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kilomètref, 90000 hectares

Le Pluê Beau Royaume Sous le Ciel, cbafou

et pavés pour la digue de Cherbourg, pour des quais, pour Paris, et eUes incinéraient des rarechs d'épaisse et malodorante fumée. Solitaires aujourd'hui sauf cent personnes, perdues dans le retentissement de la mer, elles survivent au kimbeau de Normandie que les vieux documents nomment la forêt de Scissy, le désert de Scissy, le Scissiacum nemiLs; elles ne se seraient séparées du continent de France qu'il y a mille ans, soit quelque peu plus ou beaucoup plus, quelque peu moins ou beaucoup moins, par rupture, affaissement subit, lente descente du sol, on ignore comment; cependant on admet (sans croyance assurée) que ce fut par cataclysme, en 709, dans un prodigieux raz de ma^ée ; l'océan força des dunes, il envahit un ancien golfe devenu marais et sylveoù croissaient des arbres amis des terres humides, des saules, des aunes, des peupliers, et aussi des chênes, des bouleaux : c'était la forêt de Scissy.

A marée haute, on voit cinquante lies dans 1' < archipel » des Chausey, îles dont quinze, n'étant pas absolument roche pure, ont quelque terre et un peu d'herbe ; à marée basse eUes sont plus de trois cents : non pas des Iles vraiment, mais des flots, des écueils et des platins, dalles où le flot laisse en s'en allant du fucus.

Les Chausey sont terre de France, ce qui n'est plus l'archipel voisin.

Les tles du Canal, c'est-à-dire de la Manche, les Has Anglo- Normandes obéissent à l'Angleterre malgré leur antique jointure avec le Cotentin, malgré leur proximité présente, nudgié l'origine normande et le patois de leurs insulaires ou plutôt de leurs campagnards, car l'anglais l'emporte dans la capitale, dans les villes et leur banlieue.

Ensemble, elles n'ont pas 20 000 hectares, dont il 600 pour Jersey, 6 500 pour Guernesejr, 800 pour Aurigny, 700 pour Sercq; mais plus de 90 000 hommes y vivent : l'archipel a presque sept fois la densité moyenne de la population française.

Du continent les séparent le Raz Blanchard, le Passage de la Déroute, l'Entrée de la Déroute, détroits où la coquiUe de noix que nous nommons navire bataille contre des courants de quatre lieues à l'heure, sur des bancs et roches qui sont l'antique assise d'un sol où des tribus celtes habitèrent.

Jersey n'est qu'à 28 ou 30 kilomètres des dunes cotentinoises de Saint-Germain ; il y en a 45 du cap de Flamanville à Guernesey, moins de 15 entre Aurigny et le promontoire de la Hague : la fière Albion nous déûe de près.

Ces îles normandes tinrent certainement à la terre ferme, et Ton peut croire qu' Aurigny fit corps avec les syénites de la

QVAnaÈME Petits MontSj Bas Plateaux, Plaines.

Hague, que Guernesey continuait Aurigny, que de Guernesey la c6te 8e poursuivait au sud-ouest, là où il y a maintenant 60 à 70 mètres d*eau, jusqu'au pays de Tréguier, aujourd'hui bordé d'îles éparses. Archipel normand, récifs d'Ecrehou, tles Chausey, plateau des Minquiers, Roches Douvres, pointes isolées dans le flot, écueils trécoriens, c'est ce qui reste de la terre toujours sapée qui, s'écroulant toujours, devint la conque d'un océan dont les marées sont formidables.

Au midi de Granville, grèves et dunes borui dent, à la marche de Normandie et de Bretagne,

BAiB les sables mobiles de la Baie du Mont-Saint* DU MONT- Michel où trois fleuves du Bocage normand, la SAiNT'MicBBL, Séc, la Sélunc, le Couesnon se perdent, dans le sÈE, sÉLUNB, pays de la très charmante Avranches. couBSNON Entre ses deux piliers d'entrée, la pointe du Roc de Granville en Gotentin et la pointe du Grouin en Bretagne, la mer pénètre par 22 kilomètres d'amplitude en ce golfe de 80 kilomètres de tour, de 25 kilomètres d'enfoncement dans les terres.

La célèbre baie s'appelle ainsi d'un bloc de granit pyramidal de 74 mètres de haut, de 900 mètres d'enceinte, le Mont-SainP' Michel, escaladé par des tours, des remparts, des maisons, avec église et abbaye au sommet. Roche sombre et murs austères, ces remparts, ces tours, ces précipices, ces clochers, ce couvent, cette église, ce granit percé de cryptes autant que couronné de monuments, ce prodigieux amphithéâtre qui fut citadelle, monastère, pèlerinage et prison, qui brava les Anglais et les Calvinistes, ce moutier de Bénédictins, thébaTde entre le ciel et l'eau fondée au viii* siècle, refaite au xiii% agrandie, reprise, restaurée depuis, cet auguste musée mérite cent fois le nom de la Merveille donné aux plus belles salles de son immense architecture. C'est une gloire de la France, un triomphe de l'art, une apparition sublime.

De toutes les îles françaises la plus petite et la plus belle, cette roche est à la veille de perdre ses grèves, ses vagues, ses festons d'écume, ses beautés de la nature autour des miracles de l'art. Le coiitinent reprend et reprendra de plus en plus une grande part des 25 000 à 30 000 hectares qui furent ici son domaine, au temps de la sylve de Scissy, et qui comprenaient d'abord cette forêt, puis des prés, des champs, des bourgs dont tout n'a pas disparu; il en reste le souvenir, les noms, des débris cachés sous l'onde et, très rarement, entrevus à certains reflux, quand la Manche est extraordinairement basse et que l'affouillement de la marée descendante fait visible pour quel-

Le Plus Beau Royaume Sous le CieL cHAnni

ques heures ce qui était occulte depuis des siècles : ainsi put-on revoir, même visiter, en 1735, Saint-Étienne de Paluel, bourg dès longtemps englouti ; ensevelies pareillement dans le sable et la vase mêlée de coquillages cassés et de restes de plantes marines, il y a par ici d'autres demeures de Thomme : Bourgneuf, la Feuillette, Mauny, Porz-Pican, dont le nom est celtique, Saint-Louis, Sainte-Anne, Sainte-Marie, Tommen; et partout des débris de forêt, troncs, rameaux noirs ayant encore conservé des feuilles.

Mais rOcéan panse les plaies dont il meurtrit la Terre : à peine a-t-il fini d'isoler, il rapproche; de briser, il soude; et de creuser, il comble; ainsi fait-il dans la baie du Mont-Saint- Michel; de ce qu'il enlève à coups de bélier aux rives de la Bretagne, du Ck>tentin, des îles, et aux Ilots, aux récifs, aux platins, il compose pour la baie une vase plastique, une tanguière curée et recurée par les littoricoles ; peu à peu cette vase, ces bancs s'exhaussent, il y pousse des salicornes, amis des limons amers, des cristes-marines et plus tard des gazons dont les brebis font leurs délices, ce qu'on nomme ailleurs le pré salé, et ici l'herbu ; alors l'homme intervient, il endigue, il exonde par des canaux, il sème, il plante, il récolte ; le palus avait été mer, il devient un polder, une < Hollande » d'autant plus aimée, d'autant plus riche aussi qu'il faut que son c Hollandais > la soigne par crainte d'un désastre c comme la prunelle de ses yeux ».

En attendant l'achèvement des levées qui fermeront tout ou partie de la baie à la poussée des vagues, la mer y monte en moyenne de 42 m. 30, tandis que sa hauteur n'est que de 14 m. 44 à Saint-Malo, de 9 m. 90 à l'île de Bréhat, de 8 m. 22 à Roscoff, de 6 m. 38 à Ouessant, et de 4 m. 50 à 6 m. 50 en Bretagne occidentale, dans les conques de l'Atlantique. On voit même tel flux dépasser 45 mètres, hauteur atteinte en trois parages du monde seulement : dans la baie de la Severn en Angleterre, dans la baie de Fundy en Amérique du Nord, et à l'entrée du détroit de Magellan en Amérique du Sud : à cette puissance de marée, le flot disperse ici 4 345 millions de mètres cubes, et 700 millions en morte eau. — C'est à cette irruption terrible que l'île devait son nom de Saint-Michel-au-Péril-de-la Mer; et quand Louis XI fonda l'ordre de Saint-Michel, en mémoire d'une défense du rocher contre les Anglais, cet ordre prit pour devise : Immbnsi Trbmor Oceani.

L'Ile de TomAeiaine, bloc de granit au nord du Mont-Saint- Michel, est moins élevée (40 mètres); elle a perdu son chAteau fort, comme avant ce château fort, elle avait perdu son église romane.

QOATBiÉMB Petits MontSy Bas Plateaux^ Plaines.

La reconqaéte des terres enlevées par la Manche autour de Saint-Michel et de Tombelaine commença dès le xi* siècle, à Fouest-sud-ouest de ces deux rochers.

