommet de l'Occident, en un climat d'une moyenne annuelle d'au-dessous de 170, de moins 5^ à moins lO® en été, et jusqu'à moins 40<> en hiver; à 3 758 mètres au-dessus de Chamonix, bourg de la
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. chapitbk
base du mont, à 4436 mètres au-dessus du lac de Genève, à 4 808 mètres au-dessus de la mer — 2 mètres plus bas que les 4 810 admis jusqu*à ces dernières années.
De ce beauregard suprême, qui fut plus haut encore, mais, lui aussi, les siècles Fusent, on voit nettement ou confusément, suivant la pénétrabilité de l'air, une part de Suisse, de Savoie, de France, d'Italie.
On contemple des monts géants et des demi-colosses, des névés et glaciers sans nombre plus visibles que les pics ou les croupes dès que le soleil étincelle sur leur blancheur; et des cols, des vallées, des lacs qui brillent, des noirceurs de forêts : le monde qu'on admire va des Vosges aux Apennins et des créneaux de la Cévenne aux neiges du Tirol.
Étant donnée la courbure de la Terre, donnée aussi l'élévation de la cime, il plonge, en mathématique, sur le chaos des choses jusqu'à 265 kilomètres autour de c Sa Hautesse >; et lui, par l'incendie que le soleil allume à son front, on le distingue d'au-delà de 300 kilomètres, depuis l'observatoire du Puy de Dôme, du milieu de la France.
Mais tout ce qui dépasse le tiers de ces 265 kilomètres, entre dans l'indistinct, sauf les masses puissantes, quelques pics souverains et les grandes mers de glace accrochant la lumière au passage.
Vît-on d'ailleurs en perfection tout l'intérieur du cercle, plus de 60 lieues, la rondeur du globe défend d'apercevoir ce que maints gravisseurs ont aperçu de la coupole du Mont- Blanc : le Canîgou des Pyrénées, la mer de Marseille et de Gènes, l'Adriatique, Venise et « l'afTreux Lido ».
Toutefois, bâti dans la perdurante neige au voisinage de la cime, à 4 400 mètres d'altitude, sur le rocher des Bosses, le jeune observatoire du Mont-Blanc voit suffisamment du monde, et du ciel, pour juger c souverainement > des vents, des nues, des batailles d'en haut, défaites ou victoires de météores qui font la vie d'en bas.
Le massif du Mont-Blanc, s'il est le plus élevé xxvii des Alpes, n'est pas, tant s'en faut, le plus long GLACIERS et large, le mieux cintré de puissants contreforts. DU II n'a guère que 45 kilomètres du nord-est au
MONT-BLANC sud-oucst, avcc 13 d'amplcur extrême, et pas tout à fait 40 000 hectares, dont 28243 sont aux Français, 4 180 aux Suisses, le reste aux Italiens.
Autour de son dôme suprême, et courbés devant ce maître des maîtres, six autres monts seulement parviennent au-dessus de 4000 mètres, tandis qu'autour du Mont-Rose, inférieur de
TRoniteK Monts Extérieurs,
i68 mètres aa Mont-Blanc, une quarantaine de géants dépassent cette prodigieuse taille d'une lieue de poste.
Mais aussi ce colosse de protogine, de granit, de gneiss, de talc, de micaschiste, d'amphibole, épanche d'admirables glaciers dominés par des ruines de montagne inouïes, par des aiguilles terribles qu'on ne gravira jamais qu'au péril de la vie : Aiguille de Rochefort (4003 mètres); Aiguille du OéAut (4014 mètres), flanquée de roches verticales; Grande Jorasse, dont la plus haute a 4 206 mètres ; Aiguille du Dru, des plus difficiles, encore que n'ayant pas plus de 3 815 mètres ; Ai^uiiie du Midi (3 843 mètres), fameuse pour son panorama de glaces éternelles; Aiguille de Bionnassay (4061 mètres); Aiguille Verte (4127 mètres); Aiguille des Droites (4030 mètres), etc. Ces Aiguilles, présentement pointues, furent des coupoles, comme Test resté jusqu'à ce jour le Mont-Blanc, que sa profonde neige glacée a mieux garanti de la décadence.
