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kilomètres, 44500 hectares

Le Plus Beau Royaume Sous le Gel,

la plus sombre de la falaise, entre Arromanches et les roches de Grand-Camp, les grèves de la Vire.

L'Aura (même nom qu'Avre) jouit de qu^que renommée pour ses Fosses du Souci ; elle réunit la riviérette de Bayem, TAure, et la Dromme, celle-ci plus longue que celle-là de trois lieues dans un bassin supérieur de deux cinquièmes. Elles se rencontrent près de ladite Bayeux, dans une prairie, juste à Famont des Fosses du Souci.

Souci, Soucy, nom générique en France, en ancien pays d'oil comme en ancien pays d*oc ; il désigne les creux où se perdent les eaux : tels, entre autres, le Souci de Cubjac (Dordogne), où s'engouffre la moitié de TAuvezère, et le Souci de Pierrefiche (Aveyron), qui boit en partie le ruisseau de Serre et le détourne à moitié de son bassin naturel : car la Serre est un affluent de TAveyron et la fontaine où reparaît Tonde s'épanche rers le Lot.

11 y a quatre Fosses de Souci, dont aucune de merveilleuse: la Tourneresse, où l'eau tournoie lentement, la Grippesulais, la Grande Fosse, la Petite Fosse.

A peine unie à la Dromme, l'Aure se divise : le bras oriental disparaît dans l'entonnoir de la Tourneresse et dans les fendillements de la marne qui fait le fond inconsistant de la Grippesulais; ces eaux-là coulent dans les entrailles d'une colline et, plus abondantes que celles du bras occidental, reparaissent au bord de la Manche, à Port-en-Bessin, par les Droues sus-indiquées, qui s'échappent de la roche au pied de falaises noires, en soulevant à mer basse le sable du littoral.

Le bras occidental descend dans la Grande Fosse, qui parfois le boit en entier; quand il n'est pas humé là jusqu'à sa dernière goutte, il va s'enfouir dans les trous de la Petite Fosse, et l'Aure est consommée. Mais lorsque les pluies ont longuement duré ou que, courtes, elles ont été diluviennes, la rivière n'est pas avalée par le dernier des quatre entonnoirs; elle se continue suivant la pente du vallon jusqu'à la source de l'Aure Inférieure, soit sur 780 mètres. C'est environ trois mois par an que l'Aure d'en haut se prolonge à ciel ouvert jusqu'à TAure d'en bas ; mais pendant les neuf autres mois, quelquefois dix, les Fosses aspirent le bras d'occident sans fracas, sans tragédie, sans cascades, à l'ombre des hauts arbres, par des crevasses cachées dans l'herbe, les buissons et broussailles, les bois morts et les souches, joncs et roseaux.

A 400 mètres de sa renaissance l'Aure Inférieure s'engouffre encore, l'espace de 250 mètres, puis, cessant tout à fait d'être un Styx, un Achéron des < Enfers > normands, elle arrose la

QUAiMbiB Petits MontSy Bas Plateaux, Plaines.

campagne de Pormigny où, 6 000 Anglais tués en avril 1450, une heureuse bataille arracha pour jamais à nos excellents voisins d'outre-Manche ce qui leur restait encore de la France du Nord ; trois ans avant que la bataille de CastiUoD, sur une rive de Dordogne, leur enlevât ce qu'ils possédaient du Sud-Ouest.

L'Aure Inférieure s'avance ensuite à grands replis, large de 12 mètres dans les herbages de Tréviëres, d'Isigny et va mourir dans l'estuaire de la Vire, qui répand ses grèves, ses sables, ses vases, entre le Bessin à l'orient, le Cotentin à l'occident. Elle résume les fossés, rus, mares, fontaines d'une contrée de 70 000 hectares.

A l'occident de Port-en-Bessin et de ses

XLViii Droues, les Roches de Grandcamp s'appellent

ESTUAIRE ainsi d'un port de pèche côtière, sur une rive

DES VETS menacée de la mer et qu'il a fallu protéger par

des obstacles au pied desquels se sont assemblés

en digue de garantie les sables, les rocs, galets

et cailloux traînés, roulés, culbutés et de plus brisés par

l'Océan; car les roches de Grandcamp, bien que longues de

deux lieues (et quatre fois moins larges), ne défendent pas la

côte : le flot, surmontant leurs dalles calcaires, vient défier le

continent.