Le Mont Dolf avoisine Dol-en-Bretagne. Cest une butte granitique de 65 mètres commandant un vaste horizon de terre et de mer. Il y a neuf cents ans, il ressemblait exactement, grands monuments en moins, à ce qu*est le Mont-Saint-Michel dans sa baie tour à tour grève, mer qui vient c au triple galop », mer étalée, mer qui s*enfuit.

Une digue fut entreprise, qui finit par atteindre le Couesnon à Pontorson, puis s'avança jusqu'à la plage où la Sélune s'ouvre sur la baie. Derrière cette levée de 45 kilomètres, haute d'une dizaine de mètres, on cultive les 45000 hectares du MaroÈs de Doly petite Hollande ayant ses canaux appelés bieds, ses moulins à vent, ses marais, ses brumes grises, son doux soleil; Hollande encore en ce que la grande levée de ceinture pourrait se rompre, au grand effroi des vingt-deux communes qui ont leur part de ce plan d'alluvions littorales.

La tempête qui balaierait le rempart de défense noierait un pays devenu fort riche, le meilleur dans l'horizon du Mont Dol, d'où l'on voit soixante clochers de village. Superbes y sont les blés, les sarrasins, les prairies, les jardins maraîchers, les aspergières, et bien fleurissants les pommiers à cidre — le Marais de Dol n'a guère d'autres arbres, à part quelques saules, des frênes, l'éternel peuplier. L'opulence des champs n'y est pas égale partout : certaines parties basses, encore mal exondées par les bieds, ne donnent que du roseau et de la mauvaise herbe.

Très inégale aussi la répartition des demeures dans le palus depuis longtemps tiré des eaux : il y a des hameaux, des maisons de campagne à ne pas les compter, et surtout, le long du littoral, deux lieues et demie d'une rue presque continue à Torée méridionale de la baie, de Cherrueix à Saint- Benoît-des- Ondes, tandis que, dans le marais de 2 000 à 3 000 hectares récemment conquis sur les divagations du Couesnon, on ne trouve que peu de monde encore, en d'immenses fermes aménagées c à l'industrielle ». Ici commence la Bretagne, à la rive gauche de ce Couesnon qui est avec Sée et Sélune un des tributaires éminents de la baie du Mont-Saint-Michel.

La Sée, longue de vingt lieues, égoutte 42 000 hectares ; voisine de la Vire, de la Sienne au pays de ses sources, elle coule en un vallon droit, d'orient en occident, gros ruisseau que des ruisselets entretiennent. Devant Avranches elle devient sou-

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dain un grand fleuve, en apparence et seulement parTampleur de son estuaire ; fleuve navigable sans qu'on y navigue, m6me à la faveur de la marée, car vaisseaux de quille profonde et bateaux plats redoutent les grèves mobiles de Tembouchure.

Par reffondrement subit de sa cathédrale en 1790, Avranehes a perdu ce que le moyen ftge lui avait légué de plus précieux, mais il lui reste quelque chose de bien plus antique, son nom, qui vient, presque sans mutilation, de la nation des Abrincates. Du haut de leur oppidum ces Celtes voyaient surtout des marais et des forêts planes, FOcéan n'ayant pas alors conquis ce bois et palus, soit que le continent ne fût point aussi bas que de nos jours, soit que les rocs ou les sables du littoral n'eussent pas encore fléchi sous Tefi'ort de la mer. Maintenant, de leur gracieuse Avranches, les Avranchins contemplent au delà de Testuaire de Sée et de Sélune, au bout de leurs coteaux verdoyants, tantôt la marée folle qui s'empare de la grève autour de Tombelaine et du Mont-Saint-Michel, tanUVt, quand la vague d'envahissement est retombée dans l'urne des eaux profondes, cette grève elle-même et ses sables couleur de cendre.

La Sélnne ^ ou Célune, deux fois plus ample que la Sée, confond son large estuaire avec celui du fleuvo-ruisseau ou du ruisseau-fleuve d' Avranches.

Rivière du schiste, elle est toute en circonflexions dans un val de fraîcheur, nature mi-bretonne et mi-normande sous un ciel pluvieux. A chaque pas lui arrivent de courts, de tortueux ruisseaux qui sont de petites Sélunes. — Telle une riviérette à cascatelles, la Cause de Mortain.

Mortsdn est une ville presque alpestre ou pyrénéenne, au penchant des prés, au pied des rochers vêtus de mousse et couronnés de sapins, à l'ombre du mont de la Chapelle Saint- Michel (317 mètres) d'où l'on voit beaucoup de Maine, beaucoup de Bretagne et de la Normandie jusqu'à la mer d'Avranches grondant sur son sable.

La Sélune est classée comme navigable à partir de Ducey, sans que le moindre navire y flotte, vu l'inconstance des grèves de l'estuaire; elle s'évase en fleuve à Pontaubault, et prenant 500 à 1 200 mètres de largeur, mêle ses marées aux marées de la Sée.

Le Coueanon ' part des monts de Fougères, qui culminent à 248 mètres; de son premier habillement clair jusqu'aux ton-

1. "JO kilomètros, 87500 hectaret. — 3. 8$ kilomètres, 97 500 hactarat.

QUATRiiME Petits MontSy Bas Plateaux^ Plaines.

nerres des flots, il se replie sans cesse en une vallée d*aspect à la fois normand et armoricain, en terre < bocagère », dans un pays qu*un ciel humide garantit contre toute sécheresse des gazons.

Il ressemble à la Sée, à la Sélune, par Tinanîté de sa prétendue navigation à partir d'Antrains : lui aussi, la grève du Mont-Saint-Michel le ferme aux vaisseaux de la mer; enfin, de même que la Sélune a Mortain, il a sa ville charmante, sur un affluent de droite : charmante, et imposante, car, pas plus qu'aucune autre ville de l'inquiète Europe, Fougères n'a joui paisiblement du calme de sa campagne; jadis batailleuse, soit qu'elle attaquât, soit qu'elle se défendit, elle conserve en partie son armure de guerre, ses remparts du nord et de l'ouest, son château qui dresse treize tours.

Le Couesnon inférieur ne coule pas sur les roches dures du Bocage; il va du sud au nord ou du nord au sud, suivant la marée, dans des terres déposées, de fertilité grande, remblai d'un ancien sous-golfe de la baie du Mont-Saint-Michel : à ce remblai ont participé le sable de la Manche et l'alluvion du fleuve, ici normand par sa rive droite, breton par sa rive gauche — on l'accusait de changer incessamment la limite des deux provinces en divaguant sur la grève, tantôt vers l'est au dam de la Normandie, tantôt vers l'ouest au détriment de la Bretagne : aujourd'hui prisonnier entre digues, il est amené de force, ne varietur, jusqu'au delà du Mont-Saint-Michel.

Des premiers promontoires de la forêt

uii d'Ëcouves au-dessus d'Alençon jusqu'à la Manche

BOCAGE en sa grève du Mont-Saint-Mîchel, une arête de

MANCBAU : vioux grès chargés dc sylves sépare à peu près le

LBS couÉVRONS Bocagc Normand (au nord) du Bocage Manceau

et du Bocage Breton (au sud) ; elle passe par la soucieuse Domfront, la pittoresque Mortain, la charmante Avranches.

Cette crête est régulièrement orientée vers l'ouest-nordouest. Il vaudrait certes mieux dire : € occîdentée ». On la nomme Cbaînon des Andaines. Quelques torrents des bassins de Sélune et de Loire par la Mayenne la scindent en tronçons. De l'est à l'ouest, un modeste tributaire de la haute Mayenne tranche la forêt de Monaye; la Gourbe isole la forêt de la Motte de la forêt de Magny; la Maure, affluent de la Gourbe (c'est la riviérette de l'industrieuse ville de la Ferté-Macé), serpente entre la forêt de Magny et celle de la Ferté; la Vée, entre les sylves de la Ferté et. d'Andaine, éviscère les roches, elle les rabote, les polit, les amenuise et finalement les détruit dans le

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parc du célèbre hameau thermal de Bagnoles; après quoi commence la forêt d'Andaine, qui porte peut-être le môme nom que la < Grande forêt terrible », car on suppose dans Andaine une légère corruption d'Ardennes ; mais alors ces bois avaient sans doute dix et vingt fois retendue de la sylve actuelle, qui ne va que de Bagnoles à presque toucher Bomttont^ cité riveraine de la seconde branche mère de la Mayenne, qui a nom la Varenne — riveraine, c'est mal dire, et il faut créer ici le mot de suréminente, puisque la vallée des Rochers où le noirâtre courant de la Varenne perce la pierre terne en une gorge sombre a son fond de coulière à deux cents pieds audessous du donjon roman de la ville, et des pins qui lui font face à l'autre côté de la coupure.