Des névés énormes, des glaciers immensément lourds pèsent sur les épaules du Goliath de l'Occident : tel le Glacier de ÏArgentière, long de 9 kilomètres, grand de 2600 hectares; tel surtout, derrière la caverne d'où l'Arvéron fuit avec colère, les 6000 hectares (ou presque) de la Mer de Glace, longue de 14 kilomètres jusqu'à l'origine du plus étendu des sous-glaciers qui la composent.
Avec leurs 7 milliards 580 millions de mètres cubes, les glaciers pendus sur le seul val de Chamonix abreuveraient pendant cinquante jours le Rhône, tel qu'il passe devant Beaucaire ; et, à leur supposer une épaisseur moyenne de 50 mètres — or certains pans de glace ont de 400 à 500 mètres de puissance — les 28 250 hectares de frimats de la montagne suffiraient pendant douze à quinze années au courant de la Seine à son étiage extrême sous les ponts de Paris.
De ces 28 250 hectares, près de 1 7 000 confient à la France les eaux qui coulent dans les chambres de cristal du glacier ; c'est à l'Arve, affluent du Rhône, qu'ils les envoient; à l'Arvéron et au Bon Nant, tributaires de l'Arve; à l'Isère, qui court vers le même fleuve que le torrent de Chamonix; 7 000 hectares^ se versent en Italie dans la Doire Baltée, affluent du Pô ; plus de 4000 s'inclinent vers la Dranse valaisane et le Trient, courants suisses du bassin du Rhône.
L'un de ces blocs d'eau compacte, le glacier des Bossons, s'abaisse jusqu'à 1 099 mètres par une cascade immobile de 1 400 mètres de hauteur ; il s'abat sur la vallée de Chamonix, dont la bourgade est à 1 050 mètres d'altitude. Vallée qui n'était point visible dans les temps reculés : alors les c mers » de glace du Mont-Blanc étaient vraiment grandes comme de
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. cHAnnix
petites mers : Tune descendait en Piémont jusque vers les lieux où le P6, vieil Éridan, apporte et emporte des alluvions; une autre ne s'arrêtait qu'à la rive gauche du Rhône en aval de Lyon; une autre atteignait le Rhin en amont de Bâle; et ces glaciers s'unissaient à ceux du Haut Rhône, du Jura, de la Forèt-Noire.
Dans Tère actuelle, les glaces du Mont-Blanc avancent ou reculent, par périodes; en ce moment elles recommencent à marcher en avant après avoir marché pendant plus de vingt ans en arrière.
En même temps que l'extrémité d'en bas des glaciers, monte ou descend aussi la frontière inférieure des neiges persévérantes, qui est pour l'instant à 2 700 mètres environ.
Tel est le géant des monts d'Europe, si beau dans sa blancheur immaculée, quand venant de Genève, on l'aperçoit tout à coup du fond de la vallée de Sallanches.
Supérieur à c Pétion sur Ossa > pour monter avec les Titans aux portes des palais célestes, plus fier que le Parnasse aimé d'Apollon, que le Rhodope qui vit errer Orphée, que rida où l'on vénéra Cybèle, que les monts de Jupiter, les Olympes ou c rayonnants >, et plus rayonnant qu'eux tous, comment se peut-il que le Mont-Blanc n'ait jamais été nommé dans les chants populaires, les légendes, les dictons et proverbes des nations qui l'entourent : ni chez les Français qui peuplent toutes ses vallées divergentes, ni chez les Italiens au sud, ni chez les Allemands au nord-est?