Au bout de ces roches, la Baie des Veys interrompt l'armure littorale par une lacune d'eau, de vases, de sables, de coquilles, ouverture d'environ 7 kilomètres où se mêle au c sel marin * l'onde sans amertume d'un fleuve < bocager », la Vire, augmentée de l'Aure, < bocagère > aussi, et de l'Ouve, qui vient des collines du Cotentin. L'estuaire des Veys s'avançait auparavant beaucoup plus dans les terres, mais on Fa diminué, on le diminue par Tendiguement de ses boues; déjà 450 hectares y ont été mués en prairies, et il en reste 650 à transformer encore en herbages.

L'excellence des vases de la baie vient de la nature du sol traversé par les rivières qui aboutissent à ce bas-fond maritime, et de celle des débris de trituration qu'amènent les flots de la Manche : celle-ci apporte, pour près d'un tiers et dépose, des éléments calcaires amenuisés tout au long des falaises oolithiques ; celles-là lui convoient, pour près des deux tiers, ce qu'elles ont enlevé par les mille détours de leurs torrenticules au sol du Bocage et du Cotentin, à la corruption des granits, amphiboles, schistes antiques; le reste, un dixième environ, se compose de pourritures végétales ou animales; et le tout, c'est la tangue, engrais très précieux qui s'obtient sans autre peine et souci que de fouiller dans l'estuaire; les riverains des Veys en

LêB Plus Beau Royaume Sous le Ciel. chaktbi

recueillent 12000 à 15000 tonnes par an. Sous la tangue, épaisse d*une dizaine de pieds, des tourbes commémorent une époque où la terre portait des mousses, des herbes à Tabri de la mer, peut-être derrière un bourrelet de dunes crevé par TOcéan, dans un siècle ignoré, en une soudaine exaspération ou une longue continuité de fureur tranquille.

Sur ces rives s'exerce une industrie qui s'empare toujours plus de nos côtes : on y drague l'huître, on la parque, on Fengraisse, on l'instruit même, en ce sens qu'on l'habitue à fermer strictement ses coquilles pour garder son eau de mer : et tous ces soins hypocrites pour la manger plus vivante!

Avant l'assèchement, endiguement, mise en polders, il y avait dans l'estuaire des Veys une grande anarchie des eaux douces et des eaux salées ; un lacis, un delta confus incessamment brouillé par la marée transvasait ses rivières à la mer. Aujour^ d'hui, par le travail de l'homme, deux chenaux se chargent ici de la surabondance du continent : à l'est, le chenal (Vlsigny s'ouvre sur la passe d'isigny et convoie la Vire, onde bocagère, l'Aure Inférieure, onde bessinoise; à l'ouest, le chenal de Carentan, ouvert sur la passe de Carentan, dégage Fonde cotentinoise par l'Ouve et ses tributaires.

Donc, cet estuaire des Veys participe à la fois de la chersonèse du Cotentin et des < Alpes » de Normandie, de ce Bocage commandant les diverses Champagnes qui vont vers Fest-sudest, de la rive bessinoise et de la plaine de Caen, jusqu'à la vallée de la Sarthe, rivière ligérienne.

L'antique Hiémois continue au sud-est la

XLïx Campagne de Caen, mais en juxtaposant la craie

CAMPAGNES à Foolithe et avec une moindre uniformité, comme

D'ARGENTAN, avcc uuc plus grande altitude du sol, jusqu'au-

D'ALENÇON, dessus de 200 mètres ; de nombreux rus y donnent

DO SAOSNOis, Fétre à la Touques, à la Dives et à son affluent

DE coNUE la Vie.

Une longue forêt sur une arête crayeuse de 250 mètres la sépare, au midi, de la Campagne d'Argentan.

Sur FOrne d'en haut, la Campagne d'Argentan prolonge au sud-est la Campagne de Caen jusqu'au contact des craies du Perche, et au sud jusqu'à la rencontre des schistes et des granits où s'ajustent la Normandie et la Bretagne.

Campagne ou Champagne, et c'est tout dire : une terre agricole à sillons, mais non sans prairies, pas de sylves, des ondulations monotones tout au long du naissant fleuve de l'Orne; et

QDATRi^B Petits Monts y Bas Plateaux j Plaines,

par grande infortune, cette région fertile comme sol est prodigieusement inféconde en hommes; Tadverbe ici n'est pas de trop : depuis le premier dénombrement du siècle la population rurale y a décru si fort que des villages s'y sont réduits à presque rien et qu'une foule de hameaux y ont disparu.

