SES LARMES
0 fille de la nuit, sœur chérie des poètes,
Le laurier de Virgile à ta porte a fleuri ;
Par toi montent des lys du fond des rues désertes.
Dans ce siècle de fer Minerve m'a souri...
Un soir que je marchais aux clartés des planètes, Menant dans la cité mon rêve et mes ennuis, Un long rayon de flamme a passé sur ma tête Et j'ai vu ton étoile illuminer la nuit.
J'ai compris de tes yeux la pensée et la gloire, Qu'au front des inspirés ton front était égal, Que ta robe traînait le rêve et la victoire Et que dans ton cœur pur tu portais l'idéal.
Aussi j'aurais voulu composer tes louanges
En des vers que le temps ne saurait effacer,
Car tes yeux savent seuls les tristesses des anges,
Tu comprends près des lacs quand un cygne est blessé.
Lorsque dans ta maison parfois je viens m'asseoir,
Que je te vois parmi les Heurs et sous la lampe
Et que ta robe brille en les rayons du soir
Comme un ruisseau d'hiver quand une étoile y trempe,
Je vois des rois songeurs toucher du doigt mon front, Des femmes aux yeux bleus danser au bord des grèves Et des noces en blanc au bruit des violons Cheminer en chantant sur des chemins de rêve.
Et je sais qu'à travers les flambeaux et les fêtes,
Sous les bijoux, dans les bouquets et les clartés. Mystérieusement tu berces en toi-même La sublime douleur d'adorer la beauté.
Et d'autres soirs, parmi l'auréole des glaives, Dans le feu des décors brûlant ton cœur ardent, En ouvrant tes deux bras tu crucifies ton rêve, Afin que les mortels s'abreuvent de son sang.
Aussi, certains ont dit en te voyant passer Que la vie vient mourir contre ta robe close, Que tu n'as pas le temps de respirer les roses. Que le cœur d'un ami t'est moins cher qu'un laurier.
Mais moi je me souviens d'un triste jour d'hiver Où nous marchions ensemble au fond d'un cimetière J'ai vu tes yeux pleurer la mort d'un être cher Dans le vent inconnu qui passait sur la terre.
La tête dans tes mains au milieu des tombeaux, Du malheur et du soir tu revêtais les charmes, Et les cyprès en deuil, les croix et les rameaux Etaient plus frissonnants et plus beaux de tes larmes.
Vers toi l'esprit des morts montait de la poussière. J'ai compris ta grande âme en voyant ta douleur, Car cet amour d'un cœur incliné vers la terre, Étant le plus lointain, fait les plusjustes pleurs.
Je les ai recueillis dans mon cœur de poète
Et désormais la nuit et la beauté des femmes,
L'éclat des éventails, les musiques de fête,
Me sont moins précieux que ces fleurs de ton âme.
Et quand je te verrai dans de fictifs délires Trouver soudain pour peindre une illustre douleur Des mouvements divins comme ceux d'une lyre Je saurai que tes yeux ont aussi de vrais pleurs