C'est qu'il ne s'élance pas en avant-mont hardiment impérieux, commandant le regard, enchaînant l'admiration, comme le Viso, la Rochemelon, et vingt autres; c'est qu'il se dresse, en des Alpes enchevêtrées, dans un massif auquel d'autres disputent la prééminence en grandeur, en beauté, en escarpement farouche, en cascades de glace éternelle, autour du Mont- Rose et du Cervin, de la Vierge, de la Bemina, etc.; c'est enfin parce qu'on ne voit pas sa supériorité de près, mais de loin ou de très loin, de mille belvédères, à 30, 50, 75 lieues; et que de ces beauvoirs, surtout des plus éloignés, on ne lui connaissait pas de nom avant l'ère toute récente des ascensions et des ascensionnistes, des touristes, des clubs alpins, des cartes, des plans, des reliefs et des guides : c'était alors, vaguement, une montagne, ou même seulement une lueur de neige dans le ciel de l'Europe occidentale.
Dans sa Légende des Siècles, le poète géant a vengé de ce long et profond silence le mont géant qui c tresse le bleu Rhône aux cheveux d'or de l'Arve > :
TRoisiiBa Monts Extérieurs.
Le MontrBlanc que cent monts entourent de leur chaîne, Comme dans les bouleaux le formidable cbéne, Comme Samson parmi les enfants d'Amalec, Comme la grande pierre au centre du cromlech, Apparaft au milieu des Alpes qu'il encombre.
Donc le Mont-Blanc, comme dit le poète souverain, tresse au Rhône bleu les cheveux d'or de TArve.
Près de 20000 hectares de glaciers s*inclinent
vers ce turbulent torrent dont la source officielle
xxviii jaillit sur le penchant du fameux Col de Bsdme,
ARVB ouvert à 2 202 mètres entre Savoie et Suisse, sur
le chemin de Chamonix à Martigny; mais le
ruisseau de la Balme n'est qu'un filet d'eau que
dévorent bientôt, par environ 1 400 mètres, les flots troubles du
torrent qu'émet le glacier du Tour (1 059 hectares).
Cette eau grise de boue, VArvéron du Tour part d'en dessous de son < palais > de glace, avec une puissance de 5 200 litres par seconde, abaissés à 350 au plus fort de l'hiver. Non loin en aval, par 1 200 mètres, les 2 600 hectares du glacier de l'Argentière versent à VArvéron de VArgentière 9 mètres cubes à la seconde, avec minimum de 500 litres. Puis arrive l'Arvéron tout court ou Petite Arve sortant de son cintre natal, sous la glace vitreuse, avec le formidable flot de 22 800 litres, en portée normale (1400 au plus bas) : c'est qu'il puise à la Mer de Glace, au fleuve rigide pressé en amont par trois glaciers en éventail, que pressent eux-mêmes et poussent une foule de sous-glaciers; de ces trois frimas éternels, le Glacier du Géant ou de Tacul couvre 2 989 hectares ; le Glacier de Leschaux, 1 409 ; le Glacier de Talèfre, i 379.
Ainsi faite, l'Arve baigne Chamonix, le bourg cosmopolite où l'on vient de toute France, de toute Europe, voire du monde entier pour admirer Goliath, et quelques-uns pour le vaincre; il hume les petits < Arvérons i de petits glaciers et deux grands Arvérons descendus directement du Mont-Blanc luimême, VArvéron des Bossons et VArvéron de Taconnaz, qui se pourvoit aux 1 880 hectares du glacier de Taconnaz et qui est la dernière des < petites Arves > sorties des veines gelées du colosse. Après quoi, elle engloutit la DiosaZy une fille des glaciers du Buet, et l'un de ces célèbres torrents tellement écrasés entre parois vertigineuses qu'on ne peut les visiter que sur des galeries : c'est en 1875 qu'on a scellé dans sa fissure à demi ténébreuse, contre des parois de schiste talqueux, un long pont de bois en zigzags, au-dessus du flot dormant ou des
< agi >
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. cbartrb
cascades massives, au fond de la tragique entaille où la Diosaz n'a parfois que 2 mètres entre monts pour le passage de ses 14 mètres cubes (850 litres en étiage).