Non moins monotone est la Campagne d'AlençoD, pas éloignée de la Campagne d'Argentan, entre les monts normands de la forêt d'Ecouves au nord-ouest et le massif de 340 mètres où la forêt de Perseigne ondule, au sud-est — ce sont là deux sylves très réelles, encore qu'elles aient terriblement perdu de leur étendue première : la Forêt de Perseigne se dilate sur 5 085 hectares de schistes primordiaux, la Forêt d'Ecouves sur 7 575.

Lorsque parti d'Alençon par la route de Mamers, on a franchi le massif de la forêt de Perseigne, on s'aperçoit qu'on n'a pas quitté définitivement l'oolithe d'une < Campagne » pour les schistes de haute antiquité d'une grande roche forestière, et l'on repasse aussitôt des pierres anciennes à l'oolithe d'une autre c Campagne *, qui a nom Saosnois et prouve de trois façons sa fécondité ; par les herbages : on y élève d'excellents percherons, aussi prisés, quoique plus petits, que ceux du Perche lui-même; par les chanvriëres : et le mois de septembre y voit les ruisseaux du bassin de l'Orne saosnoise, notable afQuent gauche de la Sarthe, noircis, empuantis et comme empoisonnés par le rouissage du chanvre; par les céréales : et l'on traite familièrement le Saosnois de < Grenier de la Sarthe >.

Le Saosnois s'étend sur la rive gauche de la Sarthe ; au delà de cette rivière, là où elle vient d'échapper aux tenailles du granit et du schiste d'entre Alençon et Fresnay, d'autres oolithes se sont déposées au pied du bloc résistant de Normandie-Bretagne : c'est encore ici une Campagne, la Campagne de Conlie ou Champagne Mancelle, dominée par les dômes, roches et forêts des Alpes Mancelles ou Couévrons. Elle peut se vanter de ses grains, de ses chevaux, de ses grands troupeaux d'oies criardes qui courent en sifflant sur l'étranger; mais elle est monotone, triste, très nue au voisinage de grandes sylves; les rus y sont rares, nombreuses les vallées sèches par enfouissement des eaux sous la terre poreuse.

De Bayeux au delà de Conlie, suivant un arc-de-cercle qui a son sommet de courbure vers Séès et la source de l'Orne, ces diverses Champagnes confrontent au Bocage de Normandie et de Maine, ou le contemplent de fort près.

Le Plus Beau Royaume Sous le CieL chafitu

Au-dessus des oolithes, des craies, des plaines L et plateaux tertiaires de la région parisienne, à

BOCAGE leur occident et leur cachant quelques minutes NOBUAND : du solcil du soir, se lèvent en pentes, en talus, en ORNE, VIRE falaises, les collines ou petits monts du Bocage Normand.

Monts (si ce sont des monts) dont les plus hauts se dressent au-dessus de la vulgaire Campagne d'Alençon, et, plus à Fooest, au-dessus des sources de la Mayenne, en deux massifs : Mont d'Ecouves et Mont des Avaloirs ou de Pré-en-Pail, ayant exactement la même dominance de 417 mètres au-dessus des mers. Le Mont d'Econves^ schiste de fort haute antiquité, se déchire en ravins assombris par les chônes, les hêtres, les pins et sapins de la forêt d*Êcouves, au faite entre TOrne au nord, la Loire au midi.

Le Mont des Avaloirs, vieux schiste, vieux grès, pointe dans la forêt de Multonne, non pas exactement dans le Bocage de Normandie, mais bien dans le Bocage Manceau, qui lui est contigu et qui a môme nature, même figure. Comme chacun loue sa chacunière, les riverains de la Sarthe en aval d'Alençon disent en parlant de deux de leurs collines, le Narbonne (119 mètres) et le Haut-Fourché (128 mètres) :

Si Haut-Fourché était sur Narbonne, On verrait Paris et Rome.

C'est comme le dicton d'Auvergne, qui, lui du moins, parle de monts et non pas de collines :

SI Déme était sur Déme,

On verrait les portes de Rome.