Puis c'est TEgrenne, feudataire de la Mayenne, qui a usé le grès à l'occident et non loin de Domfront ; ensuite la forêt de Lande Pourrie et la forêt de Mortain s'allongent étroitement jusqu'au-dessus de Mortain, et là c'est la Ganse, tributaire de la Sélune, qui s'est chargée de varloper le grès d'Armorique : elle tombe d'une vingtaine de mètres, à l'Abbaye Blanche, près des ruines d'un monastère; puis, de cascade en cascade, elle arrive à l'une des très jolies villes normandes, à Mort^in^ qu'embellissent Ganse et Canson; leurs eaux courent sur un lit pierreux, entre rocs, en rapides, en chutes dont les plus < niagaresques » sont le Saut du Diable et le Saut du Puits.

Dans le Bocage Monceau^ nulle cime de 400 mètres audessus des mers comme dans le Bocage Normand; le prince de ses monts, simple principicule, le Gros-Rochard, au pays d'Évron, au faîte entre Mayenne et Sarthe, borne à 357 mètres son ascension des nues, et la Pierre des Treize-Églises, ainsi dite parce que de sa cime on voit treize clochers de cathédrales champêtres, ne commande l'Erve naissante que de 200 mètres, les océans que de 330, à l'extrémité occidentale de la forêt de SilIé-le-Guillaume.

La Forêt de Sillé dont les torrents se partagent entre la rivière Sarthe et la rivière Mayenne est le plus vaste débris de la sylve < sans fond ni bord » qui, suivant toute apparence, couvrit jadis obscurément de long en large toute cette traînée de grès armoricains : alors Jnblains n'existait pas encore, qui fut dans la suite la Nœdunum des Gallo-Romains, et plus tard Diablintes (d'où Jublains), chez les Aulerques Diablintes.

A l'ère d'avant Jublains, quand régnaient ceux que nous appelons nos ancêtres, les Gel tes, remonte le nom réel des fausses Alpes du Bocage Manceau : Alpes Mancelles, Suisse Mancelle, disent des patriotes, émus jusqu'à l'ivresse par Taus-

QDATRiiMB Pctîts MoTitSy Bus Pluteaux^ Plaines.

térité des quelques gorges, la sombre grandeur de quelques rochers, le panorama circulaire du haut de la Pierre des Treize- Églises; CouévTonSy dit le peuple des vallées, et c'est bien là leur titre, parfaitement expliqué par le breton de nos jours, très proche parent du celte des jours antiques : Coët, la forêt, Vron&y les mamelons : au total les Collines boisées.

La sylve infinie d'autrefois, on la voit encore, interrompue de grands étangs dont on dirait des lacs, quand on contemple ce Bocage d'une de ses tètes de roche. On la voit continue, mais elle n'existe pas sans discontinuité, ou plutôt elle n'existe pas le moins du monde. Il y a tromperie, du fait de l'éloignement. Le Bocage se divise en une multitude de closeries, autrement dit de champs enclos, de haies — haies d'ajoncs, de genêts épineux, de houx, d'arbustes vifs d'où montent de grands arbres, — à distance arbres et haies cachent aux regards les champs, les prés, les jardins, les cabanes, les fermes qu'ils entourent, et l'on a la sensation de la sylve sans borne où les aïeux n'entraient qu'avec terreur.

Jusqu'à ces dernières années les haies des encloseries firent le Bocage Manceau très difficile au parcours ; plus encore les chemins creux qui longent les haies, sortes de fossés glaiseux que la pluie transforme en sillons d'ornières. Des palissades épineuses ; des sentiers argileux, profonds, cachés ; au bout de ces sentiers, la forêt ou le fourré des brandes et landes; point de grandes villes, peu de gros bourgs, des hameaux perdus, des chaumières dispersées; un pareil pays est à souhait pour le brigandage, la guerre civile, la résistance à l'étranger qu'on a loisir d'y fusiller en détail. Le Bocage Manceau a connu ce destin, sauf en cas de guerre nationale, par trop grande distance de la frontière, en arrière de Paris dont la chute est bon gré mal gré la chute de la France. Dans la région méridionale des Couévrons, dans la CZzarnie rôdèrent et maraudèrent longtemps des assassins vêtus de peaux de bêtes, bande toujours recrutée, donc toujours jeune, et difficile à cerner, qu'on appelait la houbille.

Presque de nos jours — puisque cent ans ce n'est rien — en cette même Charnie, et en général dans le Bocage Manceau tout autant que dans les Bocages d'Anjou, de Poitou, de Bretagne, les c Vendéens * soutinrent contre le reste des Français la < guerre des géants >, dans les coins, recoins et carrefours : < Blancs > toujours à l'affût des c Bleus » qui passaient dans la clairière.

Ainsi se teignit de sang innocent, ou de sang impur (comme se traitaient les héros de cette chasse à l'homme) la contrée des landes stériles, des roches grises, des porphyres durs comme

du fer qui vont paver les rues parisiennes, le pays des bois accrochés à la roche grisâtre et reflétés en confuse et téné breuse image par des rivières incessamment arrondies autour de sombres promontoires. De ces cours d*eau obscurs, la Vègre, TErve c qui vaut un voyage i, la Vaige, descendent à la Sarthe, mais c'est la Mayenne qui en absorbe le plus.

Trois rivières, Mayenne, Sarthe et Loir, conuv courent à la Maine d'Angers, grand tributaire MAYENNE, droit de la Loire.

SARTHE, De ces rivières, la Mayenne ^ contribue le plus

MAINE aux crues de la Maine, et le moins à son étiage, parce qu'elle épanche une région granitique et schisteuse sans un seul lambeau perméable.

Le ravin sylvestre où son premier filet d'eau scintille, s'ouvre dans le mont des Avaloîrs, sur l'un des deux plus hauts massifs entre la Seine, la Loire, le détroit qui déferle contre la Normandie et l'Océan qui écaille la Bretagne.

Elle a deux branches mères : la Mayenne, rivière de Couptrain, de Couterne, et la Varenne *, rivière du vieux pays du Passais et de la ville de Domfront. Ces deux courants d'eau ont mêmes flots ternes, à peu près même longueur d'environ quinze lieues, même volume de trois, quatre, cinq mètres cubes d'eau fraîche réduits par les longues sécheresses à 300, 200, 100 litres d'eau tiède.

La Mayenne baigne Mayenne, Laval et Château-Gontier ; elle confisque l'Oudon >, riviérette de Segré, qui se déroule en beaux replis et elle arrive aux prairies angevines, dans la banlieue d'amont d'Angers, avec un flot de 25 mètres cub«s (?) en belles eaux, de 4 en étiage, de 600 en crue. En ces prées elle rencontre par sa rive gauche une rivière supérieure, la Sarthe, grossie du Loir.

La Sarthe ressemble à la Mayenne en tant que normande au pays de ses sources, ensuite mancelle dans sa vallée moyenne, angevine enfin dans sa vallée inférieure. Mais, en vérité vraie, la Mayenne, errant dans sa roche ancienne, appartient à la dure péninsule, à la Bretagne, tandis que la Sarthe relève presque toute de l'oolithe et de la craie inférieure, roches bien plus nouvelles : aussi est-elle beaucoup mieux équilibrée.

Elle naît aux monts d'Amain, dans une région de forêts percheronnes et d'herbages qui font partie du Jferieraiiil, riche

1. 196 kilomètres, 589000 hectares. — S. 60000 hectares. — 3. 90 kilomMrea, 150000 hectares.

«oAïuiiiB Petits Monts, Bas Plateaux^ Plaines.

en < coursiers » ; elle serpente dans les plaines banales d'Alençovkt puis dans des gorges sauvages où elle perce comme elle peut, entre talus et promontoires, les granits rouges, les grès, les schistes sévères du Bocage normand; après quoi elle confisque rorne SaosM^e S qui a oiollement cheminé dans l'ancien pays du Saosnois; elle coule devant la grande ville du Mans et se trouve aussitôt après en face de Fflulne, son altéra ego.

La charmante Hutne est Tomement du Perche ; ses méandres gracieux sur la craie inférieure reflètent des prairies et des forêts.

Grande est la diversité de ses noms, tels que nous les ont transmis en latin ou en français les scribes du moyen âge : Yrginia, logrinia, Yrnia, Hiena, Hyenna, lona, Yona, Odana, Idonea, Giogina, Eguenia, Ayne, Aigne, laigne, Yaygne, lenne, Uigne, Huigne : exemple, comme on pourrait en donner cinq cents autres, de Tanarchie d'orthographe au temps des cartulaires, pouillés, actes et documents en bas latin, puis en langue d*oIl. La diversité n'est qu'apparente — au fond, tous ces noms sont évidemment Von celtique, allié à un radical difficile à dégager.