L'Ârve passe de ses gorges supérieures au bassin verdoyant de Sallanches; elle conquiert le Bonnant, autrement dit le Bon-Nant) soit le Bon Torrent. Bon, pas toujours, puisqu'en juillet 1892, ce c débonnaire > a détruit Saint-Gervais-les- Bains ou, pour mieux dire, les bains de Saint-Gervais, le 02^ cier de Tète Rousse ayant laissé s'échapper soudain dans la nuit noire, par une crevasse de sa glace frontale, un lac temporaire, interne, environ 100 000 mètres cubes, pas plus : mais ce fut assez pour que, sur une pente vertigineuse, Teau et la glace pussent arracher des forêts de sapins, décrocher et transporter des roches de 250 mètres cubes, et, tombées sur le Bonnant par les gorges du torrent qui épanche le glacier de Bionassay, raser les hameaux dormant paisiblement sur la foi des heures nocturnes, déblayer les bains de Saint-Gervais et cacher sous un, deux, trois mètres de boues, de limons, de rocs, les 75 hectares de la riche campagne du Fayet; ici, au confluent de TArve et du Bonnant, s'arrêta la subite trahison du glacier de Tête Rousse, le lit du torrent étant capable d'étendre en largeur le flot que les étroits à l'amont de Saint-Gervais avaient levé à 25, 30, 35 mètres de hauteur ; plus peut-être et jusqu'à 100 mètres, a-t-on dit. Le Bonnant se fournit à de grands glaciers du versant occidental du Mont-Blanc, notamment au Olacier de Trélatête (1 526 hectares), long de 8 kilomètres entre gigantesques parois, au pied d'aiguilles magnifiques. S'il faut en croire aveuglément les calculs des ingénieurs, tels qu'ils sont monumentés dans la Statistique offlcielle des cours d'eau, le torrent de Saint-Gervais apporterait à l'Ârve 21 mètres cubes, avec étiage de 2 500 litres.
Et le Giffte, atteignant l'Arve après que celle-ci a baigné Sallanches et Cluses, ne lui verserait pas moins de 8 500 litres en eau basse, de 77 000 en portée normale, avec 500000 en grande crue, au bout d'un cours de 42 kilomètres drainant 44 295 hectares de montagnes. Tout cela semble fort excessif, mais pourtant, ce torrent de Sixt, de Samoens, et Tanninges, est une rivière superbe, puissante, volontaire, qui vaut un grand gave pyrénéen et commence, comme à Gavarnie le Gave Béarnais, dans un des cirques les plus grandioses du monde : le Fer à Cheval où s'afl'alent des cascades si hautes que le vent les balance en écharpe de poussière d'eau ; comparé au Cirque de Gavarnie, le Fer à Cheval, au pied de la Pointe de Tenneverge (2 939 mètres), est plus profond de 300 mètres et plus étroit; il est moins cirque, il est plus abîme.
TR018IÂHB Monts Extérieurs,
Le GifTre se heurte à TArve dans la plaine en aval de Cluses, Tun des anciens lacs qui suspendaient le cours arrogant des eaux de la grande montagne : le val de Chamonix est le premier et le moindre des lacs écoulés de TArve; le val de Sallanches, le second ; le val de Bonne ville, à partir de Cluses, le troisième et le plus grand. L'Arve y baigne Bonneville, puis coule au pied de la roche de Faucigny, château fort qui donna son nom à Tune des provinces de la Savoie, celle précisément que traverse le torrent, et qu*il ravage, bien qu'on ait prétendu le discipliner par des digues.