Granits, grès rouges, schistes divers, le Bocage Normand enveloppe de ses coteaux de très gentilles, parfois presque grandioses vallées aux torrents desquelles puisent TOme, TAure et la Dromme, la Vire, la Sienne, la Sée, la Sélune. Contrée qu*on peut dire en maints endroits trop noire et sauvage, bien que Normandie tout de même par la fraîcheur des prés, la beauté des arbres, l'industrie des bourgs.

Mais ses villages d'où l'on émigré comme d'Auvergne; ses hameaux où la vie répare et au delà les brèches de la mort; ses animaux qui n'ont ni la taille, ni l'opulence de chair; ses grandes brandes, ses champs froids qu'il faut réchauffer par des saupoudrements de chaux; ses arêtes de grès parallèles, prolongées au loin par delà gorges et plateaux; ses rocs épars sur de

QOATRilaiK Petits Monts ^ Bas Plateaux ^ Plaines.

hautes plaines stériles; Thiver qui charge de neige ses chaumières en pierre sombre, ses hêtres, ses châtaigniers, au lieu d*y mouiller de pluie, comme, dans le bas pays, des allées de pommiers à cidre, des peupliers, des ormes et des chênes; rien de tout cela ne rappelle la province à la fois fertile de sol et stérile en hommes dont le Tasse eût pu dire autant que de la Touraine qu'elle est agréable, délectable et molle.

A ce pays à moitié sylvestre, les frênes et chênes, les genêts, les houx piquants de ses talus d*enclôture, les pommiers à cidre alignés dans les prées et courtils entre ces talus, ou comme on dit en Normandie, entre ces fossés qui les garent du vent de mer, à ce Bocage tant de haies de verdure, tant de feuillages donnent un aspect encore plus sombre, plus intime aussi.

Il appert à simple vue que les Normands du Bocage, les Bocains, ne descendent pas des mêmes ancêtres que les Normands des plaines entre la Seine et le mont. Dans leur visage, dans leur torse, dans leur taille rien qui rappelle ce qu'il y a de Scandinave chez Thabitant des vallées, des bas plateaux, du rivage de mer : ni la stature élevée, ni la figure allongée, ni l*œil bleu, ni la chevelure blonde; mais un ensemble trapu, des yeux noirs, des cheveux noirs sur une ronde < caboche ». Plus que des < hommes du Nord » ce sont des hommes du Centre, des Auvergnats, des Marchois, des Limousins, des héritiers de la Celtie. Des envahisseurs quelconques refoulèrent leurs ancêtres, au temps tout à fait jadis, dans Tinextricable forêt des hauteurs de cet antique pays des Coudriers, de ce Coriliaus Pagus qui fut une région de dolmens et de menhirs dont beaucoup debout encore jusqu'à l'heure où ils deviendront clôture des champs ou cailloux de macadam.

L'Orne, jadis FOlne, a part au Bocage et à deux Campagnes, celle d'Argentan, celle de Caen. Elle ne descend pas de haut, de moins de 200 mètres en un massif de 243. Ruisseau devant Séès, ville épiscopale, l'une de ces cités mortes où l'on entend pousser l'herbe dans les rues, c'est à peine une riviérette devant Argentan.

Dès son arrivée en Bocage, elle devient vagabonde; non pas vagabonde hors liens, puisqu'elle est captive au tréfond d'une g«ôle ténébreuse, mais parce que son creux de prison est labyrinthique : ainsi, entre Ecouché et Putanges, quatre ou cinq de ses méandres ont à la queue-leu-leu 15000 mètres de flexions et reflexions pour une distance de 2 500 à vol d'oiseau. Et là ce n'est plus l'Orne du parcours en plaine, dans l'oolithique c Campagne », l'eau dormante, épaisse, noirâtre en un

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel, cbartri

lit souillé; c'est le torrent sur le roc, avec ses demi-cascades ou ses sauts à pic, et après ces bonds, ces tourbillons, ces rapides, le repos dans un gour, et Tébranlement nouveau pour quelque tumultueuse descente.

Gela dure longtemps, jusqu'en aval de Thury-Harcourt ou Harcourt-Thury , et FOrne s'épanouit dans la Campagne de Caen ; elle y traverse une ville où elle subit la première ondulation du flot de marée, Caen, noble cité parée par le moyen âge et qui n'a pas détruit comme tant d'autres tous les joyaux de son écrin, vieilles églises, vieilles maisons, vieux hôtels, bfttis d'une pierre superbe.

