‹ Le poème de la jeunesseChapitre 13 sur 58 · LA MEDITATION DES VOYAGES · texte numérisé non relu

LA MEDITATION DES VOYAGES

Dans le salon bien clos aux rumeurs de la ville, Nous écoutions le soir avec des cœurs tranquilles. Les bûches du foyer avaient un petit chant; Des portraits de parents sérieux et touchants Souriaient, attestant parmi cette ombre amie Les fastes et le sort d"une humble et juste vie. Or, ils s'étaient chauffés auprès d'un feu pareil ; Le feu brûlait toujours, insensible et vermeil ; Eux étaient endormis sous une dure terre : Mais l'espoir des enfants montait dans la lumière..

L'on voyait cheminer dans les coins de la chambre,

Sous leurs capuchons gris, les génies de Novembre

Et le naïf essaim des blanches causeries.

Le rêve s'éployait comme une broderie

Où merveilleusement sont tracés des dessins

Sur les murs, les tapis et sur le clavecin.

Vos yeux au jour baissant étaient tendres et beaux

Et l'automne frappait doucement aux carreaux,

Faisant de l'ombre avec ses grandes ailes noires.

— Vous parliez de voyage et vous parliez de gloire.

Le port serait rempli d'adieux et de mouchoirs,

Et, dans l'enivrement du goudron et du soir,

Nous nous embarquerions devers les flots tranquilles

Sur un grand vaisseau bleu nommé le Roi-des-Iles.

< Adieu, Madame ! adieu, mes amis, que les pleurs

Ne mouillent que nos yeux ingrats de voyageurs,

Les départs sont si beaux dans le soleil couchant î... »

D'un matelot rêveur on entendrait le chant;

L'air serait imprégné de sel et de résine,

Et nous, nous sentirions sous les brises marines,

Avec la fin du jour solennel et charmant,

Notre gloire monter de nos cœurs véhéments.

Vos veux feraient rêver les hommes de vigie.

Mais de la terre aimée avant la nostalgie

Vous cacheriez vos pleurs en fermant votre châle.

Moi, je crierais, les bras tendus sur les ilôts pâles :

« J'ai l'àme d'un héros des Mille et une nuits. Emporte-moi là-bas. dans la mer et la nuit. O vaisseau, dont la proue fend les claires écumes Et dont le mât atteint le royaume des brumes. Je veux parer mon corps des richesses du monde, Aimer sous les palmiers les femmes de Golconde, Dormir comme Simbad sur les flots qui déferlent. Avoir des chameliers et des coffres de perles. Sur des tombeaux de rois lire des hiéroglyphes Et m'asseoir en chantant au festin des califes. Xous entrerons un soir dans une ville étrange Où les enfants seront aussi beaux que des anges. Où les femmes auront des yeux mélancoliques : Des couples danseront sur les places publiques.

Dans les rayons du soir et l'ombre d*un vieux temple,

Des danses ingénues, singulières et lentes,

Qui nous raviront tant que nous y prendrons part.

Et tout cela sera triste comme un départ.

Des marchands de Bagdad s'étant pris d'amitié

Pour cette jeune fille aux grands yeux ennuyés

Et pour ce voyageur portant un manteau noir,

A l'heure où les ruisseaux roulent le bleu du soir,

Pour aller acheter les foulards d'Ecbatane

Ils nous amèneront avec leur caravane.

Le sable gardant des rayons fait les nuits claires.

Nous nous accouderons près des puits solitaires,

Nous boirons à longs traits les brises du désert

Et des lunes de feu rougiront notre chair...

Et puis nous gagnerons les montagnes voisines

Et notre cœur tressaillera dans nos poitrines

Quand nos pieds fouleront les sommets solitaires,

Songeant que là, près d'un grand arbre, sous les pierres,

Est caché le trésor des rois de ce pays.

— Oui, du sable, du feu, des naufrages, de Tor

Pour apaiser ce cœur affligé par le sort

Que les mornes soucis de la terre importunent.

Le bruit d'un tambour basque au fond d'un soir de lune,

Un baiser que l'on jette au vent d'un éventail,

Une toilette bleue s'en allant sur le mail.

Une femme aux cils peints qui passe et qui sourit

Et la mer étoilée que l'automne bleuit

Et le chant des marins et les ombres des grèves.

C'est l'eau et c'est le pain qui nourrissent mes rêves... »

Pendant que nous songions, la nuit couvrait la terre ;

Le silence faisait les cœurs plus solitaires ;

Une fleur oubliée expirait dans une urne;

On entendait la voix des brises taciturnes

Qui traînaient leur manteau de brouillard sur la porte.

Aux fenêtres chantait l'àme des feuilles mortes ;

Les bûches frissonnaient; j'ai regardé vos yeux

Et, dans la paix de ce salon silencieux

Où j'évoquais la faulx et la barbe du temps,

En vous voyant, j'ai cru voir la fée du printe mps

Qui traîne la lumière avec sa robe fraîche,

A Toussaint chez les morts, à Noël dans les crèches,

Près des bassins glacés promène un rameau vert

Univars.lfj!

BUOTHECA taytenste

Et dit en agitant un ruban au poète :

« Les jardins renaîtront d'un coup de ma baguette.

Un laurier sous la neige est encore embaumé,

C'est un enfant qui veille avec les yeux fermés.

Rêveur, ivre de nuit et d'or, calme ta fièvre,

Le baiser qui guérit naîtra sur quelque lèvre;

Toujours un lys nouveau fleurit au bord des mers.

La vie ne trompe pas le poète au cœur fier

Qu'elle a vu dans les champs, par une nuit profonde,

Tendre ses bras ardents pour embrasser le monde

Et tomber en pleurant sur la terre insensible.

— Il n'est pas pour les forts de rêves impossibles...

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