Passée de France en Suisse, FArve y court entre Genève et le faubourg de Carouge. Par 370 mètres, elle s'y cogne, terreuse, au Rhône encore incontaminé, puis se confond avec lui.
Ce torrent forcené d'une largeur de 80 à 120 mètres ne met que douze à quatorze heures pour descendre de sa source au fleuve, qu'il augmente de moitié à l'étiage, de plus de moitié dans la moyenne de Tannée, et qu'il dépasse très grandement en crues extrêmes.
Son étiage, 35 mètres cubes, égale à peu près celui de la Seine à Paris ; or la Seine c métropolitaine > écoule un bassin vingt fois plus vaste que celui de l'Arve.
Comme nul n'en ignore, le mot d'étiage ne répond à rien d'absolu ; il désigne un niveau d'eau basse, fort basse, au-dessous duquel il arrive très souvent que la rivière descende indéfiniment encore, quand la sécheresse s'allonge ou — c'est ici le cas — lorsque dure trop longtemps la saison des froids qui aveuglent les fontaines et empêchent toute fusion de neige ou de glace en même temps qu'ils interdisent toute pluie. L'Arve s'abaisse donc, quand névés et glaciers ne c pleurent > plus, au-dessous de 35 mètres cubes, et de 30, et quelquefois au-dessous de 25, de 20, jusqu'à 17. Son volume ordinaire est ofQciellement de 220 mètres cubes; son module, 160 mètres cubes, est supérieur à celui de rivières de 400 à 500 kilomètres dans des bassins de plus d'un million d'hectares comme le Lot; voire de i 500000, comme l'Allier; or l'Arve ne parcourt que 100 kilomètres et ne dégorge que 206 000 hectares. Telle est la vertu des neiges persévérantes!
Ses crues vont à 700 mètres, et peuvent même dépasser 1 000, sinon 1 500. Si l'on versait Arve en Léman, l'on diminuerait d'autant les expansions du Rhône en France ; la difficulté de l'entreprise serait, non d'atteindre le Léman, mais de pousser le canal jusqu'au Grand Lac ou Lac supérieur : à le verser dans le Petit Lac ou Lac inférieur, qui manque d'ampleur et de creux, on risquerait d'encombrer les abords de Genève.
Sous l'œil du Mont-Blanc, et deux, trois, quatre fois moins
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. cBAruRi
haute que ce Titan, s'étend au loin, houle solidifiée, l'ondulation des Petites Alpes ou Alpes calcaires de la Savoie : au nord, les Alpes du Chablais vont mourir à la rive méridionale du lac de Genève ; à l'ouest, au sud-ouest, jusqu'aux étroits du Rhône à la percée du Jura, jusqu'aux étranglements du Guiers, jusqu'à la rive droite de l'Isère dans le bassin de Chambéry, se déchirent des Alpes tributaires du grand fleuve par les Usses, le Fier et le canal de Savières.
C'est justement l'Arve, en son val du Faucigny, qui sépare ces Petites Alpes de Savoie en deux portions très inégales, la moindre étant le Chablais.
Les plus hauts créneaux du Chablais arrivent xxrx à peine à la moitié du Mont-Blanc dont les neiges PETITES ALPES et Ics aiguillcs sont la grande gloire de tous les DE SAVOIE, panoramas de la Savoie calcaire et crayeuse. CHABLAIS Par delà la rive droite de l'Arve, du Monter z.^i/^jv Blanc au Rhône supérieur et au Léman, les plus hautes roches que fouette le vent, que déchire la foudre, que mouille glacialement la neige, se nomment le Buet, la Tour Sallière, la Dent du Midi. Mais, bien qu'Alpe calcaire, la montagne qui regarde de près le Fer à Cheval et les premières glaces fondues du Giffre, le belvédère dont le périorama surpasse en beauté celui du Mont-Blanc lui-même par moins de confusion au centre d'un horizon moindre, le Buet, en un mot, confronte à la protogine du maître massif de l'Europe, et Ton doit le considérer comme faisant partie du surhaussement suprême de la partie du monde. La Tour Sallière (3 227 mètres) et la Dent du Midi (3 285 mètres), si beUe de sa neige rose aux derniers rayons du soleil, culminent sur le territoire de la Confédération ; le Chablais (82 000 hectares) ne darde donc que peu de pics au-dessus de 2 500 mètres. La Dent d'Oche, si fort admirée des heureuses villas de Lausanne, s'élève presque exactement, de par ses 2 434 mètres, à rai-corps du Mont-Blanc, à petite distance de la rive méridionale du Léman ; et les célèbres Voirons, qui cachent à Genève le lever du soleil, ne montent qu'à 1 486 mètres.