Ici le fleuve se verse en partie dans un canal de 5 mètres 25 de creux, long de 14 780 mètres; cette Orne artificielle permet à la ville normande de lancer des caboteurs sur la Manche, d'envoyer des navires en Angleterre. Fleuve et canal entrent en mer sur une rive de sable.

L'Orne incline vers la Manche une région de 257 000 hectares en un cours de 152 kilomètres ; de ru en ru, elle finit par acquérir un cube normal d'au delà de 13 mètres par seconde.

Si rOrne n'est bocagère ou bocaine qu'au milieu de son voyage, entre deux Champagnes, la Vire l'est presque entière* ment, de sa naissance jusqu'à son arrivée dans les alluvions où elle meurt. Vire et Virène, filles des épanchements superficiels du granit, nées sur des collines supérieures à 350 mètres, s'allient devant Vire, à l'issue des très charmants < Vaux de Vire > : ainsi les deux torrents et leur ville commune portent le même nom. Vire, sur son rapide promontoire, est une vieille cité campée hardiment, comme le sont, dans ces monts de Normandie, Domfront, Mortaîn, et non loin de là Fougères, en Bretagne; elle groupe au-dessus de la riviérette des maisons de granit toitées d'ardoises.

Dans le bas pays, la Vire passe devant Saint-LÔ, qui fut pour nos aïeux le Pont de la Vire (Briovira), comme Amiens était le Pont de la Somme (Samarobriva), Chabris etGièvres le Pont du Cher (Carobriva), et vingt autres c ponts » qu'on pourrait citer; mais quand l'Église eut triomphé des Dieux, beaucoup de ces lieux de passage prirent le nom d'un saint thaumaturge — ainsi fit le Pont de la Vire.

A partir du Porribet la Vire, sensible à la marée, est lente, molle, flasque et vaseuse, dans des terres tendres gagnées sur un fjord allongé; puis elle s'évanouit à mer haute dans ce qui reste du fjord, en un vaste estuaire qui suffirait au plus grand fleuve ; à mer basse, elle coule, mais presque imperceptible, entre bancs de vase, bancs de sable, dans cette baie des

«oATmiteK Petits Monts, Bas Plateaux, Plaines.

Veys où, d'année en année, d'excellentes pâtures remplacent les relais de mer. Ce fleuve voyage durant près de 118 kilomètres eiï un domaine de 117 000 hectares; mais il convient de lui ajouter 71 000 hectares pour le bassin de la riviérette des Fosses du Souci, FAure Inférieure» qui aboutit à cette même baie des Veys et s'y confond avec la Vire dans la passe d'Isigny ; plus 120000 pour les riviérettes du Cotentin, presqu'île embrassée par la Manche, et dont les roches, la nature intime, la physionomie sont absolument c bocagères >, c'est-à-dire bretonnes plutôtque normandes ; comme différences entre les deux régions, plus de pluie douce, plus de bienveillance de climat, plus de fertilité dans le Cotentin, sur des collines moins hautes, moins rudes que dans le Bocage.

L'estuaire des Veys n'est pas seulement rayé durant la basse mer par la passe d'Isigny, commune aux eaux de la Vire et de l'Aure : il reçoit aussi du sud-ouest, par la passe de Carentan, le tribut de trois rivières qui s'unissent dans la Prairie de Carentan^ excellent herbage : Onve* ou Douve, née près de Cherbourg, et serpentant sur des schistes où son onde est. vive. Sève sans pente qui traverse les bas marais de Gorges; Tante» qui a ses origines vers Coutances; ces trois < courants » ne courent plus quand ils sont arrivés dans le palus carentanais, marais à peu près exondé, mais que les eaux renoieraient sans la digue dressée contre le flot de mer aux écluses de Carentan.

Ces prairies ne furent pas toujours terre ferme; le marais qu'elles remplacent et qui sans l'endiguement les remplacerait à son tour, fut un fjord de la mer, une eau tranquille où les siècles déposèrent la matière des herbages de Carentan ; c'est à travers ces terres molles, entre la Vire et TAy, que Napoléon voulut tracer un canal, pour épargner aux navires le pourtour du Cotentin septentrional.

Tout compris la Vire draine donc 308000 hectares.

A Pouest des herbes de Carentan le palus de

Gorges, environ 1 700 hectares, se cogne contre

Lr un c Camp de César », un coteau de vieux grès

COTENTIN rouge, le Mont Castre (121 mètres) dont le nom

peut bien venir de ce camp (Castrum), qu'il soit

de César, ou bien plus probablement non.

