‹ Le poème de la jeunesseChapitre 14 sur 58 · QUAND JE SERAI MORT · texte numérisé non relu

QUAND JE SERAI MORT

Lorsque je serai mort, je veux que Ton m'emporte Tout au fond de l'allée, à côté du vieux banc Cher aux jeunes amants et cher aux feuilles mortes. Sous les grands marronniers, devant la paix des champ?

Je désire partir sans cloches et sans larmes, Sans fleurs et sans flambeaux et sans cœurs oppressés. Le vent au fond des bois aura bien plus de charmes, Les bouquets vont bien mieux aux doigts des fiancés..,

Ami, cher compagnon de toute ma jeunesse, Nous ne lèverons plus nos verres, en rêvant, Lorsque nous discourions tous deux avec noblesse Sous la douce fraîcheur d'une nuit de printemps.

Derrière les carreaux, Ton voyait des familles Rêver dans la demi-clarté de l'abat-jour Et par groupes joyeux passaient des jeunes filles Confondant la nuit bleue à leur rêve d'amour.

Parfois, au fond d'un champ brillait une lanterne ; Un forgeron chantait ; l'horizon était noir Et les anges de l'eau flottaient sur les citernes, Et nous étions joyeux, buvant le vin du soir.

Je veux que, moi parti, rien^ie change au village, Que tu viennes t'asseoir sur la chaise de bois Et lorsque passeront les gens du voisinage Tu répondes gaiement : bonjour ! comme autrefois ;

je t'aime 103

Que les petits garçons surtout et les fillettes Continuent de danser quand les matins sont bleus Et troublent de leurs cris les campagnes muettes : Une ronde d'enfants est agréable à Dieu !

Il est près de l'église une vieille servante

Dont les petits yeux gris répandront bien des pleurs,

Porte quelques bouquets à cette âme innocente :

Tu sais que les vieillards sourient de voir des fleurs.

Si l'on parle de moi parfois dans ces soirées Où l'on mêle la causerie avec le chant, Tu diras: « 11 est mort un jour de cette année. [1 était sans vertu, mais ne fut pas méchant.

[1 aimait les plaisirs, les fêtes et la valse Et la tendre douceur des jardins solitaires. 1 aurait tout donné pour un regard de femme 1 croyait à l'amour, mais on ne l'aima gruère...

« Il put paraître fier, bien que son cœur fût bon ; Pour sa bouche altérée toute joie était brève ; 11 aimait beaucoup mieux un baiser qu'un beau rêve, Et la chanson du vent que ses propres chansons... »

— Et puis, tu t'en iras jusqu'au bout du village : Une blanche villa dort au fond d'une allée ; Derrière la fenêtre où serpente un feuillage, Dans les rayons du soir chante ma bien-aimée...

Souvent je vins m'asseoir près de son clavecin,

Et dans le clair-obscur tamisé des persiennes

Je rêvais au bouquet qui mourait sur son sein.

— Mais jamais, mon ami, ma main n'a pris la sienne

Tu la reconnaîtras à ses tendres yeux bleus,

A ses airs ingénus, à son vague sourire ;

Dis-lui : « C'est un secret que je voudrais vous dire ;

A l'ombre des tilleuls je vous parlerai mieux. »

Mène-la dans l'allée à l'heure où le jour meurt.

La nuit se penchera comme une fleur qu'on cueille.

Alors, pour lui donner, tu prendras une feuille,

— Les feuilles du tilleul tombent comme des cœurs, —

Et lui diras : « Voici le cœur de ce poète ! L'amour qu'on n'a pas dit est le seul éternel. Qu'il dorme en un sachet parfumé de fougère Et, quelquefois, respirez-le devant le ciel... »

Alors, ô mon ami, si quelque douce larme Coulait de ses yeux bleus sur la terre brunie, De ce posthume adieu je goûterais les charmes Et j'aimerais la mort comme j'aimais la vie...

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