Partie de collines de âOO mètres, l'Hutne hésite d'abord entre la Seine et la Loire; mais de boucle en boucle (car elle aime fort à tourner les collines) elle prend le chemin du sud-ouest par Nogent-le-Rotrou, la Ferté- Bernard, Yvré-l'Évèque, et rencontre la Sarthe au bout de 130 kilomètres et de 165 539 hectares, contre les S50 QOO hectares et les 150 kilomètres du courant rival : grande disproportion, mais la nature des terrains du bassin de la rivière percheronne, plus favorable dans son ensemble à la surgescence des belles et constantes fontaines, rétablit en partie l'équilibre, et l'Hutne verse normalement 8 mètres cubes par seconde, contre les 10 de la Sarthe ; bien mieux, eUe l'emporte décidément en étiage (6 000 litres, contre 3 700) et aux eaux très basses (3000 litres, contre 1 850).

Agrandie plus bas, en belles eaux plutôt qu'à l'étiage, par de longs torrents des Alpes Mancelles, la Sarthe ftrôle la Suze, Malicome, Solesmes, Sablé, Ghàteauneuf ; elle impose son nom à une longue rivière qui lui arrive par la gauche, au fils de la Beauce, au Loir, qui la dépasse en déroulement ', comme en aire drainée ', et aussi en étiage ^, chacun des deux courants ayant à l'ordinaire une consistance égale de S5 mètres cubes : en

1. 9d kilomètref, 43158 hectares, 1 000 litres. — 2. 319 kilomètres contre 9^. — 3. "737 500 hectares contre 589 500. — 4. 8 mètres cubes contre 6.

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. CHAPini

vérité, ces débits n'ont rien de définitivement constaté, de buriné, scellé, paraphé à jamais, et il faudra bien des années encore, bien des jaugeages et des calculs avant d'entrer en possession des certitudes hydrographiques, ici et ailleurs.

A son tour la Sarthe, supérieure à la Mayenne en développement comme en domaine, abdique et perd son nom : elle devient la Maine, forme concentrée de Mayenne.

Ces trois rivières composent donc ensemble la Maine, sombre, profond, peu large courant, qui a rarement plus de 100 mètres entre rives, encore qu*il y ait derrière lui 2 189 900 hectares de terrains, et que le volume normal de ses eaux soit de 75 mètres cubes, Tétiage de 18, les crues de 1 500.

La Maine traverse Angers et s'épanche en Loire à 8 kilomètres en aval de cette belle ville, à 13 mètres d'altitude ; or, elle se forme à 15 mètres seulement, dans d'immenses prairies: c'est pourquoi, faute de pente, dès que le fleuve monte et pour peu que les trois rivières composantes ne montent pas, la Loire reflue dans la Maine ; son flot s'avance à contre-courant, blanc ou jaune dans le lit vaseux de la rivière terne, les prairies se transforment en lac, tant sur la Maine que sur la Mayenne, la Sarthe, le Loir; il arrive que l'eau ligérienne c gravit » ainsi la Mayenne jusqu'à près de 10 kilomètres au-dessus d'Angers, la Sarthe et le Loir jusqu'à 12.

Les Couévrons s'aplatissent au sud et au sud-ouest sur les plaines de l'Anjou ; à l'ouest ils se continuent par les Monts Bretons, auxquels ils s'enlacent dans la région où naissent le Couesnon et la Vilaine.

Quand on a franchi ce Couesnon qui divise

LV Normandie, à l'est, de Bretagne, à l'ouest, on se

LA RANGE trouve au milieu de collines aussi peu hima-

BT layennes que possible : pour arriver à des Monts

SAiNT-MALO Brctous supéricurs à 300 mètres, donc à peine

plus hauts que la tour ferrée et boulonnée du

Champ de Mars à Paris, il faut s'acheminer vers Foccident

jusqu'à ce qu'on ait traversé la Rance et atteint le massif d'où

descend ce tributaire de la Manche.

La Banco parcourt vingt-cinq lieues tout juste et draine 119 500 hectares; c'est l'un des plus amples de ces tout petits < Saints-Laurents > bretons, qui n'ont que l'estuaire, sans les Grands Lacs, les Laurentides infinies, les forêts sans bornes, les c Saults * et le Niagara.

QUATRiÈMB Petite Monts, Bas Plateaux^ Plaines.

Ce fluTiot est un Couesnon plus long, plus large, et c'est un Couesnon retourné : le Couesnon coule au sud-ouest, comme pour aller se verser dans la Vilaine, puis tourne au nord; la Bance coule au sud-est, aussi vers la Vilaine, puis fléchit vers le septentrion.

Elle commence dans les landes du Mené, près de CoUinée; ruisseau devant Saint-Jean de Tlsle et devant Évran, elle devient rivière dans les gorges de Dinan, ville austère et riante.

De son granit abrupt JDinan domine, de 75 mètres, le fleuve que commence à soutenir la marée; 16 tours, reste de 54, les débris de son enceinte, ce qu'elle conserve de féodal, la pierre sombre de ses vieux édifices, voilà pourquoi elle est austère; les villas, les jardins, les beaux arbres, le gazon, voilà pourquoi elle est riante. Un viaduc de 40 mètres de haut, de 250 mètres de longueur en 10 arches, y franchit le val de la Rance.

En aval de Dinan, qu'atteignent en vive eau les bâtiments calant 3 m. 30, la rivière, plus haut si modeste, s'épanche tellement que son lit, fjord antique, est digne au moins d'un Danube. Sauf un étranglement de 250 à 300 mètres, la Rance a désormais de 500 à 2 000 mètres de largeur, même plus, mais à l'embouchure elle ne dépasse pas 700 mètres.

L^estuaire de la Rance, dit aussi l'estuaire de Saint-Malo, n'est séparé de la baie du Mont-Saint-Michel à l'est que par les granits, les schistes cambrions, les micaschistes de la Prèsqu'île de Cancaie, large de moins de trois lieues.

Là où le Marais de Dol s'achève au nord-ouest, là s'élève la pointe de Château Richeux.

Et cette pointe est le premier roc littoral de la côte de Bretagne, que des glaciers façonnèrent, puis que la mer ourla de promontoires, d'anses, d'estuaires dans le granit et dans le schiste, celui-ci plus entamable et se prêtant mieux au creusement de grandes baies, comme sont entre autres la rade de Brest et le golfe de Douarnenez.

Les glaciers ne travaillent plus à strier, user, polir et transporter les roches bretonnes, l'Armorique n'étant plus de climat assez froid; mais la mer est toujours à l'œuvre devant des caps abritant les ports d'où sortent nos plus durs marins ; jour et nuit elle cisèle ce rivage.

La première bourgade qu'on y rencontre est Cancaie, la première ville Saint-Malo.

Cancaie engraisse des huîtres illustres; née sous le nom celte de Concaven près du bourg celtique de Porz-Pican, que la mer effaça de la terre, elle est en ce jour à 85 kilomè-

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel, amniB

très en droiture à Test des frontières de la Bretagne encore bretonnante.

Tel fut, dans le premier moyen âge, le recul de la vieille langue, par la poussée des Normands sur les Armoricains.

Saint'-MalOy c'est le < vieux rocher >, c'est la c cinquième partie du monde >, comme disaient les Malouins isolés sur leur granit en la mer enragée, dans des rues sombres de leur étroitesse, comme de la hauteur et de la pierre obscure de leurs maisons : au plus fort des marées d'équinoxe, la grande tumultueuse se soulève ici de 12 à 15 mètres contre le refuge des marins qui Font toujours domptée.

Dans la bataille de TOcéan contre le rivage malouin Félément mouvant, qu'aide Pair, élément subtil, l'emporte sur l'élément inerte; la vague racle la roche, puis emporte au loin la raclure. Ainsi, parmi cent autres, l'îlot de Cézembre n'est plus qu'un grand écueil à quelques kilomètres au large : du XII* au XV siècle, des prairies marécageuses ont disparu devant le flot, et ce délayement a séparé du continent le fronton de Cézembre.

Ce Cézembre de la côte de Bretagne, c'est exactement le même nom que Cezimbra, port de Lusitanie, sur le littoral d'Estrémadure, au bord de la baie de Sétubal : les peuples < néo-latins » sont frères, non pas seulement par les < LÀtins », mais aussi par les nations, les sous-nations, les clans qui précédèrent la conquête romaine et la naissance même de Rome.

Si toutes nos villes maritimes avaient valu Saint-Malo, les Français auraient découvert, colonisé tous les rivages, et l'Angleterre ne serait rien, elle qui est tout dans un quart du monde.

Les Malouins eurent pour meilleure fortune la chasse aux navires de l'Ile que la France doit appeler Albion la triomphante, mais que Saint-Malo pouvait nommer Albion la vaincue : au temps des grandes guerres navales, sur toute mer d'entre les deux Pôles, quand deux navires se rencontraient, l'un anglais, l'autre malouin (en réalité bretons tous les deux), et qu'accrochés, on s'y fendait le crâne à la hache d'abordage, le vaisseau < saxon » était presque toujours perdu d'avance.

