‹ Le poème de la jeunesseChapitre 16 sur 58 · L'AMIE TRISTE · texte numérisé non relu

L'AMIE TRISTE

J'aime évoquer des soirs paisibles à Torée D'un bois de pins battu des souffles de la mer. La maison blanche rit sous les vignes dorées Et le sel des vents chauds fait tes cheveux amers.

Ta voix chante plus belle au fond des pièces fraîches

Où l'automne répand une noble clarté;

Sur le bassin déjà tournent les feuilles sèches

Et Tune d'elles meurt sur ton châle fermé.

Aux glaces du salon le soleil met sa gloire ; A la fenêtre se balance un laurier noir, Et tes doigts lumineux frissonnent sur l'ivoire, Dans un enchantement de musique et de soir...

Tu t'arrêtes : des pas résonnent à la grille ; Cela fait une trêve à ta mélancolie.

Les pas du voyageur troublent les jeunes filles La porte du jardin s'ouvre aussi sur la vie.

Et c'est moi ; j'ai marché sur les rivages bleus ; J'ai longé des palmiers et des champs de blés vierges; Les soirs ensanglantés expiraient dans mes yeux Et je pensais à toi sur le seuil des auberges.

Je dis : « De quelle peine êtes-vous donc touchée ? Savez-vous que les fleurs ont péri dans les urnes?... C'est que l'ange du soir les a toutes fauchées Pour orner de leur sang sa robe taciturne.

JE T AIME i \ 1

u L'orpheline a souri et puis s'est éloignée

Sans voir vos cheveux d'or tombant sur votre épaule..,

J'entends près du coteau marcher ma bien-aimée

Et je voudrais aller l'attendre sous les saules...

<• Mais saurais-je jamais le chemin qu'elle a pris ? C'est en vain que je cours à travers les moissons ; Ma voix résonne au loin, les champs deviennent gris Et je suis arrivé devant votre maison... »

— Dans le jardin flottaient de surannés amours ; Tes yeux me paraissent plus vagues et plus beaux. C'était l'heure des angélus et des troupeaux, C'était la fin du rêve avec la fin du jour...

Et tu dis : « C'est fini des charmes et des songes. Il fut un temps peut-être où je savais aimer; Mais, hélas ! comme un feu l'espoir s'est consumé; Je sais le goût des pleurs et le goût du mensonge.

« Un jeune homme est passé sur la route; qu'il entre ; Près de ces roses, qu'il s'asseoie sur ce fauteuil ; Qu'il boive de ce vin versé par ma servante, Qu'il rie dans ma maison sans en savoir le deuil !

« Mais qu'il ne cherche pas mon cœur, mon noble cœui Car mes rêves d'amour et la vie me l'ont pris. Les vents du ciel ne sont pas justes pour les fleurs... J'aurais trop à pleurer pour vous avoir souri...

« Reprenez votre route, étranger au front pâle, Et qu'un vent favorable accompagne vos pas. J'effeuillerai pour vous des roses sur mon châle Jusqu'à ce que votre ombre ait disparu, là-bas... »

Page 1