Le torrent central du Chablais, la Dranse
XXX s'appelle d'un nom générique en ce petit coin
DBANSE des Alpes, en Valais, en Savoie, à l'ombre gigan-
DE tesque du Mont-Blanc. Ces diverses Dranses (ou
SAVOIE Drances) ont dans leur radical le dr d'une foule
de rivières de l'Occident, Doire, Durance, Dor-
dogne, Dronne, Drôme, Tarn, Tardoire, etc., à l'infini. Elles
TRoniJQiB Monts Extérieurs,
s'unissent en deux courants différents : la Dranse du Valais, eau louche prise aux grands glaciers de la chaîne italo-suisse; la Dranse de Savoie, belle eau verte faite de fontaines de Toolithe et de la craie.
La Dranse de Savoie ^ réunit trois Dranses : la Dranse de Biot, la Dranse d'Abondance, la Dranse d'Enfer.
La JDranse de Biot ou Grande Dranse se forme de petits torrents descendus de montagnes de 2000 à 2411 mètres, entre le bassin du Léman et celui du Giffre; elle coule dans l'axe général de la vallée, du sud-est au nord-ouest; c'est elle qui a foré la gorge du Pont du Diabie^ extraordinaire passage récemment encore inconnu de tous, sauf de quelques hardis compagnons, accessible aujourd'hui qu'on peut se hasarder sur des échelles, des ponts, des galeries, au-dessus de ses précipices : la Dranse y a creusé en long c Pont d'Arc », un vaste rocher; et dans ce tunnel, çà et là percé de trous de lumière, elle passe dans l'ombre ou les demi-ténèbres, elle gronde ou elle se tait, elle se brise à des cascades ou se concentre dans des gours noirs.
La Dranse d'Abondance^ dans le val d'Abondance, est en réalité plus longue que la Grande Dranse en un bassin plus étendu, et elle roule plus de flots; au contraire, la Dranse d'Enfer ou Dranse de Bellevaux ou Brévon mérite fort bien son quatrième nom de Petite Dranse.
Ces trois branches réunies par 600 mètres environ, la Dranse, beau torrent d'eau verte presque toujours pur et abondant, court impétueusement dans un corridor de l'oolithe; mais tous les rocs qu'assaillent ses flots ne sont point de calcaire ou de craie, elle bouillonne souvent autour de granits, blocs erratiques amenés là, sans doute, des c protogines * du Mont- Blanc par le lent déroulement des glaciers démesurés de l'ère très froide où il semblait que les frimas allaient enchâsser à jamais notre Europe occidentale, comme ils enchâssent aujourd'hui les terres polaires.
Ainsi arrive-t-elle à la campagne ouverte, sur la rive méridionale du lac de Genève, à l'est et près de Thonon; elle est alors forte de 12 mètres cubes en étiage, de 30 en portée normale, de 28 en module.
Dans cette campagne elle s'épanche sur de larges grèves en lits irréguliers, changeants ; après quoi elle se divise en petits torrents indisciplinés qui tombent entre Thonon et Évian dans le Léman, sur lequel la Dranse a conquis plus de 1 000 hectares de delta.