Ces guerres finies, Saint-Malo ne fut plus tout à fait Saint- Malo, la ville des loups de mer, des découvreurs, des aventuriers et pionniers, des marchands riches comme des rois et hardis comme des pirates. Un peu repliée sur elle-même après avoir été dispersée sur les océans, elle donne toujours à la France des marins en foule, elle commerce encore, surtout avec sa vieille ennemie, elle navigue, elle pèche à Terre-Neuve,

QUATMBMi Petits MoHtê^ Bas Plateaux^ Plaines.

elle accueille des baigneurs à ses bains de plage, notamment à Paramé et à Dinard. Paramé est une espèce de faubourg de la < Tille des forbans », sur la côte du nord-est; Dinard regarde la < mère des Corsaires », à l'autre rive de la Rance. Un bassin à flot, sur ladite Rance, sépare Saint-Malo, place murée, de Saint-Servan, sa voisine, son égale en population, mais non pas en gloire.

C'est devant Saint-Malo que la Rance finit par un de ces estuaires bretons aux rives presque partout contrastantes : rive gauche ou d'occident gaie, verte, fleurissante; rive droite ou d'orient nue : c'est que le vent d'ouest, terrible en Armorique, souffle sur celle-ci, mais qu'il épargne celle-là.

C'est donc vers les sources de la rivière Lvi malouine, de la Rance, que les coteaux de Bre- MÉNÉ; tagne commencent à dépasser 300 mètres.

PLAiNB La Colline des Trois Croix (316 mètres) d'où

DB LA découle le premier et très menu ruissellement BRETAGNB de la Rance appartient à la c montagne du INTÉRJBURB Mené ».

Mont du Mené, nom déplorable, fait de deux mots dont le premier, pour nous Français, traduit le second, qui est breton et veut dire tout uniment la Montagne, sous ses deux formes de Menez et de Mené, suivant les dialectes; car la sévère Armorique n'a pas, n'a jamais eu, n'aura jamais identité de langage, à part, il s'entend, sa définitive absorption dans le français : pareille à la Grèce rayonnante, elle eut, elle a quatre parlera.

Ici couvert de brandes, là chargé de forêts, partout sillonné de ravins, le Mené lève son échine entre la Vilaine, tributaire de l'Atlantique au sud, et des fleuves bien moindres entraînés sur granit et schiste à la Manche vers Saint-Malo et vers Saint-Brieuc. Ce petit < Atlas » ne porterait pas le Globe : le Bélair, son c GEil du Monde », entre Moncontour de Bretagne et Coliinée, ne voit que de 340 mètres ; mais ce qu*il voit c'est au septentrion l'étincellement glauque de la mer, et vers le midi, surtout le sud-est, le verdoiement d'une plaine immense au bout de laquelle se lèvent indistinctement, entre autres < monts », les sylvestres collines de Paimpont et le dos plat des landes de Lanvaux. Verdoiement partout et peu ou point de poudroiement, même -sur les routes : en ces lieux de climat deux fois océanique, entre Atlantique et Manche, les pluies fines mouillent la poussière.

Cette plaine fort basse, assises schisteuses ou d^êts piiocènes, coupe nettement la Bretagne en deux : à l'orient la Bre-

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. oiAnm

tagne continentale et de langue française adhérant à Maine et Normandie ; à Toccident la Bretagne péninsulaire et de langue celtique, la plus haute des deux, la plus sombre aussi, la plus tailladée par les flots turbulents. C'est un détroit terrestre qui deviendrait détroit marin si TOcéan daignait s*élever de la hauteur du dôme des Invalides ; quelques îles seulement y joueraient avec les vagues au jeu dangereux où la vague remporte toujours. La Vilaine y rassemble de longs tributaires, qui sont comme des fouets de pieuvre, dans le verdoyant bassin de Rennes, ville continentale sise à trente-cinq lieues de l'Atlantique par le fil d'eau de son fleuve, et pourtant ses quais dominent les mers de 25 à 30 mètres à peine.

Les Monts de Paimpont^ tertre de dispersion

LVii de maints ruisseaux attirés par la rive droite

MONTS de la Vilaine, furent un saint des saints de

DB PAiMPONT, l'époque celtique, dans une région où Ton ne

LANDES connaît plus que le français, même dans des vil-

DB LANVAUX lagcs portant des noms aussi peu néo-latins que

la rocheuse Tréhorenteuc.

La forêt de Paimpont, interrompue de grands étangs,

fit partie de la sylve de Brocéliande, si célèbre dans les

romans héroïques de la Table Ronde par les enchantements de

Merlin, les dits et gestes de la fée Viviane. Ce bois ombrageait

tout le milieu de la Bretagne, entre Montfort-sur-Meu, Quintin,

Loudéac.

Deux fonts miraculeuses y épanchaient leur onde< celtique >, en un repli du massif de Paimpont. La Fontaine de Jouvence jaillissait mystérieusement à l'ombre des chênes, aujourd'hui remplacés par des pins dans presque tous les longs et larges halliers de Paimpont. Où donc montait de la nuit au jour divin cette eau lustrale qui faisait du vieillard un «jouvenceau», de la sorcière chauve une vierge aux cheveux flottants? Le peuple ne le sait plus. D'ailleurs n'est-elle pas allée sous mer, comme une autre Aréthuse, jaillir en Amérique où l'ont passionnément cherchée les Conquistadores !

Mais on se rappelle encore la Fontaine de Barenton dont la moindre goutte versée par l'enchanteur Merlin suscitait un soudain ouragan dans un ciel tout à coup chargé de nues ; elle sourd à la bordure septentrionale de la forêt, près du hameau de Folle Pensée, silencieuse auprès des pins sonores, en un bassin de grandes pierres, à côté d'une dalle couchée sur le sol et qui fut table de dolmen. A son sud-est, à mi-chemin de Tétang, de l'abbaye, du bourg de Paimpont, le culmen du massif monte à 255 mètres.

QUATRiiu Petits Monts^ Bas Plateaux^ Plaines.

Ces forêts et bien d'autres ondulent sur les granits, sur les bandes schisteuses; et dans leurs vallons errent des < eaux noires », des < eaux sombres », des < eaux creuses », rivières mélancoliques, tout au long de la < Noire Comouaille », en cette Bretagne intérieure que les Bretons nomment Ar^oa^, la Forêt, par contraste avec Armor^ la Mer, le Rivage.

Des débris de dolmen avoisinent la fontaine de Barenton, des mégalithes sans nombre hérissent la JLande de I*aiivaax.

S'il est en France une brande, une pelouse morne, c'est bien celle-là, plateaux arides, roches grises, mamelons nus, marais, étangs rouilleux, bruyères, herbes sèches sur schistes cristallins et sur granits. Entre les vallons parallèles de la Claie et de TArz, sous-affluents droits de la Vilaine par l'Oust, elle s'allonge sur 12 à 15 lieues, avec 2 à 5 kilomètres au plus de largeur.

Dos dur, stérile, son promontoire oriental s'approche fort de la fluviale, et déjà presque maritime Redon.

Cette lande solennelle par son vide, son silence et ses pierres barbares, est aussi un vieux cimetière, puisque les mégalithes marquent des sépultures. Point de villes sur ce tertre de 80 à 160 mètres de surrection au-dessus du prochain Océan ; point de villages non plus ; quelques hameaux sur sa brande, près des muets confidents de la race passée, devant les dolmens et les menhirs qui sont surtout nombreux là où la lande se nomme le bois deBrambien, entre Rochefort et Malestroit. Peu de ces pierres plantées sont restées debout; couchées de leur long dans la bruyère, brisées, dispersées sans ordre apparent, aucune d'elles ne borde un ru : car le Lanvaux n'a point de sources, point d'eau courante ; les urnes de la pluie s'y versent dans des étangs sans ombrage.

En se rapprochant de l'Atlantique, à l'ouest, Lvm dans la région des sources de l'Aune, et point MON' très loin de la borne tempétueuse de la Manche TAGNB et de l'Océan, le Mené se dédouble : au septen- D'ARRÉB trion la Montagne d'Arrée, au midi les Montagnes Noires, l'un et l'autre chaînon faits des mêmes éléments.

La Montagne d'Arrée ou d'ArhèSt c'est-à-dire le Mont de frontière, possède, à 391 mètres, soit à peu près au douzième de la hauteur du Mont-Blanc, la cime suprême de toute la Bre tagne, au centre d'un chaos c armoricain » : rocs de schiste et délitescences de schiste, marais, bruyères, chênes et taillis, entre deux horizons, avec deux lueurs confuses de la mer, au nord la Manche, à l'ouest l'Océan ; sombres sont les couleurs,

Le Plus Beau Royaume Seu$ le Ciel. cunt*!

entre gris et noir ; et tristes tes paysages de landes sur ardoise, même quand le soleil essaie de dorer ce qui ne se dore pas, le schiste obscur; mornes surtout quand la brane aspirée par l'air à la mer se résout en pluie fine, ilidisco&tinue sur la roche et sur l'étang, sur la tourbe et la terre noirâtre née de la corruption des brandes, sur la mousse jaunâtre, sur la bruyère, sur la fondrière et sur Te ioudic * ou petite bouillie ) c'est-à-dire sur le marais, devant la forêt chétive, les genêts et les brousses.