Au Mont Castre commence V Isthme de Portbailj dos de

collines ainsi appelé de ce qu'il tombe en mer aux environs

des miellés ou dunes du havre de Portbail, à la c6te occi-

1. TO kilomètres, 90000 hectaret. — 3. 40 kilomètres. 35 000 hectares.

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. auRm

dentale du Cotentin; il va de Tancien golfe de Carenlan, plus que mort puisqu'il est enterré, à la vivante mer de Jersey. 11 unit le Cotentin méridional et central, qui est en somme le Bocage normand, au Cotentin septentrional, qui est le Cotentin véritable et en réalité le seul Cotentin, la presqu'île de trois côtés assiégée par la Manche, à Torient, au nord, à l'occident, de l'estuaire des Veys aux havres de Carteret et de Portbail, le pays de Saint- Vaast-la-Hougue, de Valognes, de Cherboui^, de Beaumont, des Pieux. C'est là, et là seulement, la péninsule qui sacrifia son nom celtique, celui de la nation des UnelleSf sur l'autel du génie de la c Maison Auguste », quand elle accepta de s'appeler pagus Constantinus, d'après la ville de Constancia, (Cou tances).

Et justement Coutances, au sud de l'isthme de Portbail, n'a pas son site dans le Cotentin vrai, mais dans ce qu'on peut nommer le demi-Cotentin, qui n'a rien de la chersonèse, vu qu'il confronte du nord à la colline de Portbail et aux plaines de Carentan, du levant à la houle du Bocage, du sud à ce même Bocage, aux lieux où s'unissent trois provinces, Normandie, Maine et Bretagne : il ne lui reste donc qu'un côté marin, pas plus, devant le flot irrésolu qui va, qui vient, qui se contrarie, se heurte et se brise à la fois sur des écueils de France et sur des rochers de l'archipel anglo-normand.

Les coteaux de l'isthme de Portbail s'aplatissent au midi sur les Landes de Lessayj qui n'ont qu'un peu plus de 5 000 hectares, mais que complètent ou complétaient jadis des brandes du voisinage, dispersées dans les pays de Saint- Sauveur-Lendelin, Saint-Malo de la Lande, Périers, la Haiedu-Puits.

Solitude bien nue à la lisière de coteaux qui méritèrent le nom de Bocage; stérile à côté de vallées et vallons plantureux; triste près de tant de petites < Arcadies » gaies ; silencieuse audessus du bruyant Océan ; sèche à deux pas de l'u.rne des pluies. On a pu la surnommer le < Sahara normand ». Mais voici qu'on boise en pins et sapins les brandes de Lessay, que des engrais savants, des cultures perfectionnées y réduisent le désert et que les grands troupeaux d'oies ne sont plus leur seule richesse. Trois jours par an, en septembre, le 12, le 13, le 14, la Lande s'anime incroyablement, à la grande foire de Lessay, d'où l'on vient de très loin, de Cotentin, de Normandie, de Maine, de Bretagne : on y vend ou l'on y achète des chevaux, des moutons, des bœufs, des vaches, des oies, des poissons, des huîtres, des crabes, des homards ; et surtout on s'y divertit dans des baraques aux deux bords de la route de Coutances; il y avait là une sorte

QUATRiiiiB Petits Monts, Bas Plateaux^ Plaines.

de petite foire de Beaucaire qui vit encore à demi, et celle de Beaucaire est morte.

Sienne, Sée, Sélune partent du Bocage normand et arrivent au littoral occidental de ce Cotentin, la péninsule granitique et schisteuse, seule chersonèse un peu grande en France avec la Bretagne; à la rive orientale, à celle du nord, n'arrivent que des ruisseaux.

Le Cotentin meurt sur 330 kilomètres de rivage, et encore bien plus avec les petits retraits, moins nombreux que jadis, car les alluvions y ont effacé des fleurs ou fleurs, c'est-à-dire des fjords.

Par son doux climat, ses pluies menues, ses prées humides, ses c fluviots » que la mer dévore incontinent, ce grand bloc entouré de flots sauvages rappelle plus qu'aucune autre région française Therbagëre et moite Albion.

Falaises, grèves, sables, dunes s*y suivent le long des eaux irritables ; mais partout la côte est frangée de criques, et où la nature n'avait point échancré de ports, Thomme en a taillé.

Le rivage oriental du Cotentin va de Testuaire de la Vire à la pointe de Barfleur. Des grèves le bordent, et c'est un littoral rongé par la mer qui râpe les écueils et qui pourtant n'égalise point Testran, car à chaque récif amenuisé, puis enfin détruit, succède un autre récif fait de la dissociation des roches du rivage : la vague emporte les éléments mous, le noyau résistant demeure, et c'est un c danger >.

D'abord et longtemps à partir de la baie des Veys, la côte est très basse, avec toutes petites dunes et plages de sable, et en arrière, de menus polders jusqu'à la ligne monotone des collines peu élevées de Sainte-Mère-Êglise et de Montebourg ; aucun écueil en mer jusque vis-à-vis de Saint-Marcouf, qui a donné son nom à trois tlettes, aux Iles SaiDt-Marcouff archipel à 10 kilomètres au large, armé de canons à grand tir pour la protection de la rade de la Hougue ; à part cela désert où la partout terrible engeance des rats a dévoré les lapins.

La Rade de la Hougue ou de la Hogue est le seul grand infléchissement de cette rive du Cotentin; elle vit en Tan 1692 notre grand homme de mer, Tourville, perdre douze des quarante-quatre vaisseaux qu'il venait de hasarder dans une bataille au large de la péninsule : la flotte hollando-anglaise était double de la sienne et forte de 41 000 hommes avec 7 000 canons. Journée glorieuse (malgré la défaite), qui eût dû raffermir les Français dans l'amour de la mer. Au contraire, elle les en découragea : or, pour un peuple bloqué par les Vosges, les Alpes,

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. cbapitu

les Pyrénées, ayant derrière lui toute TEurope, à sa droite l'Angleterre, éternellement ennemie, à sa gauche TEspagne, dont Tempire ne voyait jamais coucher le soleil, perdre TOcéan c'était perdre sa part du monde.

Quand la mer est très basse, en temps d'équinoxe, on Yoit encore surgir, parmi les algues, d'informes débris incrustés de coquilles marines : ce sont les restes des douze navires de Tourville, échoués, puis brûlés par Tennemi. Au fond de sa rade maintenant défendue par des batteries à grande portée. Saint- Vaast-la-Hougue élève l'huître sur les vases qui réunissent à marée basse le continent du Cotentin à l'Ile de Tatihou, récemment encore château fort battant la Manche, et maintenant laboratoire de zoologie pour la faune océanique. Saînt-Vaast faillit devenir sous le grand roi ce qu'est aujourd'hui Cherbourg, forteresse, arsenal, avec flotte de guerre à rencontre des Anglais; mais Vauban préféra ce Cherbourg, alors tout petit port dans une anse schisteuse de la côte septentrionale.

Au nord de Saint- Vaast et de Tatihou, la SaireS partie des environs de Cherbourg, se perd dans la petite rade de la Hougue, la grande rade étant celle du sud entre le continent, Salnt-Vaast et les Iles Saint-Marcouf.

Du littoral de l'est on passe au littoral du nord en tournant la Pointe de Barûeur ou de Gatteville qu'éclaire une superbe colonne de 71 mètres de haut, phare fait de 11 000 pierres de granit. C'est certainement un des plus surgissants qu'il y ait au monde, mais aussi la borne de continent qu'il éclaire à 90 kilomètres de portée (jusque chez les Anglais) est la proie d'un Océan passionné qui a des colères furibondes et consomme tout ce qu'il peut de vies d'hommes hasardées sur barque ou navire devant des écueils tranchants comme des sabres; c'est là que descendit vers l'Erèbe en 1120 la Blanche Neff avec la famille d'Henri I^ Plantagenet, roi d'Angleterre : naufrage dont le moyen âge s'entretint pendant des siècles parce qu'il était tragique et parce qu'il était royal.

La face septentrionale du Cotentin, granit et schiste, du cap de Barfleur au cap de la Hague, est une côte sauvage. Elle forme le golfe très évase au fond duquel, à l'embouchure de la Divette, Cherbourg a grandi c malgré vents et marées » ; or les vents y sont mauvais, et dure y est la mer.

Mais une immense digue en eau profonde lui a fait une rade.

Dans la mer lourde, à dix, quinze, jusqu'à vingt mètres de profondeur, on a coulé des quartz, des granits, des gneiss,

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