Une chap^e dédiée à saint Michel couronne, sur le territoire de Brasparts, le mamelon de 391 mètres; elle vaut le nom de Mont Saint-Michel de Brasparts à la vertèbre proéminente du Kin Breiè on Échine de la Bretagne, ainsi que les Bretons bretonnants appellent volontiers leurs maîtresses < Alpes >. De la porte du sanctuaire on plane à quinze lieues en rond.

Immédiatement au bas du tertre de Saint-Michel le marais de Saint-Michel, palus tristissime, étend la morne I^nge où se distille péniblement l'eau qui devient plus bas la très vivante Ëlez, c'est-à-dire l'Onde sombre.

L'Etez, quittant tout à couple plateau supérieur, la brande et bouillie de Saint^Michel, s'emprisonne dans un bousculls de roches granitiques; elle cesse de couler, murmurante à peine, pour bondir en grondant et s'affaler de 70 mètres, tantôt cas^ cade et tantôt rapide, du haut en bas d'une dégringolade de pierres monstrueuses, les unes chauves ou à peine ombrées de mousse, les autres sylvestres ou tout au moins enlierrées et broussailleuses : c'est la Cascade de Suint^Methot; puis TEau sombre (d'autant plus sombre qu'elle est maintenant plus calme) descend à la rive droite de l'Aune.

Elles s'élèvent au midi de la vallée de l'Aune, ux comme la chaîne d'Arrée s'élève au nord; seu- MôN' lement elles s'approchent bien plus du fleuve, TAGNBS jusqu'à le commander par des talus hautains. KfoiRBS Elles ne sont pas plus noires que l'Arrée, ces

Montagnes NoiTûa, mais elles le sont autant, de par leurs schistes; elles dressent leur Mené Rom (330 mètres) entre Chftteaulin et le rivage de la baie deDouamenez; trois cimes pierreuses terminent ce sommet; vêtues de bruyères et de genêts épineux, et toutes trois historiques ou préhistoriques, l'une porte un dolmen, l'autre un cromlech et la troisième une levée de terre qui forme enceinte.

Schistes ardoisiers et schistes à minerai de fer, on hésite ici devant des empilements de roches dont on ne voit pas trop sHts sont un jeu de la nature ou bien des tables de pierre, des

ouATRutais Petits MontSy Bas Plateaux^ Plaines»

menhirs dressés par rhomme. -* Comme on sait> que ce soit le temps étemel ou l'homme éphémère qui ait taillé, disposé la roche, ou que ce soit le marteau, le ciseau, ou la pluie, la tem* péte, la vague, la Bretagne est le premier pays de la France, de TBurope, pour les chambres de pierre, pour les blocs en rond, les rangées d'obélisque. -— Devant et derrière ces schistes du Mené Hom s'en vont au loin les bruyères; au-dessus d'eux, c'est le ciel bas, brumeux, éploré; au-dessous d'eux s'épaississent des brumes, parfois déchirées par les vents, et alors se déploient dans leur gloire les baies de Brest et de Douarnenes.

Les montagnards de ce < Monténégro », hommes durs, entêtés, grossiers jusqu'à ce jour, ne prodiguent ni le rire, ni le sourire. C'est à la rive de Provence, non pas à la rive de Bretagne, qu'on respiré la joie avec la vie.

Ainsi les Monts Bretons ne sont que des col-

LX lines, mais la Bretagne a sa grandeur.

BRETAGSE C'cst le pays des granits et des schistes, des

ST landes solitaires, gaies sous le soleil, plaintives

BREToss dans le vent, mélancoliques jusqu'à la mort aux

approches du soir; c'est la terre des chênes, des

haies odorantes, des blés noirs à la tige rouge, à la fleur

blanche, des genêts fleuris, des bruyères qu'empourpre le

renouveau ; la dure Armorique embrassée par l'Océan, comme

le dit son nom d'Arvor ou Armor, la Mer.

C'est la presqu'île pâle ou noire, austère, osseuse, intime et calme en ses vallons, bruyante à son rivage parmi souffles et sanglots, dans la bataille des vagues et des vents contre la roche, à l'entrée des fjords où sommeille la vague apaisée.

Dans la lande intérieure comme sur le littoral engraissé de plantes marines, auquel ses jaunes moissons ont mérité le nom de Ceinture d'or, c'est la patrie des hommes du devoir tenace, des capitaines qui meurent au feu, des marins qui meurent à la mer.

Tel bourg de cette cAte a deux cimetières : Tenclos béni pour les Bretonnes, l'Océan pour les Bretons.

Nulle province n'a tant fait pour notre honneur en France et à tous les carrefours du monde.

O Breiz'izel! 0 kaéra hrâ!

Coat enn hé c'kreiz, mârenn he zrât

O Bretagne! O très beau pays, Bois au milieu, mer à l'entour!

Le Plus Beau Royaume Sous le CieL gmaphu

Ainsi dit le poète, dans la langue que les deux tiers des Bretons ont perdue pour le français; et pourtant, cet idiome, vieux de plusieurs mille ans, est plein de chansons d^amour, de ballades, d'épopées sombres, de chants lugubres, de stances naïves où le sourire brille à travers les larmes : poésie où respire rftme simple, forte, résignée, dévouée, passionnée, de cette première des tribus françaises.

Première parmi toutes nos tribus, soit par les éléments de durée, de force déposés dans son être à Taurore de la race par les ancêtres d'avant récriture, d'avant l'histoire ; soit parce qu'elle est plus qu'aucun peuple de France embrassée par l'Océan, qui est un défieur, un provocateur à la lutte, un conseiller d'héroïsme.

Première aussi par ses liens, solides encore, avec les jours les plus ténébreusement anciens de notre nation, bien avant Romains et Francs, et cette sévère patrie montre dans toutes ses landes, sur toutes ses collines, à tous ses rivages, des monuments de l'ère très ancestrale. Que ce soit dans la Bretagne qui a cessé d'être bretonnante depuis des siècles nombreux, là où le c Gallot » ne comprend pas un traître mot de la vieille langue — et les Gallots sont déjà bien plus nombreux que les Celtisants ; — que ce soit au versant de la Manche, au penchant de l'Atlantique, dans l'Arrée ou les Montagnes Noires, autour de Paimpont, au centre de la presqu'île, ou sur le bord de ses golfes, fjords et sous-fjords, parmi les bruyères, ou sur la plage des étangs glauques, noirs ou rouilleux, partout se lèvent hardiment ou se couchent lourdement les grandes pierres placées par le Celte en commémoration « étemelle > de ce qui disparait comme un songe, en quelques centaines ou quelques milliers d'années : nos coutumes, nos idées, nos croyances, nos religions et nos races.

Ces cent et ces mille ans , ce n'est rien, et c'est tout : l'histoire ne va pas au delà de ces quelques instants où se mesurent les durées humaines. Et nulle part ces « durées » ne durent plus qu'en Bretagne et chez les Bretons : vieilles pierres, vieilles légendes, vieilles mœurs, l'Armorique < persiste ».

Il n'y a pas longtemps encore, par exemple, que vers les embouchures de l'Aber-Vrach, de l'Aber-Benoît, et autres petits courants du granit, les Bretons littoraux allumaient délibérément des feux, sur leur côte impie, la nuit, pour égarer les vaisseaux, à l'imitation sacrée des < grands ancêtres », puis, assommant les naufragés épargnés par le flot, ils se partageaient les dépouilles des morts sur les épaves du navire en remerciant l'Océan, la Tempête et les Ténèbres. Une part de ce littoral a conservé le nom de Lan-ar-Paganis ou Terre des

QVAnitas Petits MontSf Bas Plateaux^ Plaines,

PaÏBDSj non pour ces crimes nocturnes, mais parce que des coutumes de Tère antéchrétienne y ont subsisté jusque dans Tère moderne; c*est au xvii<^ siècle seulement que les mission naires effacèrent ici les dernières traces des rites païens, si même il n'en reste pas encore dans leur pratique du christianisme : fût-elle moins granitiquement têtue que les Armoricains, une race, quelle qu'elle soit, reste longtemps fidèle aux dieux de son enfance.

Les fées, les nains, les géants, les trépassés, 1 es fantômes dansant en rond au clair de lune, les spectres dans Tombre, tout ce que, la nuit, devant les grandes pierres, le Celte d*il y a deux mille ans voyait passer sur la Lande, le Breton d'aujourd'hui le redoute encore sur la même bruyère, devant les mêmes dolmens, au pied des mêmes menhirs, dans la même enceinte de cromlech.

Quelque ubiquistes que soient en Bretagne ces frustes monu* ments, bien qu'ils y fassent, on peut dire, part intégrante du paysage, comme ailleurs les rochers c en site », les grès empilés, les moraines, certains parages de la vieille province, du vieux royaume, l'emportent sur d'autres « en mégalithisme > ; et avant tous la contrée littorale d'Erdeven, de Plouharnel, Carnac, Locmariaquer, près de la petite mer intérieure du Morbihan : là se lèvent par milliers les blocs barbares : les menhirs ou peulvans, autrement dit, par traduction du breton en français, les pierres longues ou piliers de pierre, qui sont des monolithes isolés ou plantés en avenues; les cromlechs ou croumlechs, c'est-à-dire les lieux courbes, enceintes de menhirs rondes ou demi-circulaires, rarement carrées; les dolmens, ce qui signifie les pierres en table, les tables de pierre; et les allées couvertes, chambres de roches, bloc sur bloc, sans ciment, une dalle énorme ou plusieurs dalles formant toiture sur des piliers bruts; les tumulus, buttes arrondies ou elliptiques recouvrant un dolmen ; les galgals, tumulus de petites pierres ou de gros cailloux.

Ces monuments rudimentaires, généralement de granit, on les traitait de druidiques; on croyait que les dolmens, par exemple, étaient des autels de sacrifice; même on cherchait et l'on trouvait sur leur table la rigole où avait coulé le sang des victimes.

On sait aujourd'hui que dolmens, tumulus, galgals furent des tombeaux, et que ces monuments sont de tous les lieux, de tous les siècles : il y en a dans toutes les parties du monde, en Sibérie , en Judée , dans l'Inde , aux fies Mariannes , en Afrique, notamment par dizaines de milliers dans la province

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. oupnu

de Constantine et la Tunisie; on en éleva toujours, et maintenant encore des tribus sauvages marquent par une pierre debout ou par un cercle de blocs la sépulture des chefs» la limite des territoires, le champ d'une bataille ou tel autre lieu consacré pour eux; dans Tlle de Pâques, en Océanie, loin de toutes les terres, un peuple disparu tailla des têtes colossales dans la lave, et ces têtes il les planta par le cou dans le sol, en rangs, en groupes, en cercles, comme les Bretons plantaient leurs menhirs. Les champs de mégalithes étant des cimetières, on peut admettre que les allées couvertes étaient comme les Pyramides la chambre funéraire d'une dynastie de grands personnages; que le petit dolmen et le menhir marquaient la sépulture de personnages moindres ; et les assemblements de menhirs, celle de la foule et, pour tout dire, une < fosse commune ».

Carnac, nom ayant la même racine que cairn, semble signifier le Monticule d'os, FOssuaire; et son voisin Plouhamel, pour Ploucarnel, serait le village de FOssuaire : là sont les témoins les plus monumentaux de ce passé douteux.

Les alignements de Carnac, dirigés vers le nord-ouest, s'ajustent, à travers le territoire de Pioolianie/, aux onze lignes de pierres d'frdeven, dont la lande montre encore 1 120 menhirs ou débris de menhirs ; parmi les piliers debout, beaucoup d'autres sont couchés dans la brande.

Carnac dressait, dit-on, douze à quinze mille pierres plantées droit, en onze lignes, en dix avenues, et il est certain qu'il en avait presque récemment trois ou quatre mille encore. Les alignements du Ménec, partant d'un cromlech, d*ane enceinte sacrée faite de menhirs de quatre à cinq mètres de haut, ont conservé 874 peulvans ; les avenues de Kermario en dressent 855 ; les piliers gigantesques, au nombre de 262, qui commencent au tumulus et au cromlech de Kerlescan, forment treize alignements au lieu de onze; et partout des dolmens, des demi-dolmens, des allées couvertes, des galgals, des tertres indécis qui furent des mamelons sépulcraux : tout cela dans la lande mêlée de culture et pâture, sur le sable, entre des bruyères et des genêts, au vent de la mer, qui est un chant grave, au murmure des pins, vag^e et sérieux aussi comme la voix des eaux.

Chaque année remplace ces genêts, ces bruyères, par des champs sans opulence; chaque année abat quelque sombre bloc rongé par la lèpre du lichen ; mais tels quels et malgré les vides, les peulvans de Carnac montrent toujours plus ou moins leurs dix allées, et d'un bout à l'autre on peut suivre leurs onze lignes.

QUATBiàaiK Petits MontSy Bas Plateaux, Plaines.

L'un des grands dolmens de la Bretagne, la Roche aux Fées de Corcono s*élève dans ce champ de pierres que domine la Butte de Saint^Miobel, le tumulus sans rival en France, haut de 20 mètres, long de 80 ; la chapelle chrétienne de cette butte hérita d'un temple romain bâti sur la tombelle « druidique >.

De cet ossuaire commun peut-être à plusieurs tribus, de ce champ des morts ayant sans doute ses enceintes révérées, ses temples bruts, ses panthéons barbares, des romanomanes avaient fait un camp de César, avec lignes de blocs plantés debout par les légionnaires c pour caler leurs tentes contre les vents furieux ». Non moins stérile est Texégèse du celtomane et du germanomane.

A Locm&riaquer, nom très chrétien puisqu'il implique une consécration à la Vierge Marie, le paganisme c mégalithique » florissait autant qu'à Carnac.

Ce bourg fut le Dariorig celtique, puis le Dariorigum romain, si toutefois Vannes a tort de prétendre à ce vieux nom. De fait, il y a quelques débris romains à Locmariaquer, mais la gloire de cette bourgade est dans ses mégalithes : grotte sépulcrale ou tumulus-domen de Mané-er-Hroek ou Mont de la Fée, devant lequel se levait un peulvan de 16 à 17 mètres, hui cassé en morceaux; tumulus de Mané-Lud ou Mont des Cendres, long de 78 mètres, large de 50; allée couverte et grand dolmen de la Table de la Fée (Dol-er-Hroek) ; allée couverte des Pierres Plates (Men-Platt), qui a 21 mètres de longueur; dolmen de Mané Rutual, dont la table cassée était énorme ; dolmen colossal de Dol-al-Marchadourien ou Table des Marchands ; et, tout à côté, Men-ar^Hroek ou Pierre de la Fée, menhir géant, malheureusement brisé par la foudre au siècle dernier et couohé dans l'herbe en quatre tronçons, dont un de 12 mètres; il avait 23 m. 25 de haut, 4 de large, 3 à 4 d'épais, et son poids était de 400000 livres.

C'était le plus haut des peulvans, à moins qu'un menhir de la Saintonge qu'on a détruit pour en faire du moellon n'ait eu, comme on prétend, 35 mètres de dominance. Ainsi, nous brisons nos obélisques de France, et nous allons déraciner un monolithe en Egypte pour le planter sur une place de Paris.

On ignore l'âge de ces c fantômes de la Lande », monuments gris sous un ciel gris :

Immobiles rêveurs, sur vos landes arides Vous avez vu passer tous les hommes d*Arvor;

ainsi dit Brizeux, le poète breton.

Laissés à la seule nature, ils verraient passer aussi les

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. chipitu

Français ; mais le peuple, qui jadis les redoutait, cesse ud peu de les craindre ; il les met en éclats pour en bâtir une grange, enclore un champ, débarrasser un sillon, paver un routin.Camac aussi s'en va : ce sont là les embellissements de la France.

Mais il s*en va de moins en moins, depuis que la Commission des Monuments historiques achète ses menhirs pour les sauver du marteau.

Telles sont les « pyramides » des brennSy des humbles Pharaons de la Bretagne, chefs de clans, princes de confédérations, et les cimetières des foules, et les pierres de long souvenir. A côté de ces mégalithes funéraires, qui rappellent la mort mais ne la montrent pas, les Bretons du moyen âge ont élevé des monuments qui Tétaient aux yeux dans toute son horreur. A toucher Téglise, dans maint cimetière, ils ont bâti des ossuaires, des charniers, des galeries parfois très brillamment ouvragées, et Ton peut dire des édifices charmants : là ils ont empilé tous les ossements que la terre ne gardait pas, soit que le champ des morts fût encombré, soit qu'on le vidât pour en remplir un autre autour d'une église nouvelle, ou hors du bourg, en franche campagne : os longs, os courts, osselets, vertèbres, crânes grimaçants s'y mêlent en promiscuité lugubre, la tète à celui-ci, les tibias ou la hanche à celle-là. Au jour de Josaphat, Dieu reconnaîtra les siens.

Ainsi souvent tristissime, éplorée, macabre, morne sur ses coteaux, désolée sur ses landes, souvent aussi très gracieuse dans ses herbages et dans ses bocages, la Bretagne envoie ses eaux à deux mers par un grand fleuve (grand par contraste), qui a quelque chose de continental et parcourt le centre de la presqu'île où il baigne Rennes, l'ancienne capitale de la province. Toutes les sources, tous les suintements de pourtour gagnent soit la Manche, soit l'Atlantique par des fluviots côtiers.

La Vilaine, le plus long de nos petits fleuves

après Charente, Adour et Somme, ne draine guère

Lxi que des schistes de très haute antiquité géo-

viLAJNB logique et des tertiaires de l'ère pliocène; elle

évolue sans hâte pendant 230 kilomètres en un

pays de 1088 240 hectares, aire pluvieuse (par

pluies fines) qui lui procure de 8 à 800 mètres cubes avec

module de 80 peut-être.

Elle apparaît dans nos carticulaires médiévaux, aux ix<^, x«, XF siècles, sous les noms de Vi^nonia, Vitisnonia, Vtstona, Viceniona; elle ne s'appelle donc Vilaine que par une

QUATii&iu Petits MontSy Bas Plateaux^ Plaines.

fâcheuse corruption de syllabe, et non pour la laideur de sa vallée ou celle de ses eaux, encore que celles-ci, teintées de particules schisteuses, manquent de loyale et belle transparence ; Vilaine a remplacé Visnaine ou Vinaine (comme ailleurs Ognon a remplacé Lignon) ; et en réalité la Vilaine des Bretons a même nom que la Vienne des Limousins.

Ses premières eaux lui arrivent de quelques étangs, au nordouest de Laval, en des collines de 200 à 225 mètres dont le versant contraire se penche vers la Loire par la Mayenne. Encore faible, elle coule devant Vitré, cité qui a gardé les noirs aspects d'autrefois, les rues tortes, les ruelles obscures et biscornues, les impasses, les carrefours, les pavés inégaux, les vieilles maisons sculptées en bois ou en pierre, les murailles avec tours et donjon.

A Cesson, bourg où il lui reste encore 145 kilomètres d^ondoyant voyage avant d'atteindre la mer, elle ne domine plus que de 22 mètres le repos de TAtlantique ; elle y devient navigable pour les bateaux qui n'excèdent pas 70 tonnes. Peu après elle entre à Rennes y qui est une ville sévère de par son granit, peu animée, trop grande pour ses 70000 habitants.

Rennes fut Tun des nombreux Conda,te ou c confluents » de la Celtie ; le fleuve y reçoit un gros ru d'à peine dix lieues, r/iie, et cette lUe lui amène un canal reliant la Vilaine à la Rance, l'Atlantique à la Manche : son nom est canal d'Ille-et-Rance, sa longueur de 85 kilomètres, et 48 écluses soutiennent les plans d'eau sur son double versant.

De Rennes à Redon, de petites rivières supérieures à l'ille entrent dans le fleuve breton sur lequel on ne parle plus la langue de Bretagne, qui même a disparu de presque tout le bassin de la « Visnaine ». Leurs eaux, puisées dans le schiste, sont des eaux sombres.

Le Meu S issu des landes du Mené, passe à Montfort.

La Seiche > remplit les deux étangs de Carcraon et de Marcillé-Robert, étroits comme lac, mais larges comme rivière, et qui donnent à la Seiche l'ampleur d'un fleuve dormant. Elle tombe dans la Vilaine là où celle-ci quitte les prairies du bassin de Rennes, ancienne conque lacustre, pour entrer en val étréci, parmi rocs et promontoires, entre les bruyères et les ajoncs sans lesquels il n'est point de Bretagne, emmi les bois, les vieux châteaux, et les jeunes villas.

Le Samnon ou Semnon ^ s'amortit dans un étang des plus

1. 73 kilomètres, 90000 hectares. — 9. 18 kilomètres, 70000 hectares. — 3. 69 kilomètres, 46 000 hectares.

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. CHArmi

vastes en Armorique : Tétang de la Forge, près du bour^ de Martigné-Ferchaud, a une lieue de long en ligne sinueuse, entre collines, comme un fleuve immobile de 150 à 250 mètres de large.

La Chère < est la rivière de Châteaubriant.

Le Don * s'unit à la Vilaine dans les prairies de Masserac, dont la pluie d'automne et d'hiver fkit un étang tourbeux de 164 hectares, qu'on nomme la mer de Morin ou de Murin ; cette € mer morte > est le paradis des oies et des canards sauvages dont les frères avilis peuplent nos basses-cours.

Entre Masserac et Redon la Vilaine a son premier contact avec le flot de marée : aussi peut-elle recevoir plus bas, à Redon en vive eau, les navires d'un tirant de 4 mètres.

Redon s'appelle en somme comme Rennes : car Rennes, après après avoir été le < Condate » des Celles, prit sous les Romains le nom de la nation des Redones ; ce nom, Rennes Ta diminué, assourdi ; Redon le conserve intact.

Palustres, inondées en crue sont ici les amples prairies, avec quatre rivières, la Vilaine, l'Oult, l'Ârz, Tlsao; plus le canal de Nantes à Brest qui arrive dans la vallée avec le cours de Visac*, traverse le fleuve devant Redon, puis remonte l'Oult, maître affluent de la Vilaine.

VOnlt est bien l'Oult, et non pas TOust, comme presque toujours on le nomme : Ult, Ulto, Ultum, Huit, ainsi l'appellent les plus vieux documents, ceux du ix* au xii® siècle.

Et Ouït, c'est OU, nom véritable de la rivière du Lot; et Ouït, Ulto, c'est aussi et très exactement Oudon : d'où il suit qu'Oust, Oudon, Don et Lot sont des noms identiques, en dépit de l'apparence contraire.

L'Oult part d'un coteau de 320 mètres d'où descend aussi le Gouet, petit fleuve de Saint-Brieuc. 11 laisse Loudéac à quelque distance à gauche, baigne Rohan, Josselin que pare un des plus grands châteaux de France, et boit le Ninian, la Gaie, l'Âfr et l'Arz. Le Ninian * serpente au pied de la lande de Mi-Voie, immortalisée par le combat dès Trente (4 351), que consacre une pyramide de granit remplaçant un chêne tombé de vieillesse; près de Ploôrmel, un de ses tributaires, TlTei sort, par une cascade de 7 mètres, de VÉtang du Duc, lac de 13 kilomètres de contour avec eaux profondes où se joue la truite.

Gr&ce à une vaste ramure de tributaires l'Oult a derrière lui 363 000 hectares au bout d'un cours de 155 kilomètres ;

\. 80 kilomètres, 48000 hecUrM. — 3. 80 kilomètres, 75000 hectares. — 3. 19 kilomètros, 66000 hectares. — 4. &*2 kilomètres, 65000 hectares.

ouATBuuii Petits Monts^ Bas Plateaux^ Plaines,

son étiage le plus bas serait de 3 mètres cubes, ses eaux ordinaires de 15, son module de 25.

Devenue fleuve de 150 à 200 mètres entre rives, la Vilaine roule par elle-même, en dehors des eaux que la mer lui envoie par le flux et qu*elle lui renvoie par le jusant, une onde trouble à teinte verdâtre dans un lit vaseux, et répand autour d*elle une vague odeur de marécage. Elle passe sous la travée de la Roche- Bernard, longue de 197 mètres, élevée de plus de 30 au-dessus des grandes marées d'équinoxe, puis elle s'épand en estuaire, et c'est par une embouchure de 2 kilomètres qu'elle finit, sur des boues couvertes de 2 à 3 mètres d'onde en mer basse, de 8 en mer haute.

La Vilaine confisque près du tiers des eaux

Lxii bretonnes, le reste descend à la Loire et surtout

ARGUBNON, à dos flcuvos côtiors, le long d'une rive extraordi-

oouESSAN, nairement indentée, qui est la gloire de la Bre-

GOUBT tagne : autant TArmorique < terrestre » est

c modérée », même et très souvent banale, autant

sa mer est exaspérée, autant sa double rive, sur la Manche

et FAtlantique, est bouleversée, détraquée, tragique, avec

roches efTroyables, et, entre ces roches, des entrées d'estuaire.

Ces estuaires, les navires les remontent, et dans quelquesuns flottent à Taise les vaisseaux les plus gigantesques : mais bientôt ce qui semblait une immense rivière s'étrangle en un ruisseau. « Plus de marée, plus de fleuve! > c'est la devise de ces faux Saint-Laurents.

Sur la Manche, après la Rance, le premier de ces fluviots, c'est la rivière de Jugon et de Plancoôt, YArgnenon ^ qui tombe en mer près des ruines du Guildo, château de sombre et hautaine allure, de rude et sanglante histoire — Arguenon, corruption d'Ar-Gwenn, cela veut dire la Blanche, — encore un nom breton dans la Bretagne francophone.

L'antique fjord, atterri de plus en plus, où son cours s'achève, est une des sous-anses du golfe sans nom, de contour singulièrement déchiré, qu'il convient d'appeler la Baie de SaiDi'Malo; anses tellement encombrées de vases fertilisantes qu'on peut les nommer aussi bien des tanguières : telles les sous-baies de Lancieux et de l'Arguenon, l'anse de Saint-Cast, la baie fort ample de la Frenay, avec son fort de la Latte sur un roc séparé du continent par un précipice de près de trois cents pieds de profondeur que deux ponts franchissent.

Sur une mer très dure où les courants ont une terrible vitesse en tournant les superbes, les vertigineux